ISSN 2269-5141

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Bruno Tackels : Walter Benjamin, une vie dans les textes

Portrait diurne et nocturne de Walter Benjamin

lundi 1er juin 2009, par Thibaut Gress

Bruno Tackels, célèbre chroniqueur sur France Culture, vient de publier chez Actes Sud une volumineuse biographie intellectuelle de Walter Benjamin (1892-1940) conçue sous forme d’une déchéance magnifique ; de l’intellectuel non-conformiste aux années d’errance à Paris, Tackels livre ainsi un destin au sens fort du terme, magnifié par la tragédie humaine de ce philosophe hors-normes dont la grandeur de l’œuvre se trouve sublimée par la grandeur du tragique. Nous pourrions ainsi résumer toute la dialectique de l’homme et de l’œuvre par cette belle remarque des années parisiennes, affirmant que « chez lui, le projet contient en son sein le germe de la destruction (…). » [1] Penser cette dialectique de la création et de la destruction, cette nécessité de la destruction au cœur même de l’acte de création, tel pourrait être le geste principal de la biographie de Tackels qui maintient ainsi une tension permanente au centre de cette vie extraordinaire.

A : Une admiration parfois excessive

A cette vie hors du commun, Tackels offre une belle préface, elle-même originale, conçue comme une longue lettre de l’auteur à Benjamin dans laquelle l’hommage appuyé prépare le lecteur à la tonalité de l’ouvrage, au risque d’ailleurs de lasser tant l’agiographique pointe sous le biographique. « Si je n’ai rien à vous apprendre, écrit Tackels, j’ai en revanche, beaucoup appris de vous, tout au long de ces années d’arpentage, comme un étudiant talmudique, entièrement voué à l’étude interminable du livre. » [2] Cette adresse presque épistolaire qui ouvre l’ouvrage, dévoile à merveille la force et la faiblesse de la biographie que nous avons sous les yeux ; d’une part, Tackels fait preuve d’un enthousiasme communicatif, et d’un amour pour le sujet étudié qui a le mérite de rendre extrêmement lisibles ces quelque 810 pages de textes qui, sans cette admiration sincère retranscrite à chaque page, eussent pris le risque de lasser. En revanche, la dimension parfois outrancière de l’hommage fait signe vers un excès hagiographique dont la comparaison de l’œuvre de Benjamin au Talmud fait office de paradigme : c’est souvent moins une œuvre intellectuelle avec ses fulgurances et ses faiblesses qui nous est présentée qu’un homme presque divinisé dont la parole est d’or et les écrits célestes. La quatrième de couverture n’hésite ainsi guère à évoquer chez Benjamin une dimension de « clochard céleste », ce qui pourrait paraître tout aussi excessif qu’irritant à bien des lecteurs, tant Tackels tire Benjamin vers un cadre presque mystique dont la lettre en préface confirme du reste le geste : « j’ai tellement passé de caps, tellement senti de points limites, tellement perçu que j’étais hors-cadre – vous suivant en cela, vous, au plus près, à la lettre, vous lisant, épousant très naturellement, trop parfois, les courbes de vos pensées. » [3] Comment mieux dire que Tackels conçoit son rapport à Benjamin comme celui d’une union mystique, épousant sinon l’auteur, au moins la pensée, avec laquelle il ne cherche plus qu’à faire qu’un ? Cette tentation mystique, partout présente dans l’ouvrage, peut ainsi dérouter, voire déranger, car elle jette de ce fait le doute sur l’objectivité des situations analysées.

Ainsi, et en guise d’exemple, si Tackels relate la maladresse dont fit preuve Benjamin dans son rapport à l’Université, c’est aussitôt pour accabler celle-ci de tous les maux ; si Benjamin échoue en 1925 pour son habilitation consacrée à l’origine du drame baroque allemand (épisode dans lequel s’enracinent d’ailleurs les rapports tendus entre Benjamin et Horkheimer nous apprend Tackels), cela semble résider pour une part essentielle dans la nullité de l’Université allemande de 1925, vouée aux gémonies par l’auteur : ainsi, l’échec de l’habilitation ne proviendrait nullement de la grande obscurité de son texte, mais bien plutôt de la « médiocre frilosité ambiante » [4] qui gangrènerait l’Université. En d’autres termes, Tackels considère que l’échec de l’habilitation est purement circonstanciel, et ne tient en rien à la nature de l’écrit de Benjamin, ce qui est sûrement partiellement vrai, mais ce qui n’explique probablement pas tout. « Maladresse, et cécité, pour le moins. » [5] Et lorsque Tackels envisage que cela tiendrait aussi à l’obscurité du texte, il le fait d’une manière ambiguë, sous couvert des écrits d’Arendt dans les Vies politiques, comme s’il ne reprenait jamais vraiment à son compte les critiques du texte, pour en rester exclusivement aux problèmes contextuels, ce qui l’amène à dire que « même si Benjamin s’est trouvé en terre hostile, il avait parfaitement lui-même préparé le terrain pour qu’elle le reste. » [6]

