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Clément Rosset : Esquisse biographique / L’endroit du paradis

dimanche 18 novembre 2018, par Nicolas Rousseau

« Eh ! madame, à quoi bon un pareil embarras ?
Et pourquoi voulez-vous penser ce qui n’est pas ? »
Molière [1]

Les deux derniers livres de Clément Rosset [2], parus peu de temps avant sa mort, permettent de lever des ambiguïtés qui demeuraient quant au principal problème qui l’ont occupé, celui de la nature du réel et de l’incapacité humaine à l’accepter.

La formule « le réel et son double », titre de son essai le plus célèbre [3] (décalquée du « théâtre et son double » d’Artaud), prête en effet à confusion. Elle semble dire que le double existerait à côté de la réalité, comme si le double accompagnait la réalité et lui appartenait essentiellement. Le double ne serait pas la réalité mais se trouverait toujours à proximité d’elle, comme l’ombre familière qui parle au voyageur chez Nietzsche [4]. C’est en fait du possessif dans la formule « le réel et son double » que vient le contresens . Il laisse croire que le double appartiendrait indissolublement au réel. Dans ce cas, il serait impossible de se déprendre des illusions et de distinguer clairement ce qui existe de ce qui n’existe pas. Il serait donc impossible de se débarrasser du double : et l’on pourrait même le choisir plutôt que la réalité, c’est-à-dire vivre dans l’illusion, dans ce « pays des chimères » dont parle Julie, car il est selon elle « le seul digne d’être habité » [5]. Le fait de refuser de voir les choses en face se trouverait légitimé et l’homme pourrait aussi bien choisir d’errer dans un état proche de la folie. Pourquoi pas, si le double est une propriété du réel ?

Au contraire, Clément Rosset a toujours soutenu qu’il n’y a que le réel et que le double n’existe pas : une illusion est bel et bien une illusion. Elle ne dit rien du réel, elle ne le désigne pas, elle ne le dévoile pas, elle ne nous dit rien sur lui. Bien plus, elle en éloigne, elle lui fait écran, elle en constitue un déni.
Selon Rosset, le réel est idiot, c’est-à-dire sans double : il n’y a qu’une seule réalité, il n’y a pas d’autre monde possible ni d’arrières-mondes. Il n’y a rien hors de la réalité, et celle-ci n’est pas l’émanation d’une chose cachée, ni la manifestation sensible d’une réalité supérieure, ni l’état imparfait d’un monde à venir etc. Selon Rosset, il n’est même pas possible de dire qu’il faut en passer par le double pour accéder au réel, comme un détour dialectique qui nous y ramènerait mieux. Ce n’est pas en séjournant dans le double que la conscience pourrait retrouver la réalité.
A vrai dire, la formule qui résumerait le plus exactement le propos de Rosset serait : « le réel est sans double » !

Du fait de cette étude acharnée de l’attirance humaine pour le double, on peut dire que Clément Rosset a été le philosophe de la folie ordinaire. Ordinaire en ce sens que cette folie qui consiste à préférer le double au réel est courante, banale somme toute, mais d’autant plus grave : car elle est souvent inaperçue, et il n’existe, dans les faits, pas de remède fiable. Rosset tend même à penser que cette illusion est incurable. Si l’on en croit, il n’y a rien à faire pour guérir celui qui vit sous l’empire du double, qui voit autre chose que ce qu’il y à voir car il ne veut pas voir. On ne peut que décrire les mécanismes de ce refus de la réalité.
Cela justifie donc le rôle de la philosophie comme traqueuse d’illusions, même si cela ne nous garantit pas qu’elle parvienne à en guérir qui que ce soit.

Comment l’illusion est-elle possible ?

Une fois admis ce constat de départ, le problème est de comprendre comment l’homme parvient à se faire des illusions. Si seul le réel existe, comment l’hallucination du double est-elle possible ? Quelle est le degré de réalité de cette illusion ? Comment pourrait-il y avoir quelque chose qui n’est pas, à côté de ce qui est ? Car il faut bien que l’illusion existe pour qu’on en parle : n’est-ce donc pas un signe qu’il existe quelque chose comme le double ?
Pourquoi y a-t-il ce qui est, et en plus de cela, l’illusion qu’il y a autre chose ? En suivant Rosset, on est amené à s’interroger sur la réalité du néant. S’il n’existait pas du tout, l’illusion ne serait tout simplement pas possible, comme le dit Platon dans le Sophiste, dans son objection célèbre à Parménide. Si le non-être n’est pas, comment l’erreur serait-elle possible ? S’il n’y a que de l’être, tout ce que je dis existe. Donc aucun énoncé n’est faux.

