Colloque international – vendredi 16 et samedi 17 octobre 2020. Première personne : portée et limites

Présentation/Résumé

« Je pense ». Que signifie ici parler en première personne ? Les implications ontologiques de ce fait grammatical ouvrent un ensemble de questions au carrefour de l’histoire de la philosophie moderne, de la phénoménologie, de la philosophie analytique et de l’herméneutique. La perspective en première personne est- elle fondamentale, ou, en quelque façon, construite ? L’usage linguistique du pronom « je » renvoie-t-il à une expérience prélinguistique du point de vue de la première personne ?

Cette interrogation a une épaisseur historique dont un jalon décisif est la question de la possibilité de prendre l’ego pour fondement de la connaissance (Descartes, 1641). Cependant, même si le « je pense » doit pouvoir accompagner mes représentations, ce qu’on peut en déduire appelle une critique (Kant, 1781). La centralité de l’égologie se trouve ainsi constamment remise au travail. Elle a pu être ressaisie comme l’essence même de la connaissance, voire de la réalité (Fichte, 1794 ; Schelling, 1795).

A son tour, la volonté phénoménologique de revenir aux choses-mêmes peut être comprise comme revalorisation de l’expérience vécue (Husserl, 1901), qui place au centre la perception incarnée (Merleau- Ponty, 1945). D’un autre côté, ce motif du « retour aux choses-mêmes » peut conduire à déplacer l’intérêt des étants à l’être (Heidegger, 1927), voire à « vider » la conscience de ce « moi » qui serait la base de toute conscience (Sartre, 1934). Selon une version plus mesurée peut-être, Ricœur a pu suggérer de se situer à « égale distance de l’apologie du cogito et de sa destitution » (Ricœur, 1990) : comment se placer à la hauteur de ces exigences apparemment contraires?

Il demeure en outre une question sur le caractère privé de l’expérience en première personne, et la possibilité de la communication des expériences. Un ensemble de doutes entoure ainsi la possibilité pour une expérience privée d’intervenir dans un échange public, et a fortiori de fonder la valeur de certitude d’un système de connaissances (Wittgenstein, 1953). Ce à quoi la première personne fait référence est également problématique. Le double usage du pronom « je » engage la question de l’immunité aux erreurs d’identification (Shoemaker, 1968 ; Anscombe, 1975).

Dans une autre perspective, l’importance des phénomènes qui échappent à la conscience et la déterminent, analysables uniquement d’un point de vue en troisième personne, a porté à critiquer l’effectivité et la centralité du point de vue en première personne (Foucault, 1966 ; Deleuze, 1969). Finalement, si ce sont les autres personnes qui en sont la condition et lui donnent sa pleine signification, la première personne n’est-elle jamais que seconde ? La prise en compte de ces différentes interrogations nous permettra d’explorer des points d’intersections entre divers domaines tels que l’ontologie, l’épistémologie, mais aussi l’éthique, voire la politique. Ce sera également l’occasion d’interroger la constitution historique de ce concept et la manière dont il est susceptible d’éclairer des questions contemporaines.

Programme

École des hautes études en sciences sociales et Sorbonne Université

En raison de la situation sanitaire, les personnes souhaitant assister aux conférences doivent s’inscrire au moins 72h à l’avance en adressant un courriel à [journeespremierepersonne@gmail.com].

♦ Vendredi 16 octobre 2020

⇒ EHESS (Maison des sciences de l’homme), 54 Boulevard Raspail, Salles BS1_28 / BS1_05

► Matin (10h-13h) – Une phénoménologie en première personne ? Table animée par Alessandro Colleoni

9h30-10h Accueil des participants et du public

10h-10h15 Mot d’introduction : Alessandro Colleoni (EHESS-CRAL)

10h15-11h15 Conférencière invitée : Natalie Depraz (Université de Rouen Normandie)

11h15-11h30 Pause

11h30-12h15 Jing Shang (Sorbonne Université) – Les données « en première personne » sont-elles personnelles ? Sur le problème de la personnalité de l’ego chez Husserl

