ISSN 2269-5141

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Comment Raphaël Enthoven a réinventé l’émission de philosophie.

Quatre consonnes, trois voyelles, et une caméra.

mercredi 18 mars 2009, par François-Xavier Ajavon

La philosophie est un sujet singulièrement périlleux à traiter en télévision. Difficile de montrer autre chose, à l’écran, que des couvertures de livres et des gens qui se causent. Mais des expériences furent tentées. Pour en rester à l’époque contemporaine, le grand enthousiasme populaire pour la philosophie, au milieu des années 90, a notamment accouché du magazine « Grain de philo », co-présenté par Sylvianne Agacinski-Jospin sur France 3. Ce programme mensuel, conçu par le regretté Alain Etchegoyen en 1997, avait pour ambition de vulgariser intelligemment la discipline. L’AFP présentait en ces termes l’émission : « Avec un nom qui évoque la fantaisie, un nouveau magazine intitulé "Grain de philo", témoin de l’engouement du public pour ce domaine, débute samedi sur France 3, et veut "faire goûter à la philosophie", sans être indigeste, en proposant une philosophie "vivante, légère". » L’émission, d’une facture très classique, était composée d’un débat entre philosophes, de petits sujets « magazines » sur l’actualité de la philo (de l’édition aux « cafés philo », etc), de portraits d’auteurs, etc. Le but n’était cependant pas de traiter à fond une « notion » purement philosophique, mais d’engager un échange d’idées sur une problématique actuelle (le thème de la première émission était, par exemple, la « corruption »), mais avec les outils conceptuels de la philosophie.

Et bien d’autres programmes audiovisuel ont vu le jour, lors de l’ultime décennie du siècle dernier. Chaque chaîne de télévision voulait son « émission philo », car la philo était partout : dans les lycées et à l’université, évidemment, mais elle commençait aussi à investir le monde de l’entreprise, du conseil en management, des médias, et finalement du très grand public. Pour les médias, la philosophie était bonne pour l’image, et bonne pour l’audience… même si, comme nous l’indiquions en liminaire, il s’agit certainement de la discipline la plus complexe à mettre en images…

Dès 1994 la chaîne éducative La Cinquième (devenue France 5 avec la création de la holding France Télévisions) lançait sa propre émission consacrée à la philosophie, « Cogito ». Trois ans plus tard elle inscrivait sur sa grille de rentrée le programme « Philosophies », présenté par Frédéric Ferney. L’ambition de la chaîne s’exprimait alors en ces termes : « (‘Philosophies’) traitera chaque semaine d’un problème d’actualité, d’un fait divers ou d’un phénomène de société associé à une grande question philosophique. Le sujet sera abordé en trois étapes : historique du problème, la façon dont la question se pose aujourd’hui, les réponses envisageables à cette question. » Le projet n’était pas si éloigné de « Grain de philo »… démontrer que la philosophie pouvait avoir une utilité « pratique » dans la résolution de problèmes contemporains, et notamment de questions sociétales. La philosophie, convoquée par la télévision, n’avait pas pour but d’interroger, d’élargir les questionnements, de douter… mais d’apporter des réponses. Et fissa ! Canal+ n’était pas en reste, et lançait la même année (1997) son émission philo « Pas si vite ! »…Désopilant programme court, présenté par Jacky Berroyer et Michel Field (deux agrégés qui ont « mal tourné » sauf erreur de ma part), qui s’amusaient à disséquer une notion de philosophie sous l’œil goguenard de la ravissante Mlle. Agnès. D’autres exemples sont à noter, en radio : entre 1991 et 1999 le sémillant Jean-Marie Cavada animait l’émission de France Inter « Philo j’aime… », à partir de 2000 France Culture diffuse les « Vendredi de la philosophie » présentés d’abord par Jean-Claude Milner et Blandine Kriegel, puis par un certain Raphaël Enthoven. Le début des années 2000 voit aussi l’efflorescence des chaînes câblées… ainsi la chaîne d’information continue LCI mettait à l’antenne en 2000 le programme « Psycho-philo » animé par Jean-Louis Servan Schreiber, qui venait de lancer le magazine papier « Psychologies ». Avec le recul des ans, cette période laisse rêveur. Durant quelques années, en France, la philosophie est devenu un objet de passion, exploité jusqu’à la moelle par les petits génies du marketing. La philosophie faisait « vendre » du papier, générait des audiences non négligeables en radio et télévision, et constituait un vrai phénomène de société, dont le visage le plus marquant fut certainement le succès des « cafés philo ». Cette mode eut plusieurs effets positifs dont l’augmentation des inscriptions dans les départements de philosophie des facultés françaises, et la hausse des ventes en librairie… mais le phénomène ne dura pas, et cet engouement médiatique ne survécut par vraiment au passage de l’an 2000. La philosophie était-elle devenue, en ces années de fin de siècle, une discipline apaisante apportant des solutions à nos angoisses millénaristes enfouies, et à notre quête cyclique de « sens ». Agacé par ce phénomène populaire, Roger-Pol Droit écrivait dans Le Monde en 1995 : « Dans l’engouement printanier dont la philosophie semble soudain faire l’objet, il se pourrait qu’il y ait aussi une part de leurre et de malentendu. (…) Ayant retrouvé la philosophie comme manière de vivre, on tend à ne plus voir qu’elle, à oublier l’effort théorique et la rigueur intellectuelle que toute forme d’activité philosophique suppose. Sous prétexte de la rendre plus aisément accessible, plus parlante, plus pratique, ce qui est en soi louable, on risque de ne plus offrir qu’une philosophie mutilée, partielle, caricaturale. C’est-à-dire rien. » Dans le même journal, le professeur de lycée Gaulbert déclarait en 2001 : « Quel engouement ? Je ne constate nul engouement pour la philosophie dans la cité où j’enseigne. "On s’en bat les c... d’la philo", me répètent souvent mes élèves. »