Pratiquement parlant, s’il n’y a que l’Être, pourquoi certains hommes se détournent-ils de la voie qui y donne accès ? Ils empruntent une voie illusoire, dirait Parménide, mais comment peuvent-ils l’emprunter si elle n’existe pas ? Et si elle existe aussi, pourquoi ne pas l’emprunter plutôt que celle qui mène à l’Être ? Pourquoi ne pas se réfugier dans l’illusion ?

Les passages de Rosset qui prêtent le plus à confusion se trouvent à mon avis au premier chapitre du Réel et son double, à propos de l’illusion oraculaire. Selon lui, les paroles de l’oracle, qui annoncent un dénouement tragique, engendrent 1) l’illusion qu’il sera possible d’échapper à la fatalité et 2) l’illusion qu’il y a une fatalité à l’oeuvre. Or, autant on peut être d’accord avec le premier point, car le héros essaye toujours d’échapper à la mort qui lui est annoncée ; autant le second point paraît plus contestable. Car peut-il y avoir une fin implacablement tragique s’il n’y a pas de destin à l’oeuvre ? C’est ce deuxième point qu’il faut éclaircir, car c’est sur cette thèse que Rosset appuie son idée d’idiotie du réel : il n’y a que le réel, il n’y a que ce qui arrive, et il n’y a rien d’autre que cela, donc il n’y a pas de destin. Mais n’est-ce pas un contresens de Rosset sur le tragique et son ironie ? Comment pourrait-il y avoir du tragique s’il n’y a pas de destin ?

Le vizir et la mort

Rosset constate que les situations d’ironie tragique telles que celle d’Oedipe, se retrouvent en fait dans nombre de cultures différentes, et que leur structure continue à nous toucher par-delà les siècles. Il doit donc y avoir, suppose-t-il, quelque chose d’universel dans ces histoires où la prédiction de l’oracle se réalise bien comme il l’avait dit.
Nous espérons qu’Oedipe trouvera un moyen d’éviter le destin, nous essayons d’imaginer des scénarios alternatifs (« pourvu qu’il s’en sorte, pourvu qu’il s’en sorte... »), tout en nous demandant comment l’auteur va réussir à nous détromper, à rendre crédible la réalisation d’un oracle tragique. Comment l’auteur va-t-il se jouer de nous, tout en nous forçant à admettre que sa solution était la plus simple, la plus naturelle et la plus évidente qui soit ? Si soudain cela nous semble évident, c’est que l’auteur a réussi. Car sa solution est assez ingénieuse pour qu’on ne la devine pas immédiatement, mais assez simple pour qu’elle n’heurte pas la vraisemblance, et qu’on s’en veuille de ne pas y avoir pensé plus tôt. En effet, si on devine tout de suite la solution, l’effet est raté, cela paraît trop facile ; et si sa solution est trop compliquée, on ne voudra pas y croire et on se dira que l’auteur n’a pas su se tirer d’affaire intelligemment. On trouvera que son histoire est tirée par les cheveux.

Ce sont des récits fictifs, mais la question que pose Rosset est de savoir pourquoi des histoires semblables se trouvent dans des cultures et des époques différentes et pourquoi elles continuent à nous toucher. Au-delà du plaisir pris à une histoire, au-delà de cette dimension littéraire, quel est leur intérêt proprement philosophique ?
Ces histoires semblent bien parler d’un destin implacable, auquel l’homme essaie en vain d’échapper. Tout est déjà écrit mais on s’acharne à croire qu’il y a une possibilité de ruser avec la fatalité. On s’étonne que la prédiction se réalise conformément à la parole de l’oracle, et on y voit une ironie du destin. On dit qu’il nous joue un tour. Ce qui semble juste, car le propre du mécanisme tragique est de se réaliser alors même qu’on a voulu l’éviter. Le destin ne se réalise pas bien qu’on ait voulu l’éviter, mais parce qu’on a voulu l’éviter. Vouloir éviter le destin fait précisément partie du destin : il n’aurait pas pu se réaliser autrement. Mais il faut bien, dans ce cas, qu’il y ait un destin à l’oeuvre. Or c’est ce que nie Rosset.
Il cite à ce sujet un conte du poète persan Farīd ad-Dīn ʿAṭṭār, qui raconte comment le vizir rencontre la Mort dans Bagdad. Il demande alors au calife la permission de fuir à Samarcande pour l’éviter. Le calife l’y autorise et le vizir s’enfuit à brides abattues. Mais peu après, la mort va voir le calife et s’étonne auprès de lui d’avoir vu le vizir à Bagdad, car elle l’attendait le soir à Samarcande...

