ISSN 2269-5141

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Philosophie : et quid de ceux qui ont « bifurqué » ?

Christian Vanneste, Michel Leeb, Didier Julia, Michel Field et les autres…

jeudi 25 juin 2009, par François-Xavier Ajavon

Pour cette dernière chronique de l’année, avant la coupure estivale (qui nous permettra d’observer l’éternelle dialectique symbolique, festive et autoroutière des juilletistes et des aoûtiens), nous souhaitions explorer le champ effrayant des philosophes qui ont « bifurqué ». Ceux qui ont rendu les armes. Ceux qui ont quitté l’univers glorieux des concepts, des idées, des livres, du raisonnement, de la complexité, de l’argumentation, de la cogitation pour les mondes des affaires, des médias, de la politique, ou du music-hall. Dans cette dernière chronique de l’année nous voulions nous amuser du parcours de certaines âmes damnées qui, malgré leur agrégation, leur doctorat, leur expérience de l’enseignement, ou leur illustre pedigree de chercheur, ont tiré un trait sur ce passé prestigieux pour céder aux charmes incertains du pouvoir et de la célébrité. Pour le meilleur ou pour le pire. Cette galerie de portraits n’est évidemment pas exhaustive, et je compte sur vous pour attirer mon attention sur d’autres philosophes qui ont « jeté l’éponge » - et tourné le dos à une vie d’ascèse et de métaphysique pour donner libre cours à leurs tendances enfouies

La philosophie mène à tout, et particulièrement à la politique politicienne… Le plus comique de ces « ex philosophes » reconvertis à la gaudriole est certainement le député UMP Christian Vanneste, né en 1947, qui fut professeur de philo au lycée industriel et commercial de Tourcoing, sa ville natale, dans les années 80 et 90. Engagé dans la vie politique de Tourcoing depuis toujours, cet ancien RPR tendance balladurienne est récemment parvenu à s’arracher à son morne destin régional nordiste en commettant plusieurs déclarations controversées qui lui ont donné la carrure nationale qu’il ambitionnait certainement depuis toujours. Christian Vanneste s’est ainsi signalé à la presse parisienne en annexant avec brutalité Kant [1] à un raisonnement fallacieux sur l’homosexualité. Car pour Christian Vanneste l’homosexualité est une idéologie qu’il faut combattre, comme le trotskisme ou le marxisme-léninisme. S’appuyant sur une vision approximative de l’impératif catégorique kantien, il déclare en 2005 dans les pages du quotidien régional La Voix du Nord : « l’homosexualité est une menace pour la survie de l’humanité […]. Je n’ai pas dit que l’homosexualité était dangereuse. J’ai dit qu’elle était inférieure à l’hétérosexualité. Si on la poussait à l’universel, ce serait dangereux pour l’humanité […]. Pour moi leur comportement est un comportement sectaire. Je critique les comportements, je dis qu’ils sont inférieurs moralement […] ». Pour l’ex-professeur de philosophie, l’homosexualité est un comportement volontairement « sectaire », qu’il convient de dénoncer sur le plan moral, et avec les armes inattendues du kantisme. Selon Vanneste, non seulement l’homosexualité est un mauvais choix, mais aussi une impasse philosophique… Pourquoi Kant ? Dans Fondation de la métaphysique des mœurs, le philosophe allemand énonce l’impératif catégorique en ces termes : « Agis selon la maxime qui peut en même temps se transformer en loi universelle ». D’après Vanneste l’homosexualité est immorale car sa « généralisation » angoissante mènerait au déclin de l’espèce. Les amateurs de beaux raisonnements salueront l’exploit ! Poursuivi par des associations de gays tendance « khmers roses », très portés sur le premier degré, le penseur balladurien a été condamné à plusieurs reprises pour la dimension « homophobe » de ces déclarations philosophiques. Le quotidien Nord Eclair [2] a rendu compte avec gourmandise de l’un de ces procès en homophobie : « Rhétorique philosophique à l’appui, Christian Vanneste a tenté d’expliquer ses mots et son raisonnement. Impératifs catégoriques de Kant, doutes hyperboliques de Descartes, l’exogamie réenseignée version antique avec l’enlèvement des Sabines, fonctions et missions des trois cerveaux (reptilien, lymbique et néocortex)... Les débats ont tourné au festival d’exégèse et de théories, accusation et défense essayant de livrer le véritable sens des mots repris dans ces articles de presse à l’origine du procès. Hier plus inspiré dans son rôle de prof de philo que sous sa casquette de parlementaire, le député de Tourcoing est allé jusqu’à citer Oscar Wilde… » Prof de philo un jour, prof de philo toujours…

