ISSN 2269-5141

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Joseph Cohen : Le sacrifice de Hegel

Préface de Gérard Bensussan

jeudi 18 juin 2009, par Raoul Moati

Le Sacrifice de Hegel [1] s’inscrit dans la poursuite de l’élucidation des questions que Joseph Cohen posait déjà à la fin du Spectre juif de Hegel [2], portant sur le défi que représenterait la figure du sacrifice dans son rapport à la judéité dans le système hégélien. Dans Le sacrifice de Hegel, Cohen se focalise plus directement sur la thématique du sacrifice en tant que telle, dont il fait le fil conducteur de sa lecture de la Phénoménologie de l’Esprit. L’exacerbation de cette thématique lui permet d’ouvrir à nouveaux frais le chef-d’œuvre du philosophe allemand, afin d’en proposer une interprétation d’ensemble qui s’avère, au fur et à mesure que l’on se rapproche de la cime du Savoir Absolu, prendre à rebours l’objectif initial que Hegel avait fixé à celui-ci, à savoir, celui de stabiliser le cours houleux des dialectiques de la conscience à travers la rétrospection totalisante du parcours de celle-ci. La lecture de Cohen cherche à rendre compte de ce qui dans le motif du sacrifice constitue et échappe en même temps au processus appropriant de ce qu’il nomme la « signifiance spéculative ». L’exposition du ressort duplice du sacrifice met en scène les affres d’une rationalité dialectique dont l’envers paradoxal n’est autre, selon Cohen, que la tension insoluble des motifs réversibles et proliférants qu’elle convoque. Cette tension du « propre » et de l’ « inappropriable », du « devenir téléologique » et de « l’à venir pas encore là », émanerait du mouvement de l’indécidable et du différemment aux confins de Hegel, que Cohen travaille sous le patronage de Derrida. A ce titre, les ultimes chapitres du livre sont les plus originaux et les plus audacieux. Les chapitres qui les précèdent ont pour objectif de préparer la scène finale du questionnement, en commentant rigoureusement le parcours de la conscience jusqu’au Savoir Absolu. La trame du Sacrifice de Hegel se superpose au cheminement de la Phénoménologie de l’Esprit jusqu’au dénouement final où il s’agit pour l’auteur de faire apparaître la dépendance du Savoir Absolu à l’égard d’une « suppléance » spéculativement indésirable sur la scène de la relation que la « signifiance » entretient avec le motif du sacrifice.

Cohen surimprime au commentaire l’empreinte de son style brillant, et la finesse de formules capables de donner à voir sous un jour nouveau bien des aspects du drame de la conscience phénoménologique.

Cohen commence par définir le concept de « signifiance » qui constitue l’un des mots-clés du déroulement de son parcours. Celui-ci doit être entendu dans un sens différent de celui de signification, par trop rivée aux pesanteurs de la représentation et de la logique de l’entendement. Au fixisme de la représentation, il faudrait selon l’auteur, opposer la fluidité d’une « diction », celle du spéculatif, où s’expose la vérité du passage d’une détermination à l’autre, ou encore la vérité elle-même comme étant ce passage. Une telle diction passe et dit le passage, passage dans sa contradiction qui, relevant d’un premier sacrifice du Soi, pour se dire doit se sacrifier à nouveau elle-même comme contradiction, pour revenir à la vérité de soi, d’un retour qui n’est autre que celui de la signifiance elle-même d’où la contradiction a émané. Mais c’est ce pouvoir réflexif de la contradiction, de se sacrifier, et de s’expliciter à soi son propre sacrifice comme l’autre face -relevante- de son propre essor, qui la sauve déjà, et fait de la « signifiance » l’élément absolu et inébranlable du parcours contradictoire. Ainsi, pas de contradiction sans la précession absolue du mouvement de sa relève dans la diction capable de l’abolir en la saisissant, sans donc que la contradiction soit depuis toujours déjà relevée et sauvée : « Fidèle, le négatif ne l’est à soi-même que s’il s’exprime déjà comme sa propre relève » [3].

Toute la démarche de Cohen consistera à invoquer un autre lieu à partir duquel il serait possible d’interroger le motif de la négativité, autrement qu’au travers de sa diction et de la relève spéculative qui conditionne celle-ci. Il va s’agir d’assumer les conséquences radicales de la contradiction, et cela en exhibant les débris, les restes qui jonchent le chemin d’absolutisation et de réappropriation de Soi-même de l’Esprit Absolu :
« Tout tournerait autour de ce point où l’absoluité de la signifiance se heurterait à une négativité si radicale et si irréversible qu’il serait impossible de la déterminer en tant qu’un simple moment négatif » [4].

On ressent à lire Cohen ce sentiment de comprendre Hegel conjointement à Derrida, un Hegel auquel Derrida nous aurait rendu familiers, par les motifs de la présence, d’une négativité absorbée dans l’absoluité parousique de la relève totalisante. Nous laissons au lecteur le soin d’en juger par lui-même :
« La présence absolue est savoir absolu de la présence, elle se sait elle-même depuis elle-même, elle est sa vérité qui se comprend et s’annonce à elle-même depuis elle-même, elle est le dire qui se dit soi-même depuis soi-même dans et par son propre élément » [5].