Rien n’y fait, le vizir ne peut échapper à la mort. Et c’est pourquoi le spectateur a le sentiment de l’ironie du destin : il fallait que le vizir croise la mort à Bagdad puis s’enfuie à Samarcande pour que la mort le retrouve là-bas. Surtout, on s’attend jusqu’au bout à ce que les choses se passent différemment de ce qui est annoncé. Jusqu’au bout, on veut croire que le vizir va s’en sortir, qu’il va éviter la fatalité ; et pourtant, non, il est toujours rattrapé.
Or, le plus surprenant dans ce conte est peut-être que la mort soit la première surprise de cette rencontre à Bagdad ! Elle comprend en même temps que le lecteur le tour qu’a pris le destin pour tuer le vizir. Mais elle a aussi commencé par croire que les choses ne se passent pas comme prévu : lorsqu’elle bouscule le vizir dans le marché de Bagdad, son étonnement n’est pas feint. Elle est donc étonnée de le croiser dans cette ville, car cela détrompe son attente. Elle ne voit pas à ce moment-là que si elle l’attendait à Samarcande, c’est d’abord parce que le vizir ne serait pas à Bagdad. La mort, comme le lecteur, ne découvre qu’à la fin les pièces du puzzle qui lui manquaient. On connaissait le début et la fin, mais pas la chaîne d’événements entre les deux qui ont logiquement mené au dénouement prévu.

La morale de ce conte pourrait être que nous aurons tous un jour notre rendez-vous à Samarcande, et qu’il est illusoire de fuir le destin. Le conte joue ainsi sur cette illusion propre à l’esprit humain ; les choses semblent d’abord ne pas conduire à ce qu’on attendait. Et à la fin, on comprend soudain que la volonté d’échapper au destin fait elle-même partie du destin. Plus encore, l’illusion fait partie de la fatalité. Illusion d’un vizir échappant à la mort, ou encore illusion d’Oedipe qui, abandonné par ses parents, ne tuerait pas son père et n’épouserait pas sa mère. Mais dans les faits, il n’y a aucune différence, si infime soit-elle, entre l’évènement annoncé et l’événement qui se produit.

Un film de Steven Spielberg, Minority Report (2002), joue au contraire sur cette différence infime entre les prédictions de deux oracles et la prédiction d’une troisième. Un « rapport minoritaire » de cet oracle, qui se distingue des deux autres par un détail infime mais crucial, laisse un espoir de contrecarrer le tragique, pourvu qu’on en tienne compte. Or, en ignorant les variations, même infimes entre ces prédictions, la police fait croire à un futur parfaitement déterminé, sans aucune marge de liberté possible, sans aucun écart par rapport à l’enchaînement linéaire et nécessaire des événements. Si tout rapport minoritaire est négligeable, si toute perception divergente du futur est insignifiante, alors en effet le futur n’est pas contingent, tout est écrit.
Or, si cette brigade du « pré-crime » préfère éliminer les rapports minoritaires, c’est bien sûr parce que cela donne une légitimité absolue à son action -au prix de la négation du libre-arbitre. Spielberg opte au contraire pour un monde où le libre-arbitre garde son sens : le rapport minoritaire n’est pas insignifiant et on peut changer l’avenir en le prévoyant. L’individu peut donc échapper au destin car tous ses choix ne sont pas tracés d’avance.

Mais on peut remarquer dans les histoires traditionnelles, il n’y a aucune divergence, et tout se passe parfaitement comme prédit. Pourquoi alors Clément Rosset conclut-il au caractère hasardeux du réel, et pas à la fatalité, au destin aveugle ? Encore une fois, ces histoires sont des fictions, mais n’est-ce pas un contresens de s’en servir pour illustrer un propos sur l’absence de sens et de nécessité de la réalité ? Il semble que l’histoire du vizir, d’Oedipe etc., dans lesquelles tout hasard est exclu, soient tout au contraire des exemples de ce que Clément Rosset veut combattre !