La même année Vanneste récidivait dans les colonnes de l’hebdomadaire France Catholique : « En utilisant la notion kantienne d’« impératif catégorique » - je suis professeur de philosophie - je soulignais que si nous devenions tous homosexuels, alors l’humanité se suiciderait. » S’appuyant toujours sur la pensée kantienne, Vanneste persistait lors de l’un des procès en appel. La Voix du Nord [3] en remettait alors une couche : « Le député, philosophe de profession, fondait ses propos sur des textes philosophiques, ou religieux (la Bible), invoquant Kant ou Voltaire pour la liberté d’expression. Lors de l’audience de première instance, il avait aussi expliqué en substance que l’homosexualité était un comportement acquis au moment de l’adolescence, basé sur le narcissisme, comportement qui pouvait être rééduqué. » Le protestant balladurien, à l’affût des périls, s’imaginait donc – par l’absurde – un monde entier devenu soudainement « homosexuel ». Dans l’esprit du moraliste Vanneste les images se bousculaient… il visualisait les gendarmes de Tourcoing habillés en matelots Jean-Paul Gaultier, les établissements de type « Cage aux folles » fleurir aux quatre coins de la métropole lilloise, et les vacances à l’Île Maurice (à Lille, chez Maurice) prendre des airs de Vie et mort à Long Island voire de Priscillia folle du désert… Rien ne semblait pouvoir apaiser les angoisses existentielles de Christian Vanneste, qui avait quand même réussi à dompter sa peur des « déviances » gay grâce à sa lecture de Kant. Chapeau ! Tout le monde meurt d’impatience qu’il s’attaque désormais aux autres fléaux qui menacent la modernité (comme la mode du pantalon taille basse, le succès érotique de Julien Coupat auprès des minettes de la rue d’Ulm, ou encore l’efflorescence des mots en « -isme » dans les articles du Monde).


Portrait de Vincent Peillon dans Paris-Match en 2005

Les anciens profs de philo pullulent en politique. Et la droite n’a pas le monopole du phénomène, loin de là. L’un des plus médaillés de ces philosophes qui ont « bifurqué » est le socialiste Vincent Peillon, agrégé, docteur en philosophie, chercheur au CNRS et auteur de nombreux ouvrages de réflexion sur les racines intellectuelles de sa famille politique. En mars 2009 le quotidien catholique La Croix consacrait à quadra à « potentiel » du PS, un joli portrait titré : Docteur Vincent et Mister Peillon, la double vie d’un intellectuel. L’auteur, Mathieu Castagnet, ouvrait ainsi son article : « Voilà un homme paradoxal. Capable de produire des livres érudits sur l’histoire des idées philosophiques et tout aussi à l’aise dans la mêlée des courants du Parti socialiste. Vincent Peillon peut, dans une même conversation, disserter sur les acquis de la Révolution française et disséquer les coups bas de ses camarades. » Entré à 34 ans au bureau national du PS, Peillon ne « lâche » jamais l’activité philosophique, et sa carrière est faite d’allers et retours entre l’engagement politique (il fut notamment porte-parole de la funeste candidate Ségolène Royal…) et l’écriture… Un brin mégalo Peillon déclare à La Croix : « Les philosophes marquants sont ceux qui ne se sont pas contentés de l’érudition, qui ont choisi de se mêler aux autres, d’inscrire leur conscience dans la cité. » Le jeune ségoliste voit donc son engagement politique comme une manière d’ancrer un respectable parcours philosophique dans le « dur » de l’histoire, dans la permanence de la saga politique hexagonale. Philosophe, il ne sera jamais un grand politique. Cadre du PS, il ne sera certainement jamais reconnu comme un penseur d’importance. Comme perdu en politique, Peillon reconnaît : « En philosophie, on raisonne de façon positive, on s’efforce de toujours trouver du sens à ce que dit l’autre. La politique, c’est exactement l’inverse. Chacun caricature la pensée de l’autre. » Le destin d’un philosophe, dans le marigot politicien, serait toujours un peu celui d’un étranger. D’un observateur amusé, effrayé, angoissé. D’un promeneur détaché. Jusqu’à ce que des « désirs » de pouvoir ne le saisissent à la cinquantaine, en se rasant…

