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Nietzsche : Écrits philologiques VIII. Platon

Éloge de la Présentation d’Anne Merker

 

L’ouvrage qui paraît aux Belles Lettres réunit « deux cours d’extension inégale dans les manuscrits »[1] consacrés par Nietzsche à Platon et réunis sous le titre Introduction  Écrits philologique, puisque « l’activité professorale de Nietzsche a fait une part remarquable à Platon : c’est l’auteur qui occupe le plus de place dans le programme qu’il a lui-même choisi. »[2] Ainsi donc s’agit-il d’un ouvrage qui présente au moins un double intérêt : c’est un cours de l’un des plus grands philologues allemands de la modernité, et c’est un cours sur l’un des plus grands philosophes grecs de l’Antiquité. Nous y verrions un troisième intérêt : c’est un cours par un philologue d’une telle carrure sur un philosophe d’une telle grandeur construit à partir d’un choix déterminé, d’un intérêt que l’on pourrait qualifier, si l’on voulait, de viscéral. Platon a représenté pour Nietzsche quelque chose d’essentiel pour sa propre constitution, sa propre projection, et le matériau infiniment fécond de ses propres écrits. Il faudrait souligner que des textes comme son Zarathoustra ne sont pas sans rappeler le registre critico-mythique de certaines des pièces majeures de Platon ; ni sa théâtralité, ni la qualité de ses dialogues. Le pont qui nous est ouvert par ce recueil de textes nous permet, lecteurs du XXIe siècle, d’envisager le pont édifié par Nietzsche entre l’âge d’or grec et l’âge d’or de la culture allemande, une poignée de décennies avant qu’elle ne s’effondre à son tour, Nietzsche lui-même disparaissant dans le mutisme. L’activité professorale de Nietzsche dont ces textes témoignent s’étend cependant de 1869 à 1877, c’est-à-dire bien avant le caractère tragique de la vie de Nietzsche. Ce que nous souhaitons toutefois retenir, c’est que :

« Ces cours, issus d’un esprit qui fut dès les années professorales tout autant préoccupé de philosophie que de philologie, éclaireront maintes pensées ultérieures de Nietzsche. Mais ils éclaireront aussi les lecteurs d’aujourd’hui sur Platon lui-même. Que Nietzsche ait d’abord été un philologue avant d’être pleinement un philosophe, voilà qui lui a permis d’aborder Platon non pas simplement dans une tradition philosophique qui va de l’Antiquité jusqu’à Kant et Schopenhauer (présents, chacun à sa manière dans le grand cours), mais encore et d’abord dans son contexte historique et littéraire concret. »[3]

 

Anne Merker a rédigé une Présentation (pp.19-72) qui expose de façon claire et instructive à la fois l’expérience des manuscrits de Nietzsche, à la fois l’appropriation personnelle des différentes problématiques platoniciennes, ou même encore la singularité, dans son époque, du point de vue de Nietzsche, qu’il ne nous parait pas opportun de concentrer le travail de cette recension sur une redite de ces cinquante pages, qui ne consisterait qu’en une maladroite ou fort pâle succession de citations articulées de paraphrases. C’est pourquoi nous nous contentons simplement d’évoquer le point qu’il nous paraît essentiel à saisir : il s’agit de notes de cours, certes développées, certes marquées par le style déjà singulier de Nietzsche, mais des notes de cours qui étaient, ironie de la situation, faites pour servir d’appui à un cours oralisé, comme un certain professeur sous le portique de l’Académie[4]. Ainsi en va-t-il d’une certaine justification de ce qu’Anne Merker appelle elle-même une « aridité » du style nietzschéen dans ces cours — nous parlerions peut-être plus volontiers quant à nous d’uns « sobriété ».