Depuis, la philosophie n’a pas totalement quitté le petit écran, mais a été naturellement réintégré aux programmes culturels et littéraires plus généraux. Les philosophes sont toujours présents à l’image (si vous suivez cette « chronique de la philosophie médiatique » vous le savez bien…), mais doivent souvent partager des plateaux avec des romanciers, des acteurs, des amuseurs, des people divers, etc.


Un article du Monde annonce une nouvelle émission, en octobre 2008

Cependant, à la rentrée 2008… surprise !… la chaîne culturelle franco-allemande Arte annonçait le lancement d’un nouveau programme consacré exclusivement à la philosophie, et présenté par Raphaël Enthoven. Emission hebdomadaire de 26 minutes, « Philosophie », se présente comme un dialogue particulièrement sobre entre Enthoven et un interlocuteur spécialisé autour de la thématique de la semaine, souvent un professeur d’université ayant écrit à ce sujet. Le journal La Croix présentait en ces termes le programme : « Arte propose, le dimanche à partir du 19 octobre, une leçon de « Philosophie » autour de Raphaël Enthoven. Le charmant professeur (à Sciences-Po et à Polytechnique) dialoguera avec de jeunes philosophes. Pas de jargon, la chaîne promet des débats passionnés ! » Débat ? Pas sûr. Leçon : certainement. Mais la presse n’a pas manqué de souligner le « glamour » du personnage, ni son épaisseur « people » (Il s’agit – dois-je le rappeler ? - l’ex de Carla Bruni-Sarkozy, et père de l’un de ses enfants), mais a su également faire état de l’originalité discrète – et brillante - du dispositif de son émission.

L’émission est organisée selon la même structure : une déambulation libre entre Enthoven et son invité, filmée en un très long plan-séquence de 26 minutes. L’originalité de ce programme est que le dialogue qui est au cœur de l’émission, n’est parasité par aucun montage. L’unité de temps et de lieu du plan est restituée fidèlement dans le programme final. La caméra passe de l’un à l’autre des interlocuteurs, circule un peu dans leurs pattes, les suit, les précède, mais les filme sans aucune interruption. Nous somme donc dans la position d’un troisième homme qui écoute attentivement les deux philosophes en train d’échanger sur la notion de la semaine. Nous sommes pris dans la déambulation. Nous sommes dans le groupe des péripatéticiens. Ce choix d’un plan séquence singulièrement long, repose sur une volonté réfléchie de ne pas briser le rythme du dialogue par les artifices du montage, et s’appuie sur une éthique de la fidélité à la chose dite. L’image retranscrit scrupuleusement le dialogue, et aucun montage ne vient parasiter son déroulement. Ce long plan séquence oblige aussi le cameraman à filmer dans un même cadre les deux philosophes, ou plus rarement à passer de l’un à l’autre. Il interdit les plans de coupe du « contre-champ », qui envahissent parfois les captations de débats… ces plans montrant un individu en train d’écouter son interlocuteur qui a la parole, plans parfois un peu parasites montrant des visages tantôt attentifs, tantôt méprisant, acquiesçant ou soupirant… Dans le long plan-séquence de « Philosophie » pas de cette narration de l’image, induite par le montage, venant se superposer à celle du dialogue. La caméra se veut la plus neutre possible. Un autre élément technique relatif à la réalisation vient appuyer ce sentiment de neutralité du « point de vue », cette impression que la prise de vue est réduite à sa plus simple expression, celle du regard humain… l’utilisation d’une caméra de type steadicam, permettant des mouvements souples et très fluides, qui rappellent le rendu de la vision humaine. Ici point de ces chaos dont nous habituent parfois les images d’actualité, filmées caméra à l’épaule… images dont les tremblement nous rappellent à chaque instant qu’un dispositif technique est à l’œuvre… grâce à la steadicam (rendue « populaire » depuis son utilisation par Stanley Kubrick dans « Shining »), et à son système de contrepoids et de bras articulé permettant de réaliser des prises de vue à la volée, et des travellings d’une grande souplesse, on a le sentiment persistant que nous sommes avec Enthoven et son invité. Lors de longs plan-séquences l’utilisation de steadicam est d’ailleurs devenue la règle au cinéma (on pense notamment aux séquences de massacre du film « Elephant » de Gus Van Sant).

