ISSN 2269-5141

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Marie-Dominique Richard : L’enseignement oral de Platon

Une nouvelle interprétation ésotériste de Platon

samedi 29 mars 2008, par Thibaut Gress

En 2005, les éditions du Cerf eurent l’excellente idée de rééditer un ouvrage majeur de l’exégèse platonicienne, celui de Marie-Dominique Richard, consacré à l’enseignement oral – ou ésotérique – de Platon. Cet ouvrage est technique, détaillé, précis, clair et rigoureux. Le lecteur avide de spéculations n’y trouvera pas son compte ; contre le scepticisme paroxystique, confinant parfois au délire d’une certaine pensée universitaire, Marie-Dominique Richard a choisi de convaincre à l’aide des seules preuves dont elle dispose, les textes. Nulle envolée métaphysique, nulle révélation spéculative non plus, mais un travail d’une extraordinaire rigueur cherchant à rappeler – et prouver – l’évidence, à savoir que les écrits de Platon n’épuisent en rien la pensée de ce dernier. Hélas, on le sait, rien n’est plus difficile à démontrer que l’évidence et le labeur patient dont fait preuve Marie-Dominique Richard pour arracher un simple « peut-être » à tous ceux pour lesquels ne se trouve aucun salut hors des textes, à tous ces archivistes qui ont hélas sclérosé la philosophie, mérite d’être salué, encouragé et même félicité.

Il s’agit donc de l’enseignement oral de Platon ; par définition, cet enseignement ne se trouve pas dans les textes mêmes de Platon, il n’est pas écrit, et toute la démarche de Richard consiste dès lors à retrouver des évocations d’un tel enseignement chez les disciples de Platon, dissidents ou non, si bien que l’investigation majeure porte moins sur Platon lui-même que sur ce que ses successeurs et élèves en ont recueilli. Mais avant d’en dire plus, je souhaite prévenir une équivoque qui pourrait naître de sa démarche. Certes, Marie-Dominique Richard recherche au fond ce qu’il est convenu d’appeler l’enseignement ésotérique de Platon, lequel correspond en réalité à l’enseignement oral de celui-ci ; néanmoins, elle ne fait pas sienne la thèse – romantique – d’un Edouard Schuré pour lequel Platon n’est rien d’autre qu’un « Grand Initié » pour lequel toute la science provient de l’Initiation. Je rappelle, à toutes fins utiles, la manière dont Schuré avait dépeint Platon : « Il dut la science et la substance de ses idées à son initiation aux Mystères. Son génie consiste dans la forme nouvelle, à la fois poétique et dialectique, qu’il sut leur donner. Cette initiation, il ne la prit pas seulement à Eleusis. Il la chercha à toutes les sources accessibles du monde antique. Après la mort de Socrate, il se mit à voyager. Il suivit les leçons de plusieurs philosophies de l’Asie Mineure. De là, il se rendit en Egypte pour se mettre en rapport avec ses prêtres, et traversa l’initiation d’Isis. Il n’atteignit pas comme Pythagore le degré supérieur où l’on devient adepte, où l’on acquiert la vue effective et directe de la vérité divine avec des pouvoirs surnaturels au point de vue terrestre. Il s’arrêta au troisième degré, qui confère la parfaite clarté intellectuelle avec la royauté de l’intelligence sur l’âme et sur le corps. » [1] Rien de similaire à cette envolée lyrique, dont seule la réussite littéraire suffit à sauver le texte du naufrage intellectuel, dans les propos de Marie-Dominique Richard ; son dessein ne consiste pas à identifier une quelconque initiation de Platon mais bien plutôt à restituer les traces d’un enseignement oral à travers les évocations qu’en font Aristote et autres successeurs de Platon.

Une longue introduction dresse un état des lieux des débats : le point de départ, on s’en doute, est formé par Schleiermacher, dont la postérité sera celle de Cohen, Zeller, Natorp, Ritter, bannissant à jamais la possibilité de l’ésotérisme platonicien en raison de ce qui ressemble à une autosuffisance du texte platonicien. Est évoquée évidemment l’école de Tübingen dont le plus illustre représentant est sans conteste Gadamer, école qui s’est efforcée de lever les obstacles posés par Cherniss à la possibilité même d’un enseignement oral, lequel Cherniss affirmait que les propos rapportés par Aristote quant à l’enseignement oral de Platon étaient en réalité faux. Marie-Dominique Richard évoque évidemment la monumentale contribution de Léon Robin, la théorie platonicienne des Idées et des nombres d’Après Aristote, où l’illustre antiquisant avait proposé une restitution de la pensée platonicienne à partir non plus des dialogues mais des allusions aristotéliciennes à la question des Nombres et des Idées.