Ce refus d’examiner les raisons intrinsèques à la thèse d’habilitation – sinon par la médiation d’Arendt – de son échec universitaire s’inscrit dans la logique même de l’ouvrage qui promeut un Benjamin angélique ; dès 1917, ce dernier « ressemble déjà plus à un sage qu’à un philosophe » [7] nous dit Tackels, proposant ainsi un portrait métaphilosophique de Benjamin, où se croisent des superlatifs sans nombre : de la « prose précieuse » [8] à la « claustration religieuse » [9] tout concourt à faire de Benjamin non pas un philosophe marxiste et rationnel, mais bien plutôt la figure d’un sage, évoluant en de poétiques terres, particulièrement baudelairiennes, comme le souligne à de nombreuses reprises Tackels ; à la décharge de ce dernier, il est vrai que la vie elle-même de Benjamin est saturée de rencontres avec une poésie presque mystique, de discussions avec Scholem consacrées à la mystique et à l’ésotérisme, et il n’est dès lors pas si excessif que cela de présenter Benjamin sous un jour aussi nimbé de mysticisme.

B : Benjamin passé au crible de la dialectique

Du point de vue de la densité philosophique de Benjamin, sa vie est impressionnante ; pris dans le tourbillon intellectuel des années 20 et 30, croisant Arendt, Adorno, Horkheimer, Scholem, Brecht, Bloch, Heidegger, etc., son parcours ressemble à un who’s who philosophique de ces années-là. Mais, toujours ballotté dans cette tension originelle, Benjamin évolue en marge de l’université, et trouve refuge dans le journalisme, la traduction (Proust), et le commentaire littéraire ; Benjamin apparaît ainsi comme un philosophe sans chaire, un Allemand sans patrie, sans cesse exilé de lui-même. Une des forces de la biographie de Tackels, ainsi que le signale le sous-titre, est de faire le plus souvent appel aux textes mêmes de Benjamin afin d’éclairer la biographie à partir de l’œuvre écrite, ce qui confère à cette dernière une remarquable puissance d’efficience. En outre, la biographie en tant que telle ne représente « que » 668 pages, les 150 autres étant constituées de « notes de lecture », essentiellement consacrées à l’œuvre critique artistique et littéraire de Benjamin, ce qui permet de véritablement intellectualiser la vie de celui-ci, et de compléter habilement le destin biographique par de fort précieux renseignements sur l’œuvre elle-même. L’essai sur le langage fait l’objet d’un traitement particulièrement réussi, et l’on comprend l’importance décisive de l’analyse du mot et du nom, mot qui ressaisit la spécificité de la chose, sans jamais parvenir à réaliser le nom : dans cet échec se joue le refus du hégélianisme par Benjamin, car le « mouvement du mot ne réalisera jamais le nom : il se maintiendra comme mouvement fini, infiniment fini. » [10]

Cet échec du mot, porteur de finitude et marquant la déchéance du nom, signale toute la tension de l’œuvre de Benjamin ; le mot crée et détruit à la fois, prolifère et dissimule, bref parodie la nomination véritable. Cette tension qui se retrouve à chaque niveau de l’œuvre écrite de Benjamin traverse aussi l’homme qui, incessamment, s’inscrira pleinement dans d’inexplicables situations ; s’il désire son habilitation par-dessus tout, il fera en même temps tout pour échouer et témoignera d’une maladresse stupéfiante ; que dire également de cette déclaration selon laquelle il est contre les mariages entre juifs et non-juifs alors même qu’il avait failli se marier, à deux reprises, avec des non-juives ? Que dire de cet homme qui avait annoncé à Adorno qu’il ferait profession d’un « matérialisme historique radical » [11] mais qui ne cesse de se camper en mystique, sublimant la seule matérialité de sa vie déchue ? Que dire enfin de ce membre presque spectral de l’école de Francfort qui croisera Horkheimer (qui lui refusera l’habilitation) et Adorno qui fera preuve, selon Tackels, d’une totale mécompréhension de son œuvre ?

Voilà donc une vie et une œuvre riches de leur contradiction, de leur dialectique permanente donc Benjamin pensait l’articulation entre la vie diurne et la vie nocturne en une saisissante formule : « L’exploitation des éléments oniriques lors du réveil est le paradigme de la dialectique. » Rendons hommage à Bruno Tackels d’avoir su en restituer toute l’infinie subtilité, en concluant sur ce vers de Hölderlin : « Les légendes qui s’éloignent de la terre / Elles se tournent vers l’humanité. » Ce double mouvement de retrait et de conversion, telle est l’ultime dialectique qui clôt la partie biographique et qui salue cette pensée en mouvement dont la vie chercha à épouser les infinies arabesques.

Notes

[1Bruno Tackels, Walter Benjamin, une vie dans les textes, Actes-Sud, 2009, p. 221

[2Ibid. p. 11

[3Ibid. p. 13

[4Ibid., p. 205

[5Ibid. p. 206

[6Ibid. p. 207

[7Ibid. p. 97

[8Ibid. p. 500

[9Ibid. p. 563

[10Ibid. p. 681

[11cité p. 571

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