12h15-13h Marco Dozzi (McGill University / Università degli Studi di Cagliari) – La conscience irréfléchie comme présence à soi et absence d’un “je intuitif” dans la première philosophie de Sartre

► Après-midi (15h-18h15) – Première personne, conscience et sujet Table animée par Jean-François Houle

15h-15h45 [Présentation par visioconférence] Dario Alparone (Università degli Studi di Catania) – Wittgenstein avec Lacan : le « je » n’a pas de consistance psychologique

15h45-16h30 Verónica Cohen (Universidad de Buenos Aires / Université de Lille / CONICET) – Je danse, je me vide

16h30-16h45 Pause

16h45-17h30 César Gómez Algarra (Université Laval / Universidad de Valencia) – « Personne ne comprend ce que “je” pense ici ». Critiques de la première personne et ipséité dans la pensée de l’Être

17h30-18h15 Louis Guerpillon (Université Paris I Panthéon-Sorbonne) – La compréhension de soi : la tradition herméneutique face aux Paralogismes de la raison pure

♦ Samedi 17 Octobre 2020

⇒ Sorbonne Université, 17, rue Victor Cousin, Salle F366

► Matin (9h30-12h) – Entre première et troisième personnes Table animée par Marco Dozz

i9h-9h30 Accueil des participants et du public

9h30-10h15 Charles Mangeney (Université Paris I Panthéon-Sorbonne) – La phénoménologie asubjective de Jan Patočka : une phénoménologie sans première personne ?

10h15-11h Monica Gorza (Sorbonne Université) – Cogito versus Chaos ? L’irruption de la troisième personne dans la pensée de J.-L. Nancy

11h-11h15 Pause

11h15-12h Raphaël Pierrès (Université Paris I Panthéon-Sorbonne) –Cogito et ses échos

► Après-midi (14h-18h) – Généalogies du soi Table animée par Raphaël Pierrès

14h-15h Conférencière invitée : Pascale Gillot (Université de Tours) – La grammaire de la première personne, de Descartes à Wittgenstein

15h-15h45 [Présentation par visioconférence] Conférencier invité : Éric Marquer (Université Paris I Panthéon-Sorbonne) – Première personne et théories de l’identité : Locke, Hume, Parfit

15h45-16h Pause

16h-16h45 Rafael Barros de Oliveira (Université Paris-Nanterre) – L’autre qui, donc, je suis : l’altérité à la première personne dans la tradition herméneutique

16h45-17h30 Luz Ascárate (EHESS / Université Paris I Panthéon-Sorbonne) – La phénoménologie de la première personne comme philosophie première pour un temps de crise. De Husserl à Ricœur

17h30-17h45 Mot de conclusion : Jean-François Houle (EHESS-CEMS)

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Organisation

♦ Alessandro Colleoni – Fondazione San Carlo / EHESS

♦ Marco Dozzi – McGill University / Università degli Studi di Cagliari

♦ Jean-François Houle – Université Laval / EHESS

♦ Raphaël Pierrès – Université Paris I Panthéon-Sorbonne

♦ Jing Shang – Sorbonne Université

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Ancien élève de l’ENS Lyon, agrégé et docteur en Philosophie, Thibaut Gress est professeur de Philosophie en Première Supérieure au lycée Blomet. Spécialiste de Descartes, il a publié Apprendre à philosopher avec Descartes (Ellipses), Descartes et la précarité du monde (CNRS-Editions), Descartes, admiration et sensibilité (PUF), Leçons sur les Méditations Métaphysiques (Ellipses) ainsi que le Dictionnaire Descartes (Ellipses). Il a également dirigé un collectif, Cheminer avec Descartes (Classiques Garnier). Il est par ailleurs l’auteur d’une étude de philosophie de l’art consacrée à la peinture renaissante italienne, L’œil et l’intelligible (Kimé), et a publié avec Paul Mirault une histoire des intelligences extraterrestres en philosophie, La philosophie au risque de l’intelligence extraterrestre (Vrin). Enfin, il a publié six volumes de balades philosophiques sur les traces des philosophes à Paris, Balades philosophiques (Ipagine).