 

Écoutons Nietzsche nous parler de Platon

 

Les premières pages du texte de Nietzsche (p.77 de l’édition) s’ouvrent sur une présentation de l’objet du cours : Platon. Non pas la philosophie platonicienne en tant que système, mais l’homme. Autrement dit, Nietzsche nous initie à une certaine intimité avec l’individu qu’a pu être Platon — non pas l’individu au sens psychologique (ses humeurs, ses goûts, etc.) mais au sens émotionnel : ce qui le motivait, ce qu’étaient ses objectifs, sa discipline, son rapport au savoir et la transmission… La nuance est déterminante car elle désigne la perspective très personnelle avec laquelle Nietzsche va introduire les dialogues platoniciens auprès de ses auditeurs (désormais lecteurs), et dont l’analogie sous-jacente entre Nietzsche et le Platon qu’il présente ne peut être tue :

« Dans les investigations de ce genre, on vise soit la philosophie soit le philosophe ; nous voulons ce dernier cas : nous ne faisons qu’utiliser le système. L’homme est plus remarquable encore que ses livres. »[5]

À ce titre, Écrits philologiques VIII, Platon offre à ses lecteurs une double rencontre : celle proposée par Nietzsche, qui part à la poursuite de l’homme derrière le monument de la pensée, et celle de Nietzsche lui-même en tant que professeur et philologue passionné du texte comme matière vivante à travers les siècles. L’ironie d’un tel deuxième mouvement, étant peut-être que cela nous mène en 2020 à faire le même parcours, à arpenter le même chemin, marchant dans les pas de Nietzsche qui marche derrière Platon, afin de poursuivre l’homme-Nietzsche derrière le monument de la pensée, qui est une pensée philologique, une pensée poétique et une pensée pédagogique.

 

Platon, l’homme aux trois visages

Le cours de Nietzsche se présente comme une introduction aux dialogues platoniciens, mais le philologue ne s’engage pas dans une présentation « classique » des grandes thématiques qui traversent l’ensemble de l’œuvre. Il entend plutôt présenter Platon à travers trois types de saisies, toutes signifiantes en ce qu’elles permettent, ensemble, la composition d’un portrait au plus proche de l’homme dans la diversité de ses accomplissements :

 

  • En premier lieu, et de la façon la plus attendue, Nietzsche s’attache à mettre en valeur l’impact philosophique de la pensée platonicienne jusque dans la modernité, en allant faire résonner les questionnements au fondement même de l’idéalisme.[6]

 

  • Le deuxième axe de son étude repose sur l’intérêt philologique spécifique de ces textes. En effet, la somme des dialogues platoniciens constituent, pour le philologue moderne qu’est Nietzsche, un témoignage direct de l’impact des auteurs grecs qui l’ont précédés et dont la trace écrite des doctrines ont été perdues — lorsqu’il y en eut ! Nietzsche trouve en Platon un matériau de choix pour l’étude philologique, consacrée, on le rappelle, à l’analyse à la fois historique, littéraire et linguistique d’une langue et de sa production par le biais de son patrimoine écrit. Véritable travail d’archéologue de la littérature, qui tente d’accéder à l’authenticité originale de textes par le recoupement, la comparaison et la correction des nombreuses versions des différents types de sources

 

  • Nietzsche identifie également en Platon le critique implacable de la société grecque de l’âge classique. Et cet intérêt est renforcé d’autant par la vénération que la culture occidentale voue à cette branche de sa généalogie :

« Platon est le seul grec qui, à la fin de l’âge classique, s’attelle à une critique : pour nous le plus grand θαῦμα [objet d’étonnement], si nous pensons à notre haute estime de ce monde que Platon fît comparaître devant son tribunal. »[7]

Platon donc, non pas en tant que membre de cet âge d’or de la pensée philosophique, mais au contraire en tant qu’élément de dissonance, ayant pour lui la qualité indéniable d’être le contemporain, et l’un des plus illustres dépositaires, de cette culture dont il fait pourtant la critique.

