ISSN 2