Une fois établi le panorama intellectuel des débats, Marie-Dominique Richard va procéder à l’établissement des conditions de possibilité textuelles d’une insuffisance textuelle. La démarche peut sembler paradoxale, elle est au contraire parfaitement cohérente dans la mesure où il lui faut jouer avec les armes des sceptiques ; il n’y a que le texte qui compte ? Soit, alors lisons vraiment les textes. On s’en doute, les deux arguments textuels majeurs que va relever Richard sont ceux de la lettre 7 (lignes 340-345) et le célèbre passage du Phèdre où Platon condamne nettement et sans ambiguïtés l’écriture, passage qui fut l’occasion d’une des plus brillantes interprétations de Derrida. La lettre 7 affirme clairement que seul l’initié a accès à l’oralité, l’écriture étant réservée à la masse n’ayant ainsi à sa disposition qu’une forme dégradée de l’enseignement. Néanmoins, l’authenticité de cette lettre n’est pas certaine, si bien que le seul passage véritablement admis se resserre sur le Phèdre, 276 e, auquel Richard ajoute un extrait de la République, 501 e. Je me permets de citer le célèbre extrait du Phèdre où Platon condamne sans équivoque possible la prétention de l’écriture à dire la vérité : « Par conséquent, celui qui se figure avoir laissé derrière lui, en des caractères écrits, les règles d’un art et celui qui, de son côté, recueille ces règles, en croyant que, de caractères d’écriture, sortira du certain et du solide, ces gens-là sont tout remplis de naïveté et méconnaissent à coup sûr l’oracle d’Ammon, comme tout un chacun qui croit que les discours écrits sont quelque chose de plus qu’un moyen de rappeler, à celui qui connaît déjà, les choses traitées dans cet écrit. » [2] Derrida avait vu dans ce passage le primat de l’oralité sur l’écriture, et dans une interprétation tout à fait remarquable avait établi – quoi qu’en dise Jean-François Mattéi – la supériorité essentielle de l’oralité sur l’écriture en ces termes : « Dieu le roi ne sait pas écrire mais cette ignorance ou cette incapacité témoignent de sa souveraine indépendance. Il n’a pas besoin d’écrire. Il parle, il dit, il dicte et sa parole suffit. Qu’un scribe de son secrétariat y ajoute ou non le supplément d’une transcription, cette consignation est par essence secondaire. » [3] La secondarité de l’écriture sur l’oralité, telle est la vérité platonicienne que Derrida se plaît à rattacher au logocentrisme dont l’écriture constitue une insoutenable déchéance du Logos.

Richard note que, toujours dans le Phèdre, Platon évoque le philosophe dialecticien comme égal de la divinité. (cf. Phèdre 273d) Conclusion de Richard : « Il y a donc tout lieu de penser qu’ici aussi, Platon a en vue la doctrine non écrite. » [4] En somme, cette première partie a pour objet de libérer des conditions de possibilité textuelles de vérités non textuelles, afin de lutter sur le terrain même de ceux pour lesquels la vérité d’un auteur n’a de sens que textuellement. Richard utilise ainsi cet incontestable extrait du Phèdre dans lequel Platon pose la supériorité de l’oralité sur l’écriture, si bien qu’il faut impérativement se demander ce que signifie publier des dialogues écrits dans l’optique d’une telle pensée. Richard rappelle également que tout le monde ou presque admet au moins que Platon a tenu des Leçons sur le Bien prononcées de façon orale, et qui mettaient une œuvre une conception particulière de l’Idée du Bien, leçons qui semblent avoir été un échec public.

Après avoir libéré ces conditions de possibilité, Richard se tourne vers des sources – toujours textuelles – affirmant que Platon ait bien dispensé un enseignement oral, et elle les trouve chez Aristote, Sur le Bien, Théophraste, Hermodore et Xénocrate. Je n’entre pas ici dans le détail, car ce serait laborieux, mais il convient de souligner l’extrême précision des références mises en œuvre, ainsi que l’adhésion qu’elles ne manquent pas de susciter.

Admettons donc que Platon ait condamné l’écriture, que l’oralité lui ait semblé une forme plus adéquate à la manifestation de la vérité, admettons également que bien des auteurs antiques mentionnent ledit enseignement oral, il reste à savoir quel est le contenu de cet enseignement. Les Livres M et N de la Métaphysique d’Aristote, sources principales de cette doctrine orale, rapportent que Platon avait enseigné que les Idées étaient en réalité des Nombres, non pas bien sûr au sens mathématique, mais au sens idéal, de telle sorte que ces Idées-Nombres se distribuassent en deux classes : l’Unité et la Dyade. Dans cette optique, l’enseignement ésotérique platonicien consisterait à ramener l’ensemble du réel à des Idées elles-mêmes réduites à deux, l’unité et la Dyade, dont Platon précise qu’elles procèdent à leur tour de deux Principes, l’Un et l’Inégal. On le voit, l’ésotérisme platonicien se confond presque avec une reductio a minima des principes philosophiques, dont les dialogues présenteraient une marche plus diffuse, plus diversifiée ; par ailleurs, parler d’un enseignement ésotérique platonicien, cela signifie en revenir aux principes auxquels le réel tend à se réduire par une succession de logoi. « Ainsi, note Richard, en conclusion, la mathématique fournissait à Platon « le modèle opératoire » qui lui permettait de ramener aux principes les divers aspects de la réalité. » [5]