Bref, en faisant le choix de cette technique, l’émission rompt totalement avec ce qui avait été fait précédemment dans le domaine des émissions philo. Ce plan-séquence et ces mouvements de caméra souples et « humains », rompent clairement avec la logique du débat. Les débats imposent souvent un ping-pong visuel et la multiplication sauvage du nombre de plans par minutes. Ici point de débat. Mais un dialogue. Une déambulation discursive. Une dialectique en marche.

Lors d’une conférence de presse, organisée pour le lancement de ce programme, Enthoven soulignait d’ailleurs l’attention particulière qui avait été portée, tant au fond qu’à la forme de son émission.

Puisque aucun montage n’est possible, des éléments sont insérés via le banc-titre. Des mots, des références et des citations viennent s’inscrire à l’écran. On n’est pas éloigné des notes qu’un enseignant pourrait écrire sur son tableau noir au fur et à mesure du déroulement de son cours. On note les mots « difficiles », on donne les références des citations, on grave à la craie les contours de son plan.

Le programme commence tantôt par la lecture d’un texte philosophique évoquant la notion de la semaine, ou bien par la problématisation directe du sujet (comme c’est le cas pour la séquence ci-dessus extraite de l’émission sur la « Responsabilité »). De ces questions problématiques initiales découle un échange sur la définition précise de la notion, sur sa proximité et sa distance par rapport à d’autres idées (ici, par exemple, la responsabilité et la culpabilité). En somme Enthoven, ainsi que dans une dissertation classique, définit le sujet à traiter, et pose les problèmes philosophiques afférents. Questions qui traceront les axes à suivre dans le dialogue entre les deux interlocuteurs.

La discussion philosophique est nourrie d’exemples, de références historiques ou philosophiques, matérialisées dans ce programme par des photographies d’actualité ou des reproductions d’œuvres d’arts ayant un rapport avec la notion de la semaine. Dans l’exemple que nous avons choisi le débat sur la responsabilité rebondit d’abord sur une photo géante de Eichmann, rouage de la « solution finale » nazie, durant son procès en Israël. Ce qui donne l’occasion au sociologue Gérome Turc, invité de la semaine, d’introduire sans heurt une référence à la pensée de Hannah Arendt.

Chacune des grandes parties de cette « dissertation filmée », et faussement improvisée, se matérialise également par un changement de « lieu » dans la déambulation. L’introduction à l’extérieur, la première grande partie dans la pièce « au portrait de Eichmann », la seconde partie dans une pièce voisine, etc. Et les références s’enchaînent à un rythme plutôt soutenu (Weber, Kant, Arendt, Jonas, Aron, Machiavel, etc.). Même si en maniant certaines références philosophiques nos deux amis sont parfois allusifs (Ah l’allusion… ce délice de l’écriture satirique, et ennemi de la pensée philosophique !), le fil de la discussion est à la fois assez clair et stimulant. Si leur échange n’épuise évidemment pas les méandres de la notion de « responsabilité », elle nous engage à aller plus loin dans l’exploration de ce concept.

Raphaël Enthoven l’a déclaré, plein de lucidité, peu avant le lancement de son émission : « (je suis) très réticent à l’endroit de l’outil télévisuel ». L’homme de radio qu’il est avait, en effet, bien raison de se méfier des mille pièges que l’image vient jeter dans les pattes du discours parlé. Mais il faut bien faire avec cette image qui parasite, qui distrait, qui éloigne du logos. Enthoven a donc eu bien raison de s’en méfier, de voir où était le danger et de l’éviter par une réalisation sobre et pensée. On aimerait que toutes les émissions de télévision reposent sur une telle réflexion fructueuse sur leur fond comme sur leur forme. Enthoven déclarait dans Le Monde vouloir « utiliser l’image comme une alliée ». C’est ce qu’il parvient à faire avec brio, de par le commentaire philosophique de photographies historiques, ou d’œuvres d’art, mais également par le dispositif même du programme qui trouve le langage visuel adapté pour rendre compte de la réalité d’une discussion relativement technique entre deux philosophes. Une discussion se voulant même un brin maïeutique comme Enthoven le disait lui-même, sans vraiment le dire, lors de la conférence de presse de lancement de l’émission… Son projet n’étant pas de livrer des concepts en « kit », mais de travailler à ce que les téléspectateurs soient frappés d’évidences en regardant ce programme. Enthoven réussit enfin le pari de bien parler « philo » à la télé, là où avaient échoués Etchegoyen et Agacinski-Jospin il y a plus de dix ans, en pleine vague d’hystérie collective…

Espérons que le personnage ne soit pas rattrapé de si tôt par son ombre « people », et ne cède jamais aux sirènes affreuses de la « vulgarisation » médiatique. Car c’est là un manque d’exigence que la philosophie ne supporte guère.

Chaque dimanche, sur ARTE, à 12h30. (Sur la TNT et le câble)

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