Clément Rosset et son double

La première formulation de ce problème apparaît dans Le Réel et son double, qui marque un tournant dans la pensée de Clément Rosset ; c’est avec ce livre qu’il entre véritablement en possession de son vocabulaire, alors que ses livres précédents, notamment La Logique du pire (1971) et L’Anti-Nature (1973) [6] ressemblent après-coup à des répétitions, comme au théâtre avant la grande première.
Pour évoquer les rapports du réel et de son double, Rosset a dès lors recours à deux modèles : celui de la tragédie et celui de la musique. Les deux s’entremêlent dans Le Réel et son double (1976) et tiennent plutôt de l’intuition, voire de la révélation brusque, qui aurait présidé à l’écriture de cet essai. Par commodités, on pourrait distinguer chez Rosset ces deux intuitions, celle sur la musique et celle sur la tragédie. L’intuition sur la nature musicale du réel est relativement claire, bien qu’elle soit intuitive et au fond assez ineffable, même s’il a des pages convaincantes sur Schopenhauer à ce sujet [7] : la musique est l’art qui exprime le mieux le vouloir-vivre, car la musique répète un thème qui n’est lui-même que pure répétition, comme le vouloir.
En revanche, il semble qu’il ait fallu plusieurs décennies à Rosset pour éclaircir son intuition sur la nature tragique du réel, car il est vrai que les explications de 1976 laissaient à désirer. Le passage confus est en particulier celui-ci :
« Cependant toute duplication suppose un original et une copie, et on se demandera qui, de l’"autre événement" ou de l’événement réel, est le modèle, et qui le double. On découvre alors que l’"autre événement" n’est pas véritablement le double de l’événement réel. C’est bien plutôt l’inverse : l’événement réel qui apparaît lui-même comme le double de l’"autre événement". En sorte que c’est l’événement réel qui est, finalement, l’"autre" : l’autre c’est ce réel-ci, soit le double d’un autre réel qui serait lui le réel même, mais qui échappe toujours et dont on ne pourra jamais rien dire ni rien savoir. L’unique, le réel, l’événement possèdent donc cette extraordinaire qualité d’être en quelque sorte l’autre de rien, d’apparaître comme le double d’une "autre" réalité qui s’évanouit perpétuellement au seuil de toute réalisation, au moment de tout passage au réel. L’ensemble des événements qui s’accomplissent - c’est-à-dire la réalité dans son ensemble - ne figure qu’une sorte de "mauvais" réel, appartenant à l’ordre du double, de la copie, de l’image : c’est l’"autre que ce réel a biffé qui est le réel absolu, l’original véritable dont l’événement réel n’est qu’une doublure trompeuse et perverse » (pages 44-45).

Rosset parle ici du point de vue de celui qui croit au double et qui finit par ne voir dans la réalité qu’une image imparfaite d’une autre réalité. Indéniablement, les expressions de l’auteur manquent de clarté, car en décrivant cette relation d’altérité entre le réel et le double, il laisse croire que le double existe d’une certaine façon, et pire : que le réel ne pourrait exister qu’à condition que le double existe. Le réel serait en fait le double du double ! Ce qui est l’exact contraire de son propos de départ.
Cela montre que, décidément, le double est plus tenace qu’on ne croit, et ne cesse de revenir quand on croit le chasser... Dès qu’on veut dire qu’il n’existe pas, il donne l’impression qu’il existe bien -pire : il nous oblige à formuler des phrases supposant qu’il existe, sans quoi on ne pourrait même pas en parler ; si je dis : « les licornes n’existent pas », on peut toujours m’objecter que les licornes existent d’une quelconque façon, puisque je peux en parler. Cela entraîne d’interminables débats sur la réalité des choses qui n’existent pas, et sur le fait de savoir si l’inexistence est une propriété ou non des choses. On est ici pris dans un noeud de confusions verbales et psychologiques impossible à démêler : comment puis-je savoir que le double n’existe pas ? Et pourquoi est-il possible de se faire des illusions ?
Dans ce livre de 1976, Rosset n’est pas totalement au clair sur son intuition de non-dualité du réel ; et il lui aura fallu quarante ans pour se dépêtrer des pièges langagiers où l’on risque de tomber en parlant du double. Dans son entretien avec Santiago Espinosa, il reconnaît d’ailleurs s’être trompé par précipitation, sous le coup de cette intuition de la parole oraculaire.

Ce sont peut-être ces maladresses d’expression qui ont fait tomber Stéphane Vinolo dans un contresens complet sur Rosset, dans son livre consacré à « l’anti-ontologie » de l’auteur [8]. Il y affirme en effet que pour Rosset, le réel n’est rien sans ses doubles, qu’il n’y a que les doubles et que le réel lui-même est une invention de l’esprit humain ! Tout le contraire, donc, de ce que Clément Rosset n’a cessé de répéter depuis Le Réel et son double, et qu’il avait déjà dit avant avec un autre vocabulaire ! Il n’y a guère que dans le passage que j’ai cité plus haut qu’il peut y avoir une ambiguité. Mais il suffit de comparer ce paragraphe isolé avec quelques autres livres de l’auteur, où l’on trouvera cent passages qui soutiennent que le double est illusoire, pour comprendre que cette interprétation est intenable.
Vinolo a donc illustré, à son corps défendant, la thèse de Clément Rosset selon laquelle les hommes préfèrent le double à la réalité. Stéphane Vinolo n’a pas compris Clément Rosset, il a eu une hallucination, celle d’un autre Clément Rosset qui aurait dit exactement le contraire de ce qu’a dit le seul et vrai Clément Rosset !

Voir le double ou voir double ?

