Kostas Axelos : Une pensée à l’horizon de l’errance

Si le philosophe Kostas Axelos, qui nous a quittés en 2010, est connu pour ses traductions de Heidegger et ses travaux sur Marx, Héraclite, Hölderlin ou Mallarmé, son œuvre personnelle demeure encore peu connue du grand public. Auteur prolifique d’une vingtaine de livres, il est difficile de résumer son œuvre. Comme lui-même l’énonçait dès sa thèse sur Marx recensée ici un dialogue avec une œuvre présuppose « une longue méditation et une extrême attention à l’égard de tout ce qui est et se fait » 1. Le recueil ci-présent2 a donc moins pour but d’enclore un système qu’Axelos voulait d’ailleurs ouvert que de nous acheminer vers l’espace de sa pensée. Il s’agit en quelque sorte de nous indiquer un horizon sur lequel méditer.

L’idée de rassembler les entretiens qu’Axelos a donné tout au long de sa carrière philosophique n’est pas neuve et n’est pas propre à l’éditrice de ce recueil, Katherina Daskalaki. En effet, Kostas Axelos avait en 1973 fait paraître un recueil sobrement appelé Entretiens.3 L’intérêt du présent recueil est de publier des entretiens plus récents en les organisant selon l’esprit du premier recueil d’Axelos, dont ils reprennent d’ailleurs en liminaire deux des entretiens. Ce faisant, ils permettent de faire le point sur une œuvre qui n’était encore qu’en germe en 1973.

A partir de ces deux petits recueils, la question qui se pose inévitablement est de savoir en quoi le dialogique peut favoriser la pensée. Tout d’abord, il importe de comprendre, contre toute vision naïve de la chose, qu’un dialogue ne se fait pas nécessairement entre deux personnes, auquel cas on devrait plutôt parler de di-logue. 4. Un monologue peut très bien revêtir un sens dialogique dans la mesure où il ouvre à travers (dia) un raisonnement (logos) l’espace d’un questionnement et de son jeu. Le sens du dialogue philosophique est donc de ressusciter « l’ancien logos-et-dialogue et la moderne ‘dialectique’ » 5 L’entretien où il s’agit de faire dialoguer la pensée avec elle-même présuppose que cette dernière n’est pas un bloc monolithe, mais une systématique ouverte dont le jeu est de se laisser mettre en perspective tout en étant retors à toute appropriation. Il y a dès lors une nouvelle forme d’amicalité qui se met en place au sens où il faut être amical avec ce qui advient, c’est-à-dire accepter le jeu du monde sans pouvoir en décider.

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Pris dans cette optique qui n’est pas sans rappeler l’idée romantique d’un système ouvert, chaque entretien est comme un fragment qui pose une perspective sur l’horizon de notre monde. Une fois les perspectives combinées les unes avec les autres, notre compréhension du jeu du monde s’affine. Le dialogue est ici deux fois présent : il l’est dans les entretiens et il l’est dans le rapport des entretiens entre eux qui dialoguent les uns avec les autres. On le voit la forme et le contenu se soutiennent l’un l’autre. La philosophie est ici indissociable d’une certaine poïesis.

Cette poïesis est moins le fait d’un artifice littéraire ou d’un pédantisme quelconque que quelque chose qui est réclamé par la chose même. On ne pourrait pas pour Axelos présenter de façon continue le monde, car celui-ci n’est pas un tout fixé qu’il s’agirait de reproduire dans un système clos de représentations. Le monde est comme une question qui ne tolère que des réponses énigmatiques, qui prolongent en fait le jeu du questionnement. Pour le dire autrement, le monde, tel qu’Axelos le considère, est essentiellement un devenir et ce devenir n’obéit pas à des règles a priori, mais relève du jeu. Axelos précise de la façon suivant ce qu’il entend par jeu: « Quand je dis, le jeu, je veux parler du monde, qui n’a été fabriqué par personne, ni par un dieu ni par un homme. » (58).