Le Parti Socialiste est un repaire de philosophes qui ont « bifurqué ». Au-delà de Peillon, et de sa retenue très chic d’intellectuel détaché, on retrouve la figure de l’infatigable bateleur Henri Weber, titulaire d’un doctorat de 3ème cycle en philosophie et d’un doctorat d’Etat en sciences politiques. Weber a été assistant, maître-assistant puis finalement maître de conférences en sciences politiques à l’université de Paris-VIII entre 1968 et 1988… C’est Michel Foucault en personne qui a appelé à la barre de l’une des chaires de la légendaire université gauchiste de Vincennes le sémillant Weber, alors dirigeant de la Ligue Communiste Révolutionnaire. Philosophe politique et sénateur émérite, actuellement député européen, Henri Weber est connu pour être un redoutable débatteur. Second couteau du Parti Socialiste, issu de l’extrême gauche contestataire et festive de « 68 », Weber s’est toujours positionné comme un « intello » du parti, éternellement has been, dont le rôle est d’apporter de la « matière » et d’organiser des « médiations » entre les différentes mouvances en présence dans le socialisme français. Gare à qui portera l’estocade et apportera la contradiction à Henri Weber… L’auteur de Marxisme et Conscience de classe en 1974 (hu hu hu ! ), et ami d’Alain Badiou, est l’un des rares mandarins de l’esprit 68 à pouvoir encore tuer médiatiquement avec des mots… Certaines mauvaises langues pourraient dire que s’il n’est plus vraiment philosophe, Weber est peut-être toujours fièrement sophiste


Didier Julia, le « papy réac » de la philosophie parlementaire (Marianne, 2007)

Dans le genre « seconds couteaux », le député UMP Didier Julia s’impose également…. Agrégé de philosophie (et oui…. [4]), le parlementaire controversé qui a rendu son nom célèbre en organisant une ri-di-cule tentative de « libération » des journalistes Chesnot et Malbrunot retenus en otage en Irak, est un spécialiste de Fichte. Ancien professeur au lycée, et à la faculté de Lille, puis maître-assistant à la Sorbonne, et finalement professeur à la faculté des Lettres de Rouen (1966). Julia a consacré une bonne partie de sa vie à la philosophie. Issu de la famille Larousse (on a connu de bien pires ascendances…), Didier Julia est notamment l’auteur du Dictionnaire Larousse de la Philosophie, qui a connu onze rééditions en français et a été traduit en dix langues. Il est aussi l’auteur d’un essai sur Fichte, à qui il a consacré de nombreux écrits : Fichte : la Philosophie ou la Conquête de la Liberté. Pour autant, et malgré toute cette sagesse philosophique accumulée grâce à Fichte et à la pensée allemande du XIX ème siècle, Didier Julia s’est illustré dans une impérissable – et si comique ! – opération de « barbouzerie » internationale que même un pool d’auteurs de SAS et d’OSS 117 n’aurait pas osé imaginer…. En 2004, dans le contexte de la guerre d’Irak, et avec l’appui de son « équipe » (comprenant tout un tas de gens « bizarres » dont un ancien garde du corps de Bruno Gollnish…) le parlementaire UMP a affirmé à la presse être sur le point de libérer les deux journalistes français pris en otage. Mais la baudruche s’est dégonflée en quelques heures… Julia et son « équipe » de pieds nickelés n’a évidemment jamais libéré Chesnot et Malbrunot. Cette aventure, à épisodes, s’est évanouie dans les insultes, la diffamation, et la poursuite judiciaire… La philosophie, cela va de soi, n’en est pas sortie grandie… et la politique non plus, car cet épisode n’a pas coûté à Julia son siège de député (qu’il occupe depuis 1967…)