Le rapport de l’esprit au double soulève en fait deux questions : pourquoi l’homme se fait-il des illusions ? Le double existe-t-il ? La seconde question est en fait bien plus ardue que la première.
On peut illustrer cela par une métaphore : en montagne, le versant exposé au soleil s’appelle l’adret, et celui qui est à l’ombre, l’ubac. Le premier versant du propos de Rosset, qui correspondrait à l’adret, est psychologique : pour quelles raisons, quelles motifs l’homme refuse-t-il de voir la réalité en face ? Les réponses sont riches, variées et relativement faciles à comprendre. On cède à l’illusion du double parce que la vie nous a frustrés ; ou par idéalisme, par attente d’un monde meilleur ; par désir de revanche ou encore parce qu’on voudrait revenir en arrière et changer de vie... La liste serait longue et on conçoit globalement que l’hallucination du double vienne compenser une réalité décevante. Rosset a donné de très nombreux exemples dans ses livres.

Mais cette enquête a aussi un ubac, un versant plus obscur : le double existe-t-il ?
La réponse de Clément Rosset est constamment la même : non.
On peut penser que si le double n’a pas de réalité, il se réduit à une simple confusion psychologique. Mais Rosset ne se satisfait jamais des explications par l’idéologie, ni par l’inconscient, le fantasme ou le désir, car il cherche la racine de toutes ces illusions, qui n’est pas politique, ni inconsciente, ni même -mais ce point resterait à éclaircir - véritablement psychologique. Car l’empire du double sur l’esprit humain est de nature mystérieuse. On est donc tenté de traquer sans cesse ce double, qui n’est ni dans les choses ni dans l’esprit, qui nous empêche d’accepter les choses et qui finit par détruire l’esprit.

Une des capacités paradoxales du langage est de parvenir à désigner ce qui n’est pas. Or, si je dis que quelque chose n’existe pas, quelqu’un qui ne veut pas démordre de sa conviction pourra toujours qu’il est contradictoire de parler de quelque chose qui n’existe pas, puisqu’il faut bien que cette chose existe pour qu’on puisse la considérer. Mais il y a ici un sophisme, consistant à faire croire que le non-être existe tout de même, qu’il existe malgré l’impossibilité de le percevoir, de le concevoir, de l’imaginer. Or l’inexistence n’est pas une propriété. On n’a pas à supposer que quelque chose doit en quelque sorte exister pour qu’on puisse en dire qu’il n’existe pas !

Mais comment est-il possible de parler du double, s’il n’est absolument rien ? A cela, Rosset répond : « Or je crois qu’il faut faire sa part au non-être, non pour dire qu’il est un "moindre être", ou qu’il est à peine, mais juste pour dire qu’il n’est pas » [9].

Tout le mystère est qu’il n’y a que de l’être, mais que l’esprit puisse croire qu’il y a autre chose que ce qui est. Comme le dit Rosset à Santiago Espinosa (je souligne) :
« Il y a une difficulté à faire admettre que ce qui n’est pas pensé, ce qui n’est pas dit ou exprimable, n’est pas pensé et que ce qui n’est pas pensé est rien, n’est pas une pensée vague mais une pensée absente [...] C’est pourquoi, en définitive, ma définition du double est que le double est un objet que l’on croit ou s’imagine vaguement penser mais qu’à la réflexion on découvre que (sic) rien en fait n’est pensé. Et c’est la raison pour laquelle [...] le double n’est pas une perception illusoire mais une illusion de perception [...] Par conséquent, encore une fois, ce qui est double est ce qui n’est pas pensé, ce qui n’est pas pensé ne compte pour rien » [10].
Comme il le dit aussi : voir le double, c’est uniquement voir double. C’est donc ne pas voir. Ce n’est pas percevoir quelque chose d’autre, c’est être aveugle, ou aveuglé. On ne perçoit pas le double, on croit juste voir autre chose que ce qu’il y a. On croit voir ce qui n’est pas et on ne voit pas ce qui est. Ce n’est donc pas la perception d’un objet absent, mais une absence de perception.

Désir d’avenirs

On comprend alors un peu mieux pourquoi en 1976, Rosset se servait des histoires oraculaires pour défendre le caractère idiot et hasardeux du réel, et pour montrer que la nécessité n’existe pas.
Si nous disons que l’oracle s’est accompli car il devait se réaliser quoi que fasse le héros, nous supposons un Destin anonyme qui se joue du héros et le brise à la fin, qui le rattrape quel que soit l’échappatoire qu’il tente, comme un chat qui guetterait la souris courant dans un labyrinthe à plusieurs issues.
On peut penser qu’il y a deux choses : la volonté individuelle et le destin tout-puissant. Et à la fin, on croira que la volonté a été impuissante à accomplir quoi que ce soit, qu’elle n’était qu’une illusion et que l’individu était depuis le début une marionnette dans les mains du destin, qui a rusé pour tromper sa volonté. Mais c’est qu’on ne se défait pas de l’illusion selon laquelle le destin pèserait sur les épaules du héros ou s’arrangerait pour le faire fuir à Samarcande. Toute l’illusion réside dans le « quoi qu’il fasse », comme si le héros avait la liberté de faire plusieurs choix.