  • Le troisième profil saisi par Nietzsche est celui de l’écrivain : il s’agit d’appréhender l’œuvre platonicienne en tant que sommet de l’art littéraire d’une époque elle-même renommée pour l’excellence de sa culture et de sa pensée : « Platon est le prosateur doué par excellence : versatile au plus haut point, dominant tous les registres, le plus parfaitement cultivé de l’époque la plus cultivée.»[8] Là encore, le point qui semble concentrer toute l’attention de Nietzsche est celui d’une ambivalence sévissant au cœur même de la longue tradition exégétique du corpus platonicien : le fait que la performance du discours écrit, objet de toutes les attentions, ne soit qu’un pâle écho (« εἴδωλον [simulacre] »[9]) d’une autre forme de performance, celle de l’excellence pédagogique du « professeur Platon »[10] dispensant son savoir au sein de l’Académie. Il nous semble que Nietzsche souhaite ici rétablir le lien entre le témoignage des textes et leur auteur, entre le Platon écrivain et l’homme grec, professeur, et surtout « agitateur politique, qui veut bouleverser radicalement le monde est qui, entre autres choses, en vue de ce même but, est aussi écrivain »[11] ; entre l’auteur d’une philosophie érigée en système et objet d’une exégèse pluricentenaire, et l’homme de la cité dont la pensée philosophique était acte philosophique au même titre que ses voyages. Une telle description n’est pas sans en rappeler une autre ; celle d’un autre philosophe, écrivain, poète, pianiste, malade et critique implacable des affections, des souffrances et des infirmités de la pensée et des institutions de son époque :  Nietzsche lui-même dans toute la polymorphie de son œuvre. Il semble également utile de replacer cette entrée en matière dans son contexte d’énonciation : outre sa qualité de philosophe, Nietzsche est aussi un professeur, en train de présenter ce qu’il considère comme un maitre intemporel de l’enseignement. Sur ce point la note 6 (p.214) nous indique qu’il n’use pas sans raison du terme « Höchst versatil » (« versatile au plus haut point »[12] dans la traduction française arrêtée dans l’ouvrage) pour qualifier la virtuosité littéraire de Platon : le terme lui sert également à qualifier son propre style littéraire dans Ecce Homo. Nous choisissons d’y lire une identification respectueuse de Nietzsche à Platon, dans la triple stature de sage, de professeur et de maître de la langue, mais aussi une expression de l’aspiration de Nietzsche à la dignité qu’il loue chez le maître du savoir objet de son cours ; à la dignité qu’il vise pour lui-même. Toutefois ce rapprochement volontaire peut recevoir encore une autre lecture, dont nous allons à présent voir de quelle façon elle éclaire un autre aspect des Écrits philologiques VIII.

 

Plaidoyer pour une approche vivante de la philosophie.

Nous avons vu de quelle façon l’ouvrage se lance à la recherche de l’homme derrière le texte. Une telle optique trouve un écho direct dans une préoccupation particulière de Nietzsche, qui apparaît en filigrane dans très grand nombre de ses commentaires sur les textes platoniciens au fil de l’ouvrage : la considération d’une philosophie vivante, sa dimension concrète pour son auteur, occultée d’un côté par la notoriété et la fécondité du système philosophique né du regroupement de ses œuvres, et de l’autre par la féroce critique qui se fait jour à l’encontre de ce qui serait une trop grande abstraction de l’idéalisme, son égarement loin le monde réel. En témoignent par exemple les développements consacrés au questionnement sur l’origine supposément esthétique de la Doctrine des Idées, qui s’opposent à une telle lecture, ô combien réductrice, des fondements génétiques de l’idéalisme platonicien :

 

«  §12. Une fausse dérivation de la doctrine platonicienne des Idées […] §14. Platon a-t-il pris pour point de départ l’Idée esthétique ? ; §15. Autres objections à la genèse esthétique ; §16. L’élément éthique dans la genèse de la doctrine des Idées. »[13]