En marge du champ de la politique, de nombreuses autres personnalités truculentes, ou épuisantes, on émergé dans la catégorie « ex prof de philosophie ». Cela donne parfois l’impression que tout le monde « fait philo », et que l’agrégation de philosophique est un passage obligé. Prenons l’exemple de Mazarine Pingeot-Mitterrand, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure de Fontenay-aux-Roses et agrégée de philosophie en 1997. La fille « naturelle » de l’ex Président de la République, née en 1974 à Avignon, n’a jamais manqué une occasion de mettre en avant son prestigieux parcours philosophique… même si elle a bien peu enseigné en réalité (un temps à l’Université d’Aix en Provence après une thèse sur Spinoza)… La jeune philosophe fille-à-papa se dirigera bien vite vers une confortable carrière de journaliste-chroniqueuse (Elle, Paris-Première, etc.) et de romancière à succès. A croire que la vie est plus confortable sous les sunlights des plateaux de télé, qu’à l’ombre des amphithéâtres universitaires…


Le féminin « ELLE » trouve Vincent Cespedes « sexy ». (2007)

Bien d’autres figures médiatiques envahissantes ont leurs médailles philosophiques. Né en 1973, ancien professeur de philosophie, Vincent Cespedes est aujourd’hui essayiste et romancier. Il est l’auteur de livres aux titres ouvertement comiques : Mélangeons-nous, Enquête sur l’alchimie humaine, Maren Sell, 2006, ou encore Contre-Dico philosophique, Milan, 2006. Cespedes est passé du statut de professeur de philosophie à celui de moraliste médiatique, télévangéliste de l’éthique bien pensante et de la diversité markétée. Rares sont les plateaux de télévision qui n’ont pas accueilli ses torrentielles mises au point sur l’intégration, la banlieue, les pauvres, ou encore les damnés de la terre du moment. Cespedes, jugé à tort « sexy » par le magazine féminin ELLE (cf. ci-dessus), est devenu un austère prêcheur du métissage, un religieux de l’autre, un faiseur de contraintes morales. Dès 2002 le quotidien régional Nice Matin [5] donnait de Cespedes un portrait philosophico-politique saisissant… « un jeune professeur de philosophie dans un lycée en zone sensible, près de Creil, Vincent Cespedes, passionné et passionnant. Il est l’auteur d’un pamphlet anti loft « I Loft You » sorti en 2001 et vendu à 25 000 exemplaires. Il vient de publier (en mars 2002), « la cerise sur le béton : violences urbaines et libéralisme sauvage » et un troisième ouvrage, « la sinistrose », une critique de la politique actuelle, sortira le 17 juin 2002. Vincent Cespedes livre un constat alarmant de l’état de la jeunesse qu’il fréquente au quotidien : « une jeunesse vieillie et morne, marchandise du dogme ultra libéral » pointe-t-il avec fougue. » La fougue ! Hou !! Cela ne rigole pas… le jeune penseur appartient pleinement à la « banlieue », à la « contestation »… autant dire au « bien »…. le penseur anti-Loft (mais si, souvenez-vous, Loana Ière…. et ses formes qui invitent à la philosophie [6] …), a l’amour du béton dont on fait les cités prolétariennes de périphérie ; et ne saurait passer une semaine sans s’abandonner à la critique du libéralisme (dont on fait des essais à succès qui rapportent bien)… Bref, Cespedes était très prometteur au début du siècle en tant que philosophe anti-libéral et chantre d’une exigeante morale ennemie de la télé-réalité, et amie de la culture populaire. Il avait tout d’un François Bégaudeau sans humour notre philosophe Cespedes…. Il était d’ailleurs toujours en jeans et basket sur les plateaux de télé ! Le journal Le Monde parlait justement de ses méthodes pédagogiques révolutionnaires en 2003 : « Au lycée André-Malraux de Montataire (banlieue parisienne), classé en zone d’éducation prioritaire (ZEP), Vincent Cespedes a choisi de jouer la carte de la provocation. Pour intéresser ses élèves plutôt agités, il n’hésite pas à faire des cours sur la télé-réalité – un sujet qu’il connaît bien pour avoir écrit I Loft You, un essai paru en 2001 aux éditions Mille et Une Nuits –, ou sur l’homosexualité. » [7] On reste pétrifié par l’audace anti-bourgeoise de Cespedes…. Le « Loft », la télé-réalité et l’homosexualité…. Voilà des sujets dont les gosses n’ont pas l’occasion d’entendre parler dans les médias…. Chapeau ! C’est tellement plus chic que de laisser leurs chances à Descartes ou Spinoza…