Notons le travail minutieux d’analyse des pages consacrées aux sections « Esprit » et « Religion », où Cohen donne à comprendre de façon précise la justification du passage de l’une à l’autre, en particulier la soudure spéculative qui assure la liaison du moment réconciliant des consciences, agissante et jugeante, à la Religion. Ces analyses préparent le terrain conceptuel à partir duquel Cohen aborde la question de fond de son ouvrage liée aux questions de l’aporie et de l’indécidable. Il va s’agir alors d’interroger ce qui chez Hegel se refuse au sacrifice : le sacrifice en effet produirait, selon Cohen, de l’insacrificable. C’est sur ce paradoxe qu’insiste Cohen : comment la réitération du sacrifice, insufflant la dynamique de ressaisie à soi de l’Esprit, exigeant toujours plus de sacrifice, toujours moins d’identification à une position rigide, et ce jusqu’à ce que la contradiction sacrifie son propre fixisme en se destituant elle-même et s’acceptant comme partie intégrante de la signifiance, pourrait-elle engendrer de l’insacrifiable ?
« L’absoluité de la signifiance se donne, se révèle et se temporalise, c’est-à-dire se sacrifie, mais c’est toujours afin de se nommer. Elle se sacrifie, mais c’est toujours afin de porter l’essence du sacrifice à sa plus ultime et authentique nomination, le « sacrifice de son sacrifice », et donc de se relever en l’effectivité de sa quiddité insacrifiable. Ainsi, le sacrifice spéculatif ne détruit, n’abandonne et n’abolit l’absoluité de la signifiance que s’il garde, convertit et y relève sa quiddité insacrifiable propre. Dès lors, afin de s’assurer de l’effectivité spéculative de son Soi-même, de justifier et d’autoriser l’authenticité de sa quiddité insacrifiable, la signifiance sacrifie tout ce qui pourrait représenter une limite ou une frontière à son absoluité. Car, selon Hegel, sacrifier son Soi-même serait toujours déjà reconnaître la vérité insacrifiable du Soi-même et atteindre le nom absolu de sa quiddité » [6].
Autrement dit, bien loin de mettre à mal les ressorts de la signifiance, le sacrifice la conditionne et en renforce l’absoluité : « Sans le sacrifice, l’absoluité de la signifiance n’en viendrait jamais à se reconnaître elle-même, l’histoire de son onto-théo-téléologie ne pourrait jamais s’ouvrir, s’engager, commencer (…) Il faut voir au cœur de cette négativité le tout insacrifiable de la signifiance » [7]. Il faut donc que le sacrifice se sacrifie lui-même, que le sacrifice s’élève à son redoublement spéculatif, pour assurer le plein essor de la signifiance, qui, de ce fait, est restée soustraite, dans l’élément de l’insacrifiable, à la véritable épreuve de la mort, que Cohen après Derrida, exhumera de la négativité sans relève possible de la négativité de la trace, donnant à écrire tout autrement le sacrifice hégélien, depuis la double perspective simultanée et aporétique de sa nécessité et de son impossibilité.

Cette double injonction du sacrifice, la pensée de Hegel en sous-tend l’aporie tout en refusant, évitant le risque de dissoudre sa propre systématicité, de la faire sienne, aussi est-ce pour cela poursuit Cohen, qu’« il faudrait, en quelque sorte, poser une question qui ne soit plus prévisiblement sa question », jusqu’à atteindre ce « point absolu de l’absolu, c’est-à-dire au point où l’essence spéculative du sacrifice brûlerait de sa propre flamme et se consumerait soi-même dans son immolation propre » [8]. Mais ce point n’est pas hors de Hegel, il est toujours déjà selon Cohen, en question dans sa pensée, ou mieux encore la question elle-même, en tant que non déjà pré-vue par le cours totalisant de la vérité, ailleurs et ici à la fois, elle se trouverait d’après Cohen, du côté d’un geste questionnant que nul logos n’a pu former ni anticiper. De ce geste, émane le dérangement intempestif qui doit accompagner chaque véritable question, dès lors que celle-ci ne peut plus être ramenée par avance à la réponse qui lui préexiste et la conditionne. Il faudrait donc à la fois avec et contre Hegel, dans Hegel et en dehors de son système, questionner un impensable au cœur d’une systématicité où tout a été pensé, par trop déjà pensé. « Cet impensable ne saurait être la négation de la signifiance, ce n’est pas son impensé, c’est l’impensé et l’impensable qui, au-delà de toute réappropriation spéculative « met en marche » et « engage » l’œuvre de la signifiance » [9].

Notes

[1Joseph Cohen, Le sacrifice de Hegel, Galilée, 2007

[2Joseph Cohen, Le spectre juif de Hegel, Galilée, 2005

[3Joseph Cohen, Le sacrifice de Hegel, p. 51

[4Ibid. p. 192

[5Ibid. p. 180

[6Ibid. pp. 177-178

[7Ibid. pp. 178-179

[8Ibid. pp. 190-191

[9Ibid. p. 208

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