Outre la prise de position qui semble se dégager dans le débat contemporain de l’auteur sur les possibilités d’avenir de l’idéalisme, il semble que Nietzsche fait surgir de l’ombre la vitalité fondamentale de l’œuvre platonicienne, originale, dégagée des superpositions exégétiques du dernier millénaire, qui laisseraient imaginer — à tort, selon lui — un Platon « homme de système in vita umbratica [menant à la vie à l’ombre, vouée à l’étude]. »[14] Un autre indice peut être trouvé dans la note 291, à propos de la modification du titre donné au § 23 « Platon comme moraliste en lutte », qui ne comportait pas, dans sa formulation première, la notion du combat contenue dans l’expression « im Kampf (« en lutte ») »[15]. Cette modification indique clairement que l’intention de Nietzsche est de faire réapparaître, dans le portrait de Platon, la physionomie d’un philosophe résolument engagé dans un « combat » pour la philosophie. Les préoccupations éthiques de la pensée platonicienne se retrouvent dans la tentative de fonder, sur le plan ontologique, les normes morales immuables dont la cité a besoin pour mener une existence en conformité avec la vertu. Nietzsche consacre ainsi toute la dernière partie de l’ouvrage, des paragraphes 23 à 34, au commentaire des réflexions sur l’immortalité de l’âme et la nature et les degrés de la vertu[16]. Sous la plume de Nietzsche, Platon apparaît comme un guerrier de la philosophie, combattant sur deux fronts :

 

« Il est pris entre deux feux : d’un côté les athéniens de tradition ancestrale, avec à leur tête les καλοὶ κἀγαθοί [hommes de bien], qui s’accrochent avec opiniâtreté aux mœurs de la coutume, de l’autre coté les sophistes, qui ébranlent toutes les traditions. »[17]

 

Il s’agit de montrer que la philosophie de Platon n’est pas pure pensée spéculative, mais témoignage d’une posture philosophique et politique affirmée en actes. Et l’on repense alors aux infructueuses tentatives politiques de Platon auprès des tyrans de Syracuse[18], motivées par sa détermination à mettre en pratique les implications de la doctrine des formes intelligibles : la nécessité de placer le pouvoir entre les mains de celui qui dispose de la plus grande faculté d’intellection, le philosophe. Ainsi peut-on lire dans la Lettre VII — nonobstant son caractère polémique — l’expression de la posture du philosophe-roi en 326 a 7-b 4 :

 

« Le genre humain ne mettra pas fin à ses maux avant que la race de ceux qui, dans la rectitude de la vérité, s’adonnent à la philosophie n’ait accédé à l’autorité politique ou que ceux qui sont au pouvoir dans les cités ne s’adonnent véritablement à la philosophie, en vertu de quelque dispensation divine. »[19]

 

Nietzsche professeur

 Si l’on pouvait mettre à part l’apport philologique de l’ouvrage du point de vue de l’enseignement de la pensée platonicienne, une autre rencontre apparaîtrait alors : celle du professeur Nietzsche. La note 2 de l’ouvrage met ainsi en valeur le travail préparatif réalisé pour l’élaboration du cours, qui est rapproché de celui consacré au prologue à l’Apologie :

« C’est avec ce paragraphe et le nom de « Platon » que commence le prologue ou la partie introductive soignée que fait Nietzsche en général pour ses cours […] Il y met en valeur l’objet étudié (Platon et ses écrits), selon un procédé qui n’est pas sans dimension rhétorique. Comparer avec l’entame du du cours sur l’Apologie, où l’on trouve le même genre de prologue bien rédigé, rhétoriquement soigné, vantant les qualités de l’objet, et augmenté ensuite d’ajout scolaire indiquant le plan et justifiant la méthode. »[20]

Il apparaît de ce travail de recherche effectué sur la composition organique des cours de Nietzsche que ce dernier se préoccupait sérieusement de susciter l’intérêt de ses auditeurs pour le sujet saisi. Là encore, la plurivocité de l’homme se fait jour, et l’on peut imaginer que le Nietzsche écrivain, qu’il portait déjà en lui, n’était pas pour rien dans le souci et la réalisation d’une mise en forme attractive du cours, et ce dès son préambule. L’entremêlement des formules laudatives (à la posture universalisante) et des informations précises, « scolaires », permettait de poser rapidement un cadre à la fois précis et intrigant, qui assurait l’importance du sujet auquel l’auditeur s’apprête à consacrer de l’attention et de la précision avec laquelle ce sujet sera traité. Le lecteur attentif des Écrits philologiques VIII trouvera donc, en sus d’un cours à la fois complet et dynamique sur la pensée platonicienne et son penseur, un cours non moins instructif sur l’art de de transmettre la pensée philosophique d’un auteur.