Or, après avoir entendu l’oracle, si on croit qu’un autre avenir est possible, c’est parce qu’on ne se rend pas compte que la prédiction de l’oracle fait elle-même partie de la chaîne d’événements annoncés. Autrement dit, le fait de prédire l’avenir fait déjà partie de l’avenir, ou encore : que l’on prévoit l’avenir, c’était prévu !
Mais ce n’est qu’une façon de dire, car rien ni personne n’a manigancé la suite des événements. Nulle nécessité intangible n’est là pour empêcher que l’avenir espéré ne se produise (par exemple, l’avenir où le vizir échappe à la mort). Si nous croyons à l’action d’une implacable nécessité, c’est parce que nous ne voulons pas démordre de notre désir, et que nous croyons qu’une force toute-puissante oeuvre à contrarier ce désir en empêchant l’avenir heureux que nous préférerions. L’illusion vient du désir et de l’attente : nous croyons que des forces anonymes contrarient notre désir, alors que ce sont simplement les circonstances qui ne s’y prêtent pas. Nulle nécessité, seulement des événements fortuits. Ici, comme on le voit, Rosset retrouve la critique épicurienne de la nécessité et réaffirme, à la suite de Lucrèce, le caractère hasardeux du réel, c’est-à-dire à la fois son idiotie et son absence de signification.

Fantômes de réalité

C’est pourquoi la connaissance du réel a quelque chose de déplaisant. L’oracle est toujours un peu oracle de malheur. Mais la seule chose que l’on peut reprocher à l’oracle est de ne pas nous avoir averti que sa prédiction, et le fait de vouloir changer sa prédiction, font aussi partie de l’oracle. Mais un tel reproche, encore une fois, serait inconsistant. C’est croire qu’à partir du moment où la prédiction est faite, il y a deux chaînes d’événements possibles : l’une qui mène à la situation tragique (le vizir meurt) et une autre que l’on va pouvoir engendrer librement et qui changera le destin. Il y aurait donc deux possibilités. Mais à la fin, on s’aperçoit que notre illusion elle-même contribue à faire advenir les événements exactement comme ils ont été prédits.
D’où vient cette illusion ? Du désir d’agir sur les choses. En effet, pourquoi cherche-t-on à prévoir l’avenir ? Pour le changer. Or, on voudrait à la fois voir l’avenir et réussir à changer cet avenir. Mais si on pouvait changer l’avenir, cela voudrait dire que l’oracle ne sait pas prédire l’avenir ! Mais il n’y a qu’un seul avenir, c’est celui que l’oracle annonce. Cet autre avenir, plus conforme à nos désirs, n’existe pas. Croire qu’on peut changer l’avenir, c’est à la fois faire confiance à l’oracle et ne pas lui faire confiance. On voudrait à la fois que sa prédiction soit fiable, mais qu’on puisse néanmoins la changer. Donc qu’elle ne soit pas fiable !

Nous croyons qu’un autre déroulement est possible, mais cette possibilité est purement fantasmée. Elle n’a aucune effectivité, il n’y a aucune trace d’elle, elle n’a jamais existé que dans l’esprit de ceux qui l’ont imaginée. Elle est un fantôme qui hante l’esprit et qui fait obstacle à l’acceptation de la seule et unique réalité.

Au contraire, comme le dit Clément Rosset, le réel est idiot, il n’y en a qu’un seul, c’est celui qu’a prévu l’oracle. Donc il n’y a pas à supposer une quelconque nécessité de fer dans tout cela. C’est juste que l’avenir prédit est bien l’avenir, qu’il n’y en a pas d’autre. Mais les hommes veulent savoir et faire comme s’ils ne savaient pas : ils veulent connaître l’avenir et viennent ensuite se plaindre quand il se réalise comme prévu. Ils s’aperçoivent que cette connaissance est empoisonnée, car elle est aussi pénible qu’inutile.
C’est cette dénégation (« je sais bien que l’avenir est écrit, mais quand même... ») qui se manifeste psychologiquement comme hallucination du double. Il serait possible de changer la réalité parce qu’elle nous déplaît, et de bifurquer soudain dans une réalité parallèle. On veut la connaissance mais on la rejette quand on s’aperçoit qu’elle ne nous aide en rien. L’intérêt pour la connaissance nous fait trouver la vérité, mais nous regrettons d’avoir accédé à cette connaissance, qui n’est d’aucun intérêt.
C’est donc pourquoi, selon Clément Rosset, les contes oraculaires nous touchent car ils nous parlent de l’idiotie du réel et de notre incapacité à l’accepter. Ce n’est pas le destin implacable que nous fuyons, c’est la réalité, la réalité que nous avons sous les yeux et à laquelle nous croyons qu’il manque quelque chose.

