ISSN 2269-5141

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Sylvie Courtine-Denamy : Simone Weil. La quête des racines célestes

Une enquête biographique sur les paradoxes spirituels de la figure de Simone Weil

lundi 8 juin 2009, par Élise Pellerin

Ayant fait office de précurseur en matière d’études weiliennes en publiant dès 2001 la thèse de référence de Robert Chenavier [1], les éditions du Cerf célèbrent le centenaire de la naissance de la jeune philosophe, disparue en 1943, avec deux publications. L’une, regroupant sous la forme d’un recueil coordonné par Chantal Delsol différents articles de chercheurs weiliens reconnus [2], devrait voir le jour cet automne. L’autre nous est déjà livrée avec cette étude de Sylvie Courtine-Denamy [3], premier ouvrage que la professeur et traductrice consacre à la figure de Simone Weil, qu’elle avait déjà abordée en 1997 aux côtés de celles d’Edith Stein et d’Hannah Arendt [4].

Simone, Hannah, deux combats

L’image de Simone Weil livrée par ce premier texte, véritable succès de librairie – peut-être parce que biaisée par la comparaison avec Arendt – était contestable sur bien des points. D’inspiration biographique, l’ouvrage recoupait les destins de ces trois jeunes femmes juives, philosophes de formation, et décrivait leur positionnement très différent face aux « sombres temps » qu’elles ont affrontés. En définitive, le projet ambitieux, ainsi que la visiblement plus grande proximité de l’auteur avec Hannah Arendt sur laquelle elle travaille depuis des années, conduit parfois la comparaison à des raccourcis un peu rapides. Camper Simone Weil en incarnation de l’amor fati face à une Hannah Arendt allégorie de l’amor mundi n’est pas totalement juste.

L’optique des deux philosophes, leurs préoccupations et le contexte global du déploiement de leur pensée ne sont tout simplement pas les mêmes, et il est délicat d’entrer fidèlement dans les paradoxes de la pensée weilienne en utilisant les outils conceptuels d’Arendt… Cette première offensive en territoire weillien se trouve dépassée par la présente étude, dont le ton est plus juste, même si on bute sur une certaine difficulté à se détacher de l’inspiration biographique.

Une approche peinant à se libérer de la biographie

L’effort de l’auteur pour entrer plus pertinemment dans la pensée weilienne est manifeste, même si l’angle d’attaque choisi apparaît un peu réducteur. Comme le souligne la couverture de l’ouvrage, illustrée par la photographie de la carte signifiant l’appartenance de Simone Weil à la « France Combattante », le propos s’articule effectivement sur la dialectique « enracinement » - « déracinement » qui préoccupe la jeune femme, et qui se déploie plus particulièrement dans les écrits de la fin de sa vie [5]. L’approche est donc délibérément biographique, l’auteur cherchant à expliquer pourquoi et comment se constitue ce paradoxe spirituel d’une aspiration conjointe et simultanée à l’enracinement et au déracinement. Mais la concentration de la réflexion sur ce plan somme tout très personnel – le positionnement personnel de Simone Weil, et les interrogations personnelles de l’auteur, notamment sur la question du judaïsme – manifeste une difficulté à s’emparer de la pensée de Simone Weil en tant que philosophie. Détaillant de façon intéressante des questions d’ordre biographique, principalement axées sur l’évolution spirituelle de la jeune femme, Sylvie Courtine-Denamy évite la réponse à sa question, qui est probablement d’ordre philosophique.

Pourquoi enfin ne pas parler de philosophie ?

L’épilogue, intitulé de manière symptomatique « L’abandon du politique ? » [6], ne manifeste que trop la confusion dans l’analyse qui conduit finalement à une compréhension de la démarche de Simone Weil : pourquoi parler d’une « théologie politique » [7] alors qu’on se trouve dans le cadre d’une philosophie politique ? Cette confusion semble due à un manque de discernement entre ce qui, dans la lecture de Simone Weil, appartient à l’écriture de l’intime, issue de l’expérience et des questionnements d’ordre mystique, et l’écriture du projet philosophique, destinée à être lue, et mise en œuvre de façon concrète. Ce sont à notre sens la compréhension de ce qui fait le lien entre ces deux champs de l’œuvre weilienne qui permet de résoudre la dialectique déracinement – enracinement : à une éthique du déracinement spirituel correspond une pensée de l’enracinement collectif, une philosophie de la civilisation conçue comme interface entre naturel et surnaturel. L’expérience du consentement déracinement qu’est l’acceptation du malheur n’a de sens qu’en tant qu’elle est médiatrice ; mais elle se comprend comme l’ouverture vers un enracinement dans le terreau du surnaturel.

On ne peut s’empêcher de se dire en fermant l’ouvrage que Simone Weil serait attristée de constater que les paradoxes de son existence viennent ainsi masquer la puissance philosophique de sa pensée. La philosophie de Simone Weil est victime de la fascination exercée par la figure contradictoire de cette femme si atypique : le fait n’est pas nouveau. On regrettera toutefois qu’une fois de plus, les commentateurs s’intéressent plus aux contradictions de l’être humain qu’à la cohérence de la pensée… Notamment, aux multiples questionnements sur le rapport dérangeant de cette fille d’Israël à ses origines. S’il est impossible de faire l’impasse sur cette question délicate, on finit par se demander si un tel acharnement éditorial sur la question se justifie, philosophiquement parlant. Mais sur ce plan, on ne peut que constater que Simone Weil est la propre victime de ses excès, ce qui finalement colle bien à sa personnalité… Sans excès quant à lui, le livre de Sylvie Courtine-Denamy représente une approche biographique de la figure spirituelle de Simone Weil, complétant dans la même collection, la thèse très philosophique de Robert Chenavier, qui trouvera probablement son public.

Notes

[1Robert Chenavier, Simone Weil. Une philosophie du travail, Paris, éd. du Cerf, coll. « La Nuit Surveillée »

[2Dont Robert Chenavier, Emmanuel Gabellieri, Pascal David et d’autres

[3Sylvie Courtine-Denamy, Simone Weil. La quête des racines célestes, Paris, éd. du Cerf, coll. « La Nuit Surveillée », 2009, 151 p.

[4Sylvie Courtine-Denamy, Trois femmes dans de sombres temps. Edith Stein, Hannah Arendt, Simone Weil ou Amor Fati, amor mundi, Paris, éd. Albin Michel, 1997, rééd. 2002, 2004

[5cf. p. 52 : « C’est cette étrange dialectique entre besoin d’enracinement et déracinement, attachement et détachement chez Simone Weil que nous nous proposons d’explorer »

[6cf. p. 135

[7cf. p. 139

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