En effet, l’originalité de l’approche de Nietzsche que nous avons évoquée vis-à-vis de la tradition de l’enseignement de la pensée de Platon ne doit pas laisser imaginer des développement brouillons. Bien au contraire le cours est-il extrêmement organisé, Nietzsche annonçant lui-même dans son introduction la façon dont il va procéder :

 

– un tour d’horizon de la littérature platonicienne récente lors de la rédaction de l’ouvrage (pp.78 à 93)

– un exposé synthétique de la vie de Platon (pp.93 à 113)

– une présentation exhaustive des dialogues, pris individuellement et exposés dans le détail : « les présupposés, époque, personnages, nom, puis la disposition du dialogue. Puis la forme artistique. »[21] (pp. 113 à 180)

– la réalisation d’un portrait psychologique complet à travers le commentaire de différents aspects de sa doctrine : « Chapitre II : La philosophie de Platon comme témoignage capital pour l’homme Platon » (p.180 à 209). Ces commentaires contiennent notamment des variations personnelles de Nietzsche autour de la personne de Platon, et de la mise en rapport de certaines thématiques de sa philosophie avec d’autres auteurs grecs antiques, tels que Héraclite, Aristote ou les pythagoriciens. On y trouve également une gros importante sur l’interprétation à donner à certains axes majeurs de la philosophie platonicienne (par exemple dans le paragraphe consacré à l’appréciation de la réalité[22], ou ceux déjà évoqués portant sur la genèse de la doctrine des idées), mis en relation critique avec d’autres interprétations de philosophes modernes.

 

On pourrait ainsi récapituler les thématiques plus particulièrement abordées par Nietzsche au fil du cours : l’existence de différents genres de connaissance et certaines critiques sur la faculté de connaître ; une prise de position polémique sur la genèse de la doctrine des Idées ; la question et les implications de la défense platonicienne de l’immortalité de l’âme ; des variations personnelles sur l’aspect éthique de la pensée platonicienne. Il faut également noter que Nietzsche laisse volontairement de coté l’exposition de la physique de Platon, renvoyant l’auditeur/lecteur à la lecture du Timée. Attendu — souligne Nietzsche — de l’aveu de Platon lui-même, qu’il s’agit dans ce domaine de la question d’un devenir et non plus de substance, et qu’il n’est question ici que de « créances »[23] et non plus de savoirs.

 

Quelques indices sur une conception personnelle de la philosophie.

Il faut encore évoquer la relation ambiguë de Nietzsche avec l’objet même de son cours : en effet, Nietzsche pose dès les premières lignes la singularité de la doctrine des Idées platonicienne, et l’intérêt direct de la compréhension de celle-ci pour une bonne appréhension de l’idéalisme kantien. On pourrait souligner que Nietzsche va même plus loin, en présentant la pensée platonicienne de « la vraie opposition de la chose en soi et du phénomène »[24] comme « ce par quoi toute philosophie approfondie[25] commence. »[26] Sans entrer dans le jugement des issues diverses proposées au fil du long débat entre idéalisme et réalisme, postkantiens et matérialistes, néokantiens et positivistes du Cercle de Vienne, Nietzsche semble ici souligner combien ce questionnement est en lui-même essentiel : se poser la question du rapport entre les choses tangibles, le monde des objets — le monde des phénomènes sensibles — et celui de la pensée, de la raison, de la représentation de la chose dans l’esprit — de l’idée en tant qu’objet uniquement accessible par le travail de l’intellect -, en d’autres termes « l’opposition entre le corps et l’esprit »[27], constitue une dynamique essentielle de toute ambition philosophique sérieuse.