N’être que soi

Macbeth de Shakespeare est une belle illustration de ce que dit Rosset sur l’incapacité de voir la réalité en face et sur les délires que l’esprit produit pour faire obstacle à la perception des choses. Dans cette pièce, Shakespeare n’a de cesse de montrer que ce que l’on croirait surnaturel se résout en phénomènes parfaitement naturels, comme le somnabulisme de Lady Macbeth, observée par les médecins. Logiquement, c’est en apprenant le suicide de sa femme que Macbeth est soudain délivré de ses illusions, et de tout espoir : il ne peut plus se mentir sur les crimes qu’il a commis ni sur le sort qui l’attend. C’est ce qu’il exprime dans le célèbre monologue dit du « tomorrow soliloquy » (V, 5). Le temps s’est déroulé comme il s’est déroulé, de façon parfaitement linéaire, et selon un enchaînement parfaitement logique : « and all our yesterdays have lighted fools the way to dusty death ». En effet, la vie qu’a mené Macbeth ne pouvait avoir pour résultat autre chose que de mener à la mort poussiéreuse.
Ici, ce n’est pas Shakespeare qui parle et qui défendrait on ne sait quelle métaphysique de l’absurdité du temps et de l’histoire (« pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot, et qui ne signifie rien »). C’est Macbeth qui confond l’Histoire avec sa propre histoire personnelle, faite de meurtres et de trahisons. C’est sa vie, bien sûr, qui est pleine de fureur et qui ne signifie rien.
Cette prise de conscience lui est fatale : Macbeth n’en meure pas sur-le-champ, mais il comprend qu’il ne lui reste qu’à être ce qu’il est ; non le futur roi d’Ecosse, mais un soldat qui face à la mort n’a plus que son honneur : « blow wind, come wrack, at least we’ll die with the harness [le haubert] on our back ».
En effet, le caractère idiot du réel ne se manifeste peut-être jamais tant que quand nous nous sentons soudain réduits à n’être que ce que nous sommes ; quand se dissipe la folie du double, qui consistait à croire que l’on pourrait être autre que l’on est et que les choses auraient pu se dérouler autrement. Dans le cas de Macbeth, les crimes et les trahisons dont il s’est rendu coupable ne pouvaient appeler que la mort.

Pourquoi se fantasme-t-on autre que l’on est ? Pour garder l’illusion rassurante que l’on aurait pu être quelqu’un d’autre, si on avait agi autrement. Ou que l’on est au fond de soi incomparablement supérieur à ce qu’on paraît être aujourd’hui. Par peur d’admettre que l’on n’est que ce qu’on est, donc pour éviter la prise de conscience d’être réduit à soi, et rien qu’à soi. L’idiotie du réel veut aussi dire que d’autres mondes, d’autres possibilités, d’autres circonstances que celles que nous avons connus ne nous concernent pas.

Comme le dit Jacques Bouveresse, à propos des mondes possibles chez Leibniz : « Lorsque nous formulons une proposition hypothétique irréelle à propos de ce que ferait probablement un individu dans certaines circonstances, si elles se réalisaient, nous le faisons généralement en nous référant notamment à certaines dispositions que nous lui attribuons et que nous avons elles-mêmes déduites de son comportement effectif dans des occasions réelles. Mais une des conséquences de la doctrine de Leibniz est qu’en toute rigueur une disposition possédée par un individu ne pourrait se manifester réellement dans d’autres circonstances que celles dans lesquelles elle se manifestera effectivement au cours de son existence, puisque ce même individu, placé dans d’autres circonstances que celles-là, serait littéralement un autre individu. (...) Un individu courageux ne pourrait donc, à strictement parler, avoir d’autres occasions de se montrer courageux que celles qui lui seront réellement offertes » [11].
L’individu doit donc accepter qu’il n’est que ce qu’il est, c’est-à-dire la suite complète de ses actes et rien de plus. Une disposition qu’un individu ne manifeste jamais, un talent qu’il ne développe pas, ne sont effectivement rien du tout. Si l’on ajoutait à son individualité un prédicat, ou si on en retranchait un seul, il ne serait plus du tout le même individu. [12]