Dans le détail de ces deux Principes primordiaux, la Dyade infinie serait la matière, matière sur laquelle l’Un imprimerait lui-même sa marque. De surcroît, les nombres se trouvent être les formes paradigmatiques de toutes les choses et de toutes les Idées particulières car celles-ci se réduisent aux Nombres et toutes les Idées sont définies par des rapports mathématiques puisqu’elles sont par essence des nombres. L’Un apparaît ainsi comme « une puissance déterminante et informante » [6] tandis que la Dyade infinie est « la matière première et illimitée sur laquelle l’Un exerce son action » [7]. C’est donc par la participation de la Dyade à l’Un que naissent les Nombres idéaux et mathématiques, les Grandeurs, l’espace et le monde sensible. « En conclusion, note Richard, le dessein du platonisme oral tel qu’il apparaît à travers les différents témoignages était de systématiser l’ensemble du savoir et l’ensemble du réel par un double mouvement de réduction aux principes et de déduction à partir des principes. » [8]

Après ce brillant exposé de la pensée orale de Platon, Richard présente l’intégralité des témoignages aristotéliciens et autres évoquant l’enseignement oral de Platon, en grec et en traduction française, ce qui permet au lecteur français d’accéder à une exceptionnelle richesse textuelle venant appuyer la thèse d’un Platon ésotériste, étonnamment proche au fond de l’image qu’en ont eue les néoplatoniciens.

Je ne saurais achever ce compte-rendu sans faire part d’une réserve que Luc Brisson a formulée à l’encontre de ce genre de démarches. Refusant une philosophie réduite à l’état d’archivisme, Brisson avait quelque peu moqué dans un article fameux la tendance effrayante de réduction de la pensée philosophique à une philologie sans audaces ni grandeur ; « la philologie n’est pas une science exacte et la vérification expérimentale ne tient aucune place en histoire de la philosophie » [9] avait précisé le Pape des études platoniciennes. Mais pour autant, l’idée d’un enseignement oral de Platon ramenant le réel à deux principes et deux seuls ne semblait guère le convaincre ou plutôt soulevait, selon lui, plus de questions qu’elle n’en résolvait. Contre cette tendance au fond réductionniste d’une pensée ésotérique, Brisson faisait valoir que Platon n’avait en réalité pas arrêté sa pensée sur certains points majeurs de sa doctrine ; ainsi l’âme qui dans la République était tripartite, tandis que le Phédon en proposait l’immortalité d’une âme unifiée, le Timée n’admettant plus que l’immortalité de la partie rationnelle de l’âme. Dès lors, ce que reproche Brisson à l’interprétation ésotériste, c’est de vouloir ramener Platon à une cohérence qu’il n’avait peut-être pas, de vouloir figer Platon dans des principes cohérents qui n’étaient peut-être pas ceux de l’esprit antique d’une recherche indéfinie du vrai. « Si l’interprétation ésotériste de Platon comble d’aise ceux qui cherchent dans la philosophie la cohérence d’un système moderne, elle échoue à rendre compte du contexte historique dans lequel Platon et l’Académie évoluaient. » [10] Argument auquel il serait très facile de répondre que Platon, ne voyant pas dans ses dialogues écrits le lieu du vrai, n’avait pas cherché à y exprimer la vérité et que les contradictions ou les évolutions relevées notamment autour de l’âme ne sont rien d’autre que la marque de l’infériorité de l’écriture sur l’oralité…

On tirera donc profit, par ces dernières réflexions, de la très belle préface que Pierre Hadot a accordée à cet ouvrage, préface où Hadot rappelle combien la civilisation dans laquelle évoluait Platon était encore hostile à l’Ecriture, et où l’oralité maintenait le lien au temps et à la réalité. « Il faut le dire clairement. On ne peut soutenir que la civilisation gréco-romaine soit devenue de bonne heure une civilisation de l’écriture. » [11] Impossibilité de dire le vrai dans le texte écrit, ou impossibilité de considérer la pensée platonicienne comme une doctrine fixe et achevée, tel est le profond dilemme auquel invite ce très bel ouvrage de Marie-Dominique Richard et dont je recommande sans réserves la lecture immédiate.

P.-S.

On pourra consulter avec profit le numéro des Etudes philosophiques de mars 1998 consacré à l’interprétation ésotériste de Platon, et dirigé par Luc Brisson.

Notes

[1cf. Edouard Schuré, Les grands initiés, in. Edouard Schuré, Les grands maîtres, Bartillat, 2000, Paris, p. 393

[2Platon, Phèdre, 275c-d, Traduction Brisson, GF, 2000, p. 179

[3Jacques Derrida, La pharmacie de Platon, in Jacques Derrida, La dissémination, Points Seuil, 1993, p. 94

[4Marie-Dominique Richard, L’enseignement oral de Platon, Cerf, 2005, p. 58

[5Ibid. p. 184

[6Ibid. p. 225

[7Ibid

[8Ibid. p. 232

[9cf. Luc Brisson, Présupposés et conséquences d’une interprétation ésotériste de Platon, in Luc Brisson, Lectures de Platon, Vrin, 2000, p. 71

[10Ibid. p. 73

[11Marie-Dominique Richard, op. cit., p. 9

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