 

La poursuite du savoir, la recherche de la sagesse ne peut non seulement pas faire l’économie du questionnement de ses propres possibilités et conditions, mais se devrait même de commencer par là. Ce que fait de surcroît Nietzsche en ce qui concerne son propre cours. Il ne semble pas anodin, de la part de Nietzsche, de dire que ce qu’il identifie comme la focalisation centrale de la philosophie platonicienne soit, non seulement aussi celle de Kant — peut-être le seul monstre moderne de la philosophie dont l’impact sur la pensée philosophique lui ayant succédé soit comparable à celle de Platon — mais également celle de la philosophie tout entière. Un jugement apparaît comme en transparence : un acte de pensée philosophique ne pourrait commencer que par un questionnement métaphysique. Ce qui ne signifierait nullement qu’il faudrait par la suite s’en tenir à la métaphysique, mais plutôt que le constat de l’opposition corps/esprit s’impose de lui-même à l’inauguration de l’acte philosophique intègre en tant qu’acte de poursuite de la connaissance. Si la connaissance doit être poursuivie, comment ne pas s’interroger, avant toute autre chose, sur la nature et les conditions de cette connaissance elle-même ? Comment donner un quelconque statut aux connaissances qui viendront ensuite sans répondre à ce questionnement préalable ? Autrement dit : connaissance, mais à quel titre ? Et quelle continuité quant au sens même de la philologie au sein des écrits de Nietzsche[28] ?

Conclusion

Pour finir, nous pourrions envisager que ce cours très précieux sur Platon donné par Nietzsche, quoiqu’il édifie Platon en adversaire momentané, l’utilisant par ailleurs en allié contre Wagner, et outre ses qualités érudites et pédagogiques, puisse passer, sinon être même, pour une apologie de la métaphysique ; partant, la métaphysique serait l’un des ferments primordiaux de la philosophie telle qu’elle se pratique depuis que nous mettons des apostilles à la philosophie de Platon (Whitehead, Procès et réalité, p. 98).

[1] — Nietzsche, F. W., « Écrits philologiques VIII, Platon », éd. Les Belles Lettres, 2019, page 7.

[2]Ibid., pages 7-8.

[3] — Merker, A., « Préface » de Nietzsche, F. W., « Écrits philologiques VIII, Platon », éd. Les Belles Lettres, 2019, page 10.

[4] — Nietzsche, F. W., Op. cit., éd. Les Belles Lettres, 2019, page 69.

[5]Ibid., page 78.

[6] — Nietzsche, F., « Écrits philologiques VIII, Platon », éd. Les Belles Lettres, 2019, pp. 184 à 188.

[7]Ibid., page 77.

[8]Ibid., page 77.

[9]Ibid., page 77.

[10]Ibid., page 77.

[11]Ibid., page 78.

[12]Ibid., page 77.

[13]Ibid., pp. 186 à 190.

[14]Ibid., page 78.

[15]Ibid., page 232.

[16]Ibid., pp. 197-207.

[17]Ibid., page 197.

[18]Ibid., page 107.

[19] — Lisi, F. L., « La politique platonicienne : le gouvernement de la cité », in Brisson, L. (dir.), Lire Platon, coll. « Quadrige », éd. PUF, 2014, page 235.

[20] — Nietzsche, F.W., Op. cit., page 213.

[21]Ibid., page 78.

[22]Ibid., page 194.

[23]Ibid., page 211.

[24]Ibid., page 77.

[25] — C’est nous qui soulignons.

[26]Ibid., page 77.

[27]Ibid., page 77.

[28] Cf. le collectif consacré au sens de la philologie chez Nietzsche, recensé ici :  http://www.actu-philosophia.com/j-f-balaude-et-p-wotling-dir-l-art-de-bien-lire/

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Byron-Marciset détient un master recherche de l'Université Paris 7 Denis Diderot (2015), professeur certifié de Lettres Modernes, elle enseigne trois ans dans le secondaire français avant de partir au Québec pour un doctorat de lecture philosophique de textes littéraires auprès du Département de Philosophie pratique de l'Université de Sherbrooke. Elle vit à Montréal depuis août 2019.