Entretien avec Jean-François Braunstein : Autour de la Philosophie devenue folle (partie 1)

Jean-François Braunstein est professeur de philosophie contemporaine et chercheur à la Sorbonne. Il y enseigne notamment l’histoire des sciences et la philosophie de la médecine. 

Après avoir soutenu une thèse d’histoire de la médecine sur Broussais, il a, entre autres, publié des livres sur Auguste Comte, La philosophie de la médecine d’Auguste Comte. Vierge Mère, vaches folles et morts vivants,  Georges Canguilhem, Canguilhem, histoire des sciences et politiques du vivant, ou encore Michel Foucault (Foucault(s)). Il poursuit actuellement des recherches portant sur l’histoire et la philosophie des sciences  humaines et de la médecine.

En 2018, il a signé un livre très remarqué intitulé La Philosophie devenue folle, le genre, l’animal, la mort[1], qui a connu un grand succès critique et de librairie. Dans ce livre, Jean-François Braunstein dénonce les excès des philosophes qui veulent voir un principe de continuité absolue entre genres, entre espèces, entre vie et mort et imposer leur idéologie au monde universitaire au nom d’un progressisme finalement très inquiétant.

 Propos recueillis par Marine Baron

 

A : Bons sentiments ou abjection ?

Actu-Philosophia : Jean-François Braunstein, bonjour. En 2018 est paru votre livre La philosophie devenue folle. Le genre, l’animal, la mort. Pouvez-vous nous rappeler quels en sont les enjeux ? Pourquoi avez-vous donné à votre ouvrage un tel titre, très provocateur ?

 

Jean-François Braunstein : Pour comprendre mon projet il faut partir du sous-titre du livre : « le genre, l’animal, la mort ». Mon point de départ est un agacement face à un certain nombre de « débats de société » incessants qui prétendent faire  « évoluer les mentalités » sur ces trois sujets. Les questions que l’on se pose le plus souvent sont toujours les mêmes. L’identité sexuelle est-elle le résultat d’un libre choix, indépendant du sexe biologique ? Faut-il accorder aux animaux des droits analogues à ceux que l’on accorde aux hommes ? Doit-on légaliser l’euthanasie ? Ces débats ont ceci de particulier que les réponses sont toujours unanimes. Selon les sondages 95% des Français seraient favorables à l’euthanasie, 89 % à un statut particulier pour l’animal dans le Code civil. Seul l’enseignement à l’école des ABCD de l’égalité contre les « stéréotypes de genre », ne recueillait, il y a quelques années, que 53 % d’approbation. On peut penser que les résultats sont, si possible, encore plus unanimes aujourd’hui. Je dois dire que je n’aime pas ces débats où l’unanimité est la règle et où tout point de vue discordant est considéré comme illégitime.

De plus ces trois questions, du genre, de l’animal et de l’euthanasie,  ont donné naissance dans le monde universitaire à trois « disciplines » nouvelles, fortement en expansion d’abord aux Etats-Unis, aujourd’hui en France : la bioéthique depuis les années 1970, les gender studies depuis les années 1980 et les animal studies depuis les années 2000. Mais là aussi ce sont des disciplines universitaires d’un genre très nouveau, puisque la diversité d’opinion n’est pas au programme. L’intolérance croît de jour en jour dans nos universités, comme bien des exemples récents en attestent. En tant qu’universitaire cela me choque car le cœur même de l’université est la liberté d’expression et la possibilité de mener des débats argumentés.

Pour me faire un avis j’ai donc voulu remonter à la source  de ces débats. J’ai donc lu, ou relu, les textes des fondateurs de ces disciplines.  Certains sont très connus comme John Money, l’inventeur du concept de genre[2], Judith Butler la théoricienne extrêmement influente du « trouble dans le genre[3] », Peter Singer, bioéthicien célèbre mais surtout penseur de la libération animale, qui se présente lui-même comme « le philosophe vivant le plus influent ». Mais aussi d’autre auteurs moins connus du grand public mais très influents, comme Donna Haraway la théoricienne des cyborgs et des « espèces compagnes », Martha Nussbaum, Will Kymlicka et Sue Donaldson, qui ont réfléchi sur l’éthique et la politique animales, ou Hugo T. Engelhardt, véritable fondateur de la bioéthique.

Or je dois dire que j’ai fait une série de de découvertes qui m’ont laissé pantois : ces auteurs, qui, je le rappelle, ne sont pas des extrémistes, mais les auteurs centraux de ces disciplines, énoncent des propositions qui sont au mieux absurdes, souvent ridicules, et, pire encore, quelquefois choquantes.