Défenseur d’une réforme complètement comique de l’orthographe inspirée par le langage SMS, la sous-culture hip-hop et la syntaxe MSN : (Mot pour mot. Kel ortograf pr 2m1 ?, 2007), Cespedes s’est peu à peu éloigné de l’enseignement philosophique et de l’Education Nationale… Actuellement en « disponibilité », Cespedes a embrassé sans complexe la carrière ecclésiastique de moraliste athée de l’anti-libéralisme et de prêcheur médiatique « lascars » de la diversité banlieusarde hyper-festive. Yo ! Yo ! Yo ! Un joli parcours de philosophe chez qui le sens du dogme « bien pensant » a anéanti l’étincelle philosophique originelle du doute et de l’étonnement…


L’ex-prof de philo Michel Leeb choisit définitivement la scène (JDD en 2006)

Pas très éloigné de Vincent Cespedes par son sens du ridicule et son endurance mentale de champion du music-hall, l’humoriste Michel Leeb est non seulement titulaire d’une maîtrise de philosophie, mais il a enseigné au cour « Florian » de Bourg-la-Reine durant l’année 1971-72. Le play-boy de l’humour français, qui restera tristement célèbre pour ses impérissables imitations controversées d’accents d’« africains » et de « chinois », n’a jamais fait mystère, dans la presse, de son obscur passé philosophique…. Ainsi, dans Paris-Match Leeb déclarait en 2008 [8] : « D’ailleurs, je n’ai commencé ma carrière qu’à 25 ans. Avant, je cherchais ma voie. Je faisais le pitre au lycée, j’ai raté mon bac trois fois et je me suis lancé dans la seule chose qui m’intéressait, la philosophie, que j’ai enseignée. Je me suis toujours passionné pour les sciences humaines : c’est l’homme qui m’intéresse. Un artiste est là pour recréer le monde et aider les gens à mieux le percevoir. » Et là, soudain, on se demande qui est le plus amusant entre Cespedes le rigoureux moraliste pro-banlieue, et Michel Leeb le crooner-philosophe pseudo tourmenté… En 2001, à l’occasion de la diffusion d’un téléfilm populaire sur TF1, Le Figaro [9] dressait ce portrait du comédien : « S’il n’avait pas été acteur, il serait sans doute devenu pianiste de jazz. « Mais j’aurais dû travailler plus sérieusement le piano ! Aujourd’hui, j’incite mes enfants à étudier le solfège. » Il a également été prof de philo pendant une année. « J’inventais des histoires entre Socrate et Sartre, je les imitais », raconte-t-il. Il aurait pu continuer ainsi. Mais déjà, il aimait trop « faire rire » et « s’amuser » Il a donc choisi d’abandonner le professorat pour se tourner vers la scène. » On l’imaginerait Cespedes en train d’imiter Socrate et Platon ? Déjà qu’il est assez pénible d’imaginer Leeb singer Sartre au début des années 70… emballait-il les minettes de son cour privée en moquant l’intolérable strabisme sartrien ? Dans son auto-biographie du début des années 90, citée par le journal communiste l’Humanité (comme quoi tout arrive…) l’humoriste écrivait : « L’humour est incontestablement une forme de philosophie, car il est la politesse du désespoir. C’est aussi une manière de prendre du recul. L’essentiel est de savoir que tout est dérisoire. Dans ce registre, mon philosophe préféré est Woody Allen (…) Quant à savoir si on peut faire de la philosophie avec humour, la réponse est bien évidemment affirmative. C’est justement ce qui m’a permis, au départ, d’assumer les grandes questions philosophiques. Pourquoi y a-t-il de l’être et non pas plutôt rien ? C’est une question abominable et terriblement angoissante. Face à cette interrogation, il y a deux solutions : ou on se jette du dixième étage ou bien on ouvre un réfrigérateur et on mange un steak. J’ai choisi la deuxième solution parce que je préfère manger la vie à pleines dents. »

On ne s’appesantira pas ici sur la complexe dialectique leebienne du suicide et du steak haché. On comprend bien ce que le philosophe Michel Leeb veut dire (je ne pensais pas un jour commencer une phrase comme cela…)… l’humour et la philosophie sont, pour lui, un moyen d’affronter la difficulté quotidienne de vivre.