Le réel et rien que lui

On pourra lire avec profit le dernier chapitre de l’Endroit du paradis, repris d’un article de 1992 sur Jankélévitch. Il semble que Clément Rosset ait voulu en faire ses ultima verba. Et il a eu raison de remettre ce texte à la fin de son tout dernier livre, car c’est là sans doute qu’il a le mieux exprimé ce qu’il voulait dire sur la nature jubilatoire de la musique ; il a en somme tout donné pour expliquer ce qu’est le double. C’est donc une consolation philosophique de découvrir ou redécouvrir ce texte, car on découvre qu’avant sa mort, Rosset a réussi à éclaircir cette intuition extraordinairement simple, comme dit Bergson, dont découle toute philosophie. Le dernier mot de Rosset sur l’origine des illusions est celui : « le réel est la seule chose du monde à laquelle on ne s’habitue jamais complètement » (L’Endroit du paradis, page 57). Et c’est selon lui la racine de toutes les illusions, mais aussi la seule justification de la philosophie. Car si on arrivait à se faire à la réalité, on ne vivrait plus dans l’illusion, et donc on n’aurait plus besoin de philosophie.

Voilà pour le double. Quant au réel, le réel enfin délivré de ses artifices illusoires, Rosset en trouve finalement l’expression chez Vermeer, dans un beau passage de 1976 qui nous décrit déjà cet « endroit du paradis » :
« Rien, dans le costume, la taille, l’attitude du peintre, qui puisse être regardé comme signe distinctif, rien donc qui fasse état d’une complaisance quelconque du peintre à l’égard de sa propre personne. Dans le même temps cet Atelier - comme toutes les toiles de Vermeer - semble riche d’un bonheur d’exister qui irradie de toutes parts et saisit d’emblée le spectateur, et qui témoigne d’une jubilation perpétuelle au spectacle des choses : à en juger par cet instant de bonheur, on se persuade aisément que celui qui a fait cela, s’il n’a fixé dans sa toile qu’un seul moment de sa joie, en eût fait volontiers autant de l’instant d’avant comme de l’instant d’après. Seul le temps lui a manqué pour célébrer tous les instants et toutes les choses » [13].

Évidemment, on serait tenté de dire que le peintre au contraire a pris un moment privilégié. Il a peint le plus beau moment de cette journée. L’instant d’avant ou celui d’après n’auraient peut-être pas été aussi bons à peindre. La vision de la beauté parfaite ne peut pas durer indéfiniment, elle est au contraire fugace, fragile. L’artiste doit savoir choisir ce qu’il y a de meilleur. Son coup d’oeil doit attraper la beauté au vol, pour la fixer sur la toile, là où un non-artiste la laisserait échapper. Mais on peut accorder à Rosset que l’artiste célèbre et affirme la réalité à partir d’un seul instant privilégié, tandis que l’homme du double rejette la réalité dans son ensemble dès que celle-ci l’a déçu une fois.


Vermeer, L’atelier du peintre (1666), Kunsthistorisches Museum, Vienne

Notes

[1Les Femmes savantes (acte 1, scène 4).

[2Esquisse biographique. Entretiens avec Santiago Espinosa, 2017 et L’Endroit du paradis. Trois études, 2018, Encre marine.

[3Le Réel et son double. Essai sur l’illusion, Gallimard, 1976 (1993).

[4Humain trop humain, II.

[5Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, VI, lettre VIII.

[6Logique du pire, PUF, Quadrige, 1971 (2013) et L’Anti-Nature, ibid. 1973 (2016), tous deux sous-titrés : « éléments pour une philosophie tragique ».

[7Voir Écrits sur Schopenhauer, PUF, 2001.

[8Stéphane Vinolo, Clément Rosset. La philosophie comme anti-ontologie, L’Harmattan, 2012. On pourra lire une mise au point complète par Santiago Espinosa.

[9Esquisse biographique, page 125.

[10Ibid., page 128.

[11Jacques Bouveresse, « Leibniz et le problème de la "science moyenne" » in Essais V, pages 237-238, Agone, 2006.

[12C’est ce que montre bien, je crois, un petit film de science-fiction, Coherence (2012), qui parle de ces divergences entre mondes parallèles et de la rencontre avec un autre soi qui a vécu une vie différente. L’héroïne rêve de fuir sa réalité pénible, et quand elle comprend qu’elle peut entrer dans un monde parallèle, elle se croit sauvée. Elle entre dans un monde qui semble idéal, où elle a une belle maison ensoleillée, toute propre ; mais elle s’aperçoit avec horreur que dans ce monde, elle a déjà un double ! Donc elle n’existe pas dans ce monde, elle n’y a pas sa place. Le meilleur des mondes s’avère donc être le pire pour elle.

[13Le Réel et son double, pages 111-112.

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