On constate alors que derrière les bons sentiments affichés se profilent des propositions abjectes.  Si le genre n’a rien à voir avec le sexe, pourquoi ne pas en changer tous les matins ? Si le corps est à la disposition de notre conscience, pourquoi ne pas le modifier à l’infini ? Pourquoi par exemple ne pas se faire amputer de membres sains qui ne correspondent à l’image que nous avons de notre propre corps ? S’il n’y a plus de différence entre animaux et humains, pourquoi ne pas avoir avec eux de relations sexuelles « mutuellement satisfaisantes » ? Pourquoi ne pas faire des expériences médicales sur des humains dans le coma plutôt que sur des animaux en pleine santé ? Si l’on choisit d’interrompre des vies « indignes d’être vécues », pourquoi ne pas tuer aussi les enfants « défectueux » ou non désirés ? Et pourquoi aussi ne pas changer le critère de la mort et nationaliser les cadavres, afin de pouvoir prélever sur les quasi-morts un plus grand nombre d’organes, en meilleur état, au profit de vivants plus prometteurs ?

Ce ne sont malheureusement pas là des expériences de pensée, ou de simples plaisanteries : ce sont des propositions très sérieuses. On pourrait penser que ces délires ne sont pas graves mais il est évidemment très clair pour moi que ces idées ont des conséquences, que l’on constate tous les jours, nous pourrons en reparler. C’est pour cette raison que je me suis senti obligé de sortir de ma réserve académique.

 

B : « no limit » ou « plus oultre »

AP : Vous liez le genre, l’animal et la mort, trois sujets par lesquels s’exprime la bien-pensance philosophique. Mais le lien entre ces trois sujets est-il si évident dans une bien-pensance uniforme ? Après tout, des régimes racistes, antisémites et homophobes ont bien promulgué des lois de protection des animaux. Pensez-vous que toutes les opinions politiquement correctes sur le genre, l’animal et la mort soient forcément liées ?

 

JFB : En effet ces trois dérives ne sont pas partagées par tous les auteurs que je cite, même si la plupart d’entre eux « cochent» quand même les trois cases. Il me semble qu’il existe un point commun entre ces trois attitudes qui consiste dans une volonté acharnée d’effacer toute limite, entre les sexes, entre homme et animal, entre vie et mort.

Les théoriciens du genre affirment qu’il  n’y a pas deux sexes mais une infinité de genres et que l’idéal serait de passer constamment d’un genre à l’autre. La biologie qui est bien obligé de constater qu’il existe deux sexes dans l’espèce humaine serait une discipline politique patriarcale.  On assiste ainsi dans l’histoire des théories du genre à une véritable évaporation progressive du corps, qui à la fin ne serait que « discours et pouvoirs », dans une sorte de nouvelle gnose.

Au sujet des animaux, les « animalitaires »  nient qu’il y ait la moindre différence entre eux et nous. Comme l’aurait dit Stéphanie de Monaco, « les animaux sont des humains comme les autres ». Dans un monde où ne compte que la capacité de souffrir, il n’y a plus aucune différence de nature entre l’homme et l’animal. Les caractères distinctifs que l’on introduit entre hommes et animaux sont tous arbitraires. Aujourd’hui on va d’ailleurs plus loin jusqu’à assimiler les hommes aux plantes voire même au monde inorganique.

Enfin, à propos de la mort il s’agit aussi d’effacer la ligne tracée entre la vie et la mort et de refuser de reconnaître la finitude humaine. Pour un auteur comme Yuval Noah  Harari, auteur du célèbre best-seller Homo Deus[4], il est temps d’en finir avec le caractère sacré de la mort, qui ne doit plus être l’affaire de prêtres ou de théologiens, mais celle des ingénieurs. La mort ne sera plus tragique, elle n’est plus une limite absolue, elle peut être « gérée ». Elle se devra d’être douce douce et l’euthanasie  est souhaitable pour  ceux dont la vie est « indigne d’être vécue », comme dit Singer. La mort n’a plus de signification, si ce n’est celle d’être défaut technique auquel il convient de remédier.

Le point commun entre ces trois positions est une volonté radicale d’effacer toute limite, toute frontière. De ce point de vue il s’agit d’abord d’un refus de la réalité, qui montre bien que tout n’est pas possible. Nous sommes limités : notre corps est sexué, il est mortel, il n’est pas transformable à l’envi, et les animaux sont radicalement différents de nous et ils le resteront. Derrière ce refus des limites il y a l’idée que la réalité ne compte pas, que tout est possible. Comme le dit le psychanalyste Charles Melman, un des grands troubles contemporains est que l’on puisse penser que « tout glisse ». Non, tout ne glisse pas, il y a des limites, un monde, des choses qui résistent, et c’est d’ailleurs tout l’intérêt d’une vie humaine que d’avoir à se débattre avec ce monde.