Comme nous l’avons noté il y a beaucoup d’ex-philosophes dans le monde de la politique, du music-hall et de la télévision. Est-ce parce qu’aucun de ces métiers n’exige – en apparence - de véritables compétences... Le philosophe, ne sachant absolument rien faire de ses dix doigts, se verrait souvent reclasser dans ces voies de garage prestigieuses.... C’est ainsi que les médias regorgerait de philosophes. Vous êtes maladroit ? Vous ne savez rien faire ? Vous avez des idées courtes (et des dents longues) ? Devenez homme de média ! L’un des plus notables « grands patrons » de l’audiovisuel moderne, David Kessler, et l’actuel directeur général de Radio France est un philosophe repenti. Né en 1959, ce brillant conseiller d’état est passé par l’Ecole normale sup’ de Saint-Cloud et a été reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1982. Sombre époque. Après un passage par l’ENA, le philosophe occupe de nombreux postes de direction (CSA, CNC, un peu de politique de « cabinet » auprès de Jospin, etc.), avant de rentrer à Radio France pour prendre la direction de France Culture en 2005. Ce dirigeant de l’audiovisuel a pourtant commencé sa carrière comme professeur de philosophie aux lycées de Rueil-Malmaison (1982-86) et de Saint-Pol-sur-Ternoise (1984-85)… Exemple atypique d’un dirigeant de l’audiovisuel que la philosophie a certainement appris à être tempérant et diplomate, deux vertus cardinales de la fonction, notamment au sein du service public. A moins que le traitement d’un agrégé ne lui ait donné des envies de haute fonction publique… Exemple étrange, aussi, d’un homme que la philosophie semble avoir « fatigué », comme il le confiait dans les colonnes du Monde en 2005 [10] : « David Kessler (a enseigné) la philosophie dans les lycées de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) et Saint-Pol-sur-Ternoise (Pas-de-Calais). " Je ne me voyais pas le faire pendant vingt ans. En outre, la philosophie est extrêmement exigeante sur le plan intellectuel, il faut s’y consacrer totalement. J’aspirais à faire quelque chose de plus concret, et la politique m’a toujours intéressé, du coup l’idée de faire l’ENA m’est revenue." » Quand le philosophe veut donc se jeter à corps perdu dans le « concret », il prépare l’ENA… parcours à méditer gravement !


Michel Field, l’agrégé de philo star de TF1 (Coupure de Télé 7 Jours)