Les entretiens sont dès lors comme des instantanés qui rendent compte d’un aspect du jeu du monde. Ils sont comme des fragments qui font partie d’une « systématique ouverte » (57). On le voit Axelos est ici très proche des réflexions théorique de Friedrich Schlegel, le chef de file du premier romantisme. On ne peut qu’être étonné que cet auteur ne figure pas dans la constellation dont se réclame Axelos. Schlegel, bien plus qu’Héraclite, Hegel, Marx, Nietzsche et Heidegger, pourrait apporter un complément théorique de poids aux conceptions d’Axelos qui restent – il faut l’admettre – relativement vagues, Axelos préférant dire ce qu’une notion n’est pas que ce qu’elle est. On notera toutefois une référence à la structure de l’Encyclopédie poétique de Novalis (24) que de façon énigmatique Axelos met sur le même pied que l’Encyclopédie philosophique de Hegel. Il ne développe toutefois pas davantage ce qu’il entend par là. On ne peut que subodorer de cette double référence que le nexus entre philosophie et poïesis structure véritablement la pensée d’Axelos et l’ouvre à l’idée d’une pensée qui se fait en dialoguant avec elle-même.

Il reste que les entretiens réunis ici ne relèvent pas tous directement de l’horizon philosophique d’une méditation sur le monde. A ce titre, ce recueil composé d’entretiens publiés dans des revues en français ou en grec est assez inégal. Le fait que certains entretiens font intervenir des interlocuteurs prestigieux comme le poète grec Antonis Fostieris ou encore le philosophe français Dominique Janicaud ne gommera pas le fait que certains passages relèvent plus de l’histoire personnelle d’Axelos – son engagement marxiste, son rapport avec le parti communiste ou encore avec Heidegger – que d’une méditation philosophique proprement dite. Faute d’être approfondis et contextualisés, ces passages échouent selon nous à mettre en perspective sa pensée. Le philosophe resterait donc sur sa faim si le recueil n’était composé que de tels entretiens. Heureusement, ce n’est pas le cas. A côté de ces entretiens, somme toute, anecdotiques, on retrouvera des dialogues plus substantiels dans lesquels les thèmes principaux de la pensée de Kostas Axelos sont abordés : le jeu, l’errance et la technique. Si l’on considère le recueil à partir de ces entretiens, on peut y voir une sorte d’introduction à sa pensée. C’est d’ailleurs de la sorte que l’éditrice, Katharina Daskalaki, essaie de présenter la chose en citant dans l’introduction à ce recueil une phrase d’Axelos – « c’est dans l’entretien que le travail de la pensée s’éclaircit et se précise » (1) – qui semble accréditer une telle interprétation.

Toutefois dans la mesure où Axelos « essaie de parler une langue qui ne nomme pas la chose en la fixant » (52), on aura ici tout au plus une introduction indirecte à sa pensée. De toute façon pour lui le cheminement importe plus que les moments où la pensée prend forme et contenu, car ces moments ne constitue que des aspects de la vérité. Pour Axelos, « la vérité obéit à l’errance et non l’inverse » (110). A ce titre, il ne peut que décevoir les journalistes avides d’un prêt-à-penser. En pratiquant l’art d’une pensée qui se veut méditante, Axelos ne cadre guère avec la platitude de certains entretiens. Il le reconnait d’ailleurs pleinement et ne cache pas son scepticisme eu égard aux entretiens.

L’entretien liminaire de ce livre nous plonge d’ailleurs littéralement en plein paradoxe. Axelos y écrit en effet: « tous les entretiens son radicalement décevants. On veut s’épargner la peine et on se méfie du danger. Tout reste à la surface, s’étend et s’agite, justement par peur des profondeurs qu’on déclare – mythologiquement – relevant de la surface. » (13) Axelos, apparemment désabusé de cette pratique qu’est l’entretien en fausse d’ailleurs délibérément l’usage proposant un entretien avec lui-même et un entretien imaginaire. Il se justifie d’une telle façon de faire « parce qu’interlocuteurs empiriques (qu’on appelle réels), questionneurs, objecteurs, critiques et auteurs de comptes rendus se sont révélés trop timorés pour poser les questions ou faire preuve de critique immanente (interne) » (21).

On ne peut qu’être surpris de prime abord par ce paradoxe, Axelos critique les entretiens dans deux entretiens qui ouvrent un recueil d’entretiens auquel il s’est prêté. On le comprend le travail éditorial ne fait qu’amplifier un paradoxe déjà à l’oeuvre chez Axelos et qui tient à la notion même d’entretien. En fait, le paradoxe qui charpente ce recueil tient à un redoublement méditatif. Les entretiens liminaires portent sur la notion même d’entretien. Ils portent moins sur un objet défini qu’ils ne méditent sur la pensée qui soutend ces objets. Il ne relève ni d’un sens à énoncer ni d’un non-sens à critiquer, mais d’“un jeu qui se déroule sans pourquoi ni parce que” (50). Comme le rappelle Axelos, “ on ne choisit pas de parler et de dire, de bavarder et de se taire, comme on ne choisit pas de garder le silence” (30). On est ainsi d’entrée de jeu pris dans un jeu sur lequel on peut méditer à défaut de pouvoir le circonscrire.

Ce jeu du monde qui forme comme l’horizon de notre méditation n’est pas assignable, précisément parce qu’il relève moins d’une nature déterminée que d’une production en cours. Cette production en cours se caractérise par l’importance de la technique. Axelos reprend alors un leitmotiv de sa pensée, qui dès sa thèse sur Marx s’est imposée à lui. La technique est omniprésente partout et à tout niveau. La technique planétaire « domine aussi bien le monde dit réel que les mondes de l’imaginaire » (32). La technique gomme d’ailleurs la différence entre imaginaire et réel dans un devenir incessant de l’un dans l’autre, ce qui conduit Axelos à qualifier notre époque de « mytho-technologique » (41). Comme on le voit, loin d’unifier, la technique est plutôt ce qui constamment déstabilise dans une fuite en avant.

A ce titre, elle s’inscrit dans un système ouvert qu’Axelos qualifie de planétaire. Par planétaire, il entend, contre l’usage habituel, quelque chose qui erre. Il écrit ainsi : « en grec ancien on parle des astres errants (planetes asteres). Ce sont des astres qui ont une orbite mais errent dans l’espace-temps du tout. C’est donc dans ce sens que j’utilise le terme planétaire, plutôt que dans son sens établi; dans celui de l’astre errant qu’est devenu notre terre » (48). La technique planétaire n’est donc pas seulement cette technique globale, mais cette technique qui nous conduit vers une certaine errance. Axelos se sent dès lors en droit de conclure que « l’errance est le destin des hommes mais aussi de ce qu’on nomme histoire mondiale » (49). Concrètement, cela signifie pour Axelos l’avènement d’un jeu. « Autrement dit nous n’avons plus de gouverneur suprême, nous vivons, et il ne nous reste plus qu’à penser le monde non plus comme un sens, non plus comme quelque chose d’insensé, ainsi que c’était la mode au milieu du XXème siècle, mais comme un jeu qui se déroule sans pourquoi ni parce que » (50). Il y a là comme le parfum d’une fin qui dure à n’en plus finir. On pourrait s’en désoler. Mais Axelos ne le fait pas, car si une telle situation est désolante à l’échelle de l’homme, pour lui, l’homme ne constitue pas le dernier mot. « Plus que de l’homme, il y va du monde. Le jeu qui traverse l’homme fait de lui le fragment parlant, le partenaire du jeu du monde » (71).

On peut être étonné du fait qu’Axelos semble mettre au centre de sa méditation philosophique le monde plutôt que l’homme. Axelos n’est certes pas le premier à détrôner l’homme de ses prétentions. Longtemps, Dieu a occupé le cœur de nos pensées. Plus récemment, Heidegger substituait encore au prima de l’homme celui de l’être. Il reste que l’humanisme n’est pas mort et demeure bien vivace. La technique semble d’ailleurs alimenter les prétentions les plus folles de cet humanisme. Puisque les transhumanistes entendent se servir des avancées de la science pour améliorer l’humain. D’aucuns pensent que ce faisant, les hommes joueraient les apprentis sorciers ou usurperaient la place de Dieu. Il reste que si on observe le monde d’aujourd’hui et ses dérèglements, le monde semble dépendre de l’homme tout autant que celui-ci en dépendrait. A l’ère de l’anthropocène, on ne voit que trop bien comment la technique humaine modifie le jeu du monde au bénéfice d’un jeu que l’homme ne maîtrise pas, mais dont il serait ambigu de dire qu’il relève du monde. Le fait de faire de l’homme « le partenaire du jeu du monde » est à notre sens une expression bien plus heureuse. Loin de réduire la pensée à un principe, elle ferait signe vers un pluralisme irréductible qui tout en reconnaissant l’insubstituabilité de chacun des termes indiquerait leur interdépendance essentielle.