En outre, derrière cette négation des limites on retrouve aussi une négation de la notion proprement humaine de valeurs. Dans  le monde humain, il y a des frontières, il y a des limites, des interdits qui nous permettent de nous constituer. Nous vivons dans un monde de valeurs et non dans un monde de faits et là tout n’est pas continu et plat. La culture, le symbolique, la loi sont des valeurs et pas des faits. Ces trois idéologies semblent dès lors espérer une révolution anthropologique majeure qui effacerait l’humanité même de l’homme.

Cette volonté d’effacer toute limite renvoie à une volonté explicite d’en finir avec l’idée d’humanité. Elle est exposée avec une particulière clarté par Donna Haraway. Elle s’était proposé d’effacer la limite entre homme et animal avec sa notion d’ « espèces compagnes[5] », mais aussi entre homme et machine, avec son fameux « cyborg ». Elle a expliqué récemment que son but ultime est d’en finir avec l’humanité  Selon elle l’étymologie du mot « humanité » ne doit pas renvoyer à la « direction homo », celle de l’ « homme phallique », mais à la bonne direction, la « direction humus », qui permet de « participer à la fabrication du sol et de la terre». Son utopie finale est donc le « compostisme » : « Je suis une compostiste pas une posthumaniste : nous sommes tous du compost, pas des posthumains ». On ne saurait lui recommander d’attendre un peu : morts nous serons tous du compost.  Mais le fait que cette  aspiration à un retour à l’inorganique soit aujourd’hui assez largement partagée me semble être la marque d’une profonde dépression qui affecte aujourd’hui  au moins une partie de l’Occident.

AP : A la fin de votre livre, après avoir cité notamment Michel Foucault et Georges Bataille, vous écrivez que « s’il n’y a plus de limites, il n’y a plus de transgression, plus de courage [parce que] le tonus de l’être humain ne se mesure […] que dans sa capacité à affronter des limites, à les déplacer, à en jouer ». (p. 387). En quoi le maintien des limites et leur transgression seraient-ils préférables à l’abolition des limites et si différents d’elle ?

 

JFB : J’ai effectivement cité Foucault et Bataille dans la conclusion, mais aussi Canguilhem, qui ne sont pas des auteurs traditionnellement considérés comme réactionnaires, loin de là. Ces auteurs se placent à un point de départ tout à fait évident, à savoir que l’être humain vit dans un milieu qui lui résiste, qu’il se débat avec son environnement. C’est cela qui constitue la vie animale et la vie humaine. Et ces auteurs disent  aussi, que s’il n’y a plus de norme, plus de limite, plus de frontière à dépasser, c’est au fond que nous sommes déjà morts. Si, comme l’écrit Bichat, « la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort », alors, dans cette optique, s’il n’y a plus aucune limite, il n’y a plus de moyen de savoir si nous sommes réellement vivants. Bataille et Foucault disent de la même manière que, s’il n’y a plus de norme et de frontière, alors il n’y a plus de courage et d’énergie pour les dépasser.

Il y a bien sûr aussi chez eux l’idée que ces normes et valeurs sont plurielles et évolutives et qu’il est bien sûr possible d’envisager un « jeu sur les normes », ou de s’efforcer de les repousser.  Mais il n’est en revanche pas possible de les effacer. Rappeler ces principes me semble nécessaire. C’est pour cela que je cite également en conclusion la vieille devise de Charles Quint, « Plus Oultre » qui me semble infiniment plus forte que le « No limit » cher à tous ces idéologues.

La suite de l’entretien est consultable à cette adresse.

[1] Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle. L’animal, le genre, la mort, Paris, Grasset, 2018.

[2] https://www.lepoint.fr/societe/l-experience-tragique-du-gourou-de-la-theorie-du-genre-31-01-2014-1786513_23.php

[3] Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Traduction Cynthia Kraus, Paris, La Découverte, 2006.

[4] Yuval Noah Harari, Homo Deus. Une brève histoire du futur, Traduction Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Albin-Michel, 2017

[5] Cf. Donna Haraway, Manifeste des Espèces compagnes. Chiens, humains et autres partenaires, Traduction Jérôme Hansen, Paris, Flammarion, coll. Climats, 2019.

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Marine Baron, née en 1983, est Docteur en philosophie, doctorante en droit et enseignante. Elle est l'auteur du livre "Lieutenante, être femme dans l'armée française" (essai, 2009) et d’articles pour « Cols Bleus», « Nonfiction », « Culture Tops », « Atlantico », « Ouest-France » ou encore « La Revue des deux Mondes » et « Transfuge ». Elle est également l'auteur du livre "Ingrid Bergman, Le feu sous la glace" (essai, 2015) et d’un roman, "La Couverture", paru en 2020.