Si quelques philosophes émergent dans les coulisses de l’audiovisuel, ces derniers sont plus rares sous la lumière des projecteurs. Le plus notable des philosophes-stars de la télé est assurément le journaliste Michel Field, qui est agrégé de philosophie, titulaire d’un DEA, et a été professeur de philosophie à l’Ecole normale d’instituteurs [11] de Douai (Nord) en 1978, puis à l’Ecole normale de Versailles en 1981. L’animateur de télévision, qui s’est signalé à la France entière par ses interventions humoristiques décalées et puissamment masochistes, dans des émissions de Christophe Dechavanne sur TF1 durant les années 90 (Ciel mon mardi, Coucou c’est nous, etc.), a un parcours philosophique ancré dans l’effervescence militante gauchiste des années 70. Militant, de l’âge de 14 à 20 ans, au sein de la Ligue Communiste Révolutionnaire, le sémillant Michel Field émerge comme l’un des meneurs du mouvement d’agitation lycéenne contre la loi Debré de 1973. Il s’illustrera, à cette époque, par une très précoce tribune vengeresse publiée dans Le Monde, et la sauvage invective de « Rigolo ! » lancée au ministre de l’éducation Fontanet sur un plateau de télé ! Sa carrière de saltimbanque médiatique le portera des pitreries festives de Dechavanne aux rudes programmes culturels du service public (Cercle de minuit, etc.), puis à la télévision privée. Après des passages sur Canal+ et Paris Première, l’ancien leader LCR intègre finalement la maison Bouygues…. Sur TF1 il anime plusieurs émissions culturelles, dont l’actuelle Au Field de la nuit, qui est certainement l’un des rares programmes de qualité de la chaîne privée. Des maisons de maçons, des ponts de maçons, des viaducs de maçons, une télé de maçon…. une…. philo de maçons ?
Tant que nous sommes dans l’industrie lourde, nous devons rappeler que le patron Denis Kessler (rien à voir avec l’autre Kessler ci-dessus mentionné), ancien dirigeant du MEDEF et président de la très puissante société de ré-assurance SCOR, compte parmi ses très nombreuses médailles (agrégation, doctorat, diplôme HEC, etc.) un DEA de philosophie décroché en 1978… Récemment Kessler évoquait dans le quotidien économique Les Echos [12] l’importance de ce bagage intellectuel philosophique : « Mon passé d’économiste est connu, et je me réfère donc aux grands théoriciens d’Adam Smith à Keynes, de Bastiat à Samuelson, et à beaucoup d’autres. J’ai trouvé dans l’étude de la philosophie d’importantes références, notamment aux grands philosophes allemands Kant et Hegel, en tant qu’économiste, Fichte et Marx, par exemple, et, bien sûr, Jankélévitch dans le domaine de la morale. »
Kessler s’est longtemps signalé par l’originalité de sa démarche au sein du MEDEF, en tentant d’injecter du débat « intellectuel » dans le patronat, mais aussi de pousser ce dernier dans l’arène du débat d’idées…
S’il est évident que les philosophes ne savent pas faire grand chose de leurs dix doigts, il apparaît au fil de ces petites vignettes biographiques douces-amères que ces individus ont été marqués à vie par ce prestigieux passé de concepts dorés et argentés…. Cela nous a montré que les philosophes – véritables caméléons quand ils en prennent la peine – peuvent parfaitement endosser les habits du patron de presse compatible ENA, de l’animateur télé, du député star, de l’humoriste bouffon, ou de l’homme de pouvoir et du saltimbanque…
Mais tout cela ne nous explique pas vraiment ce qui a provoqué le divorce apparent de ces ex-philosophes avec la philosophie… Monstrueuse exigence intellectuelle de la discipline ? Faible reconnaissance publique, et prestige médiatique en déclin de la philo ? Lassitude intime ? Fourvoiement personnel ?
Mais, franchement, comment peut-on se lasser d’une pareille amante ?

BONUS SPECIAL

Pour célébrer la fin de l’année dans la joie et la bonne humeur, je tenais également à vous faire partager cette sidérante initiative d’un professeur de philosophie du Midi de la France, qui a décidé de lancer l’opération « Philo-song »…. Une sombre entreprise visant faire avancer la philosophie dans le crâne de nos chères petites têtes blondes, grâce à la mnémotechnique, le hip-hop, le ridicule qui tue, celui qui ne tue pas, les médias aux ordres et la pensée dominante du moment qui penche toujours dans la direction du vent ! Yo !


Libé, plus progressiste que jamais, t’aide à réviser ton bac avec « MC Socrate » ! Yo !

N’entrons pas dans les détails sordides de cette sombre opération marketing de propagande philosophique et de « hip hop » amateur outrageusement premier degré…. Ecoutons tout de suite ce sidérant « flow » de Philo-song !… Et à l’année prochaine !

Notes

[1Mais si, Kant le nazi…Cf. mon dernier papier sur Michel Onfray !

[2Edition du 13 décembre 2006.

[3Edition du 26 janvier 2007.

[4Reçu 4ème à l’agrégation de philosophie en 1956…

[5Edition du 25 mai 2002.

[6Sur la thématique brûlante de Loana on préférera, d’ailleurs, lire Philippe Muray à Cespedes : http://www.marianne2.fr/LOANA-IRE_a139505.html

[7L’article du Monde du 7 Juin 2003, évoquait le documentaire de France 5 « La philosophie sur l’estrade ».

[8Edition du 30 octobre 2008.

[9Edition du 29 octobre 2001.

[10Edition du 1er septembre 2005.

[11Ex-IUFM

[12Edition du 29 avril 2009.

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