A trop réduire la part de l’homme dans ce partenariat, Axelos tend à élaborer une pensée impersonnelle du monde, un fatalisme, une amicalité envers les catastrophes. Alors que si l’on considère à égalité le monde et l’homme, c’est une pensée de l’engagement et du respect qui se dégage. On pourrait alors tout en reconnaissant les limites de l’homme, continuer à miser sur sa grandeur. On substituerait à l’amicalité l’amitié, à l’errance le compagnonnage, au jeu une construction commune, etc. Assurément, les mots-clés de la systématique ouverte, bien qu’Axelos ait tendance à en faire un usage déroutant, ne sont pas innocents.

Il reste qu’un approfondissement de la philosophie d’Axelos est requis si l’on veut pleinement se mesurer à la pensée dont l’horizon ne fait ici que s’esquisser. En effet, si dans ce recueil d’entretiens, Axelos revient et précise les thèmes majeurs de sa pensée, le jeu, l’errance, la pensée planétaire, ces notions n’en sont pas pour autant strictement définies. Il faut bien admettre que la plupart du temps ces entretiens nous laissent sur notre faim. Sans doute, le défaut eut été plus important s’ils nous donnaient une impression d’exhaustivité, car comme le rappelle Axelos, “la transparence absolue, la lucidité totale est un leurre quasi absolu” (9). Il nous faut alors dire ici que cet ensemble est plus une amorce à sa philosophie, qu’un résumé de celle-ci. Si on veut pleinement comprendre les termes clés de celle-ci, on ne peut s’épargner la lecture de ses principaux ouvrages : Vers la pensée planétaire6, Le Jeu du monde 7, Systématique ouverte 8. On ne tirera donc vraiment profit de ce petit livre que si on le fait dialoguer avec l’œuvre d’Axelos. A défaut de quoi, sa lecture nous conduira à l’expérience de l’errance d’une pensée qui se défile devant nous, expérience philosophique certes, mais dont le risque est de nous faire tourner en rond en utilisant une ritournelle de mot-clés, un jargon dont le sens nous demeure abscons.

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Regards croisés

  1. K. Axelos, Marx penseur de la technique, Paris, Les Belles Lettres, collection « encre marine », 2015 (réédition), p. 427
  2. Kostas Axelos, Une pensée à l’horizon de l’errance, dix dialogues méditatifs , Paris, Les Belles Lettres, Collection « encre marine », 2015
  3. Kostas Axelos, Entretiens, Montpellier, Fata Morgana, 1973.
  4. « Nous entendons à tort comme si le début de dialogue provenait du grec di « deux fois », et non pas dia, « à travers », comme si dialogue voulait dire dilogue. Ainsi nous opposons le monologue et le dialogue comme la première personne et la deuxième personne (je et tu), comme un et deux ». Antoine Compagnon, « Notes sur le dialogue en littérature », in Luzzati et aliquid, Le dialogique. Colloque international sur les formes philosophiques, linguistiques, littéraires et cognitives du dialogue, Bern, 1997, p. 231.
  5. Kostas Axelos, Entretiens, op. cit., p. 10.
  6. Kostas Axelos, Vers la pensée planétaire, Paris, Editions de Minuit, 1964
  7. Kostas Axelos, Le jeu du monde, Paris, Editions de Minuit, 1969
  8. Kostas Axelos, Systématique ouverte, Paris, Editions de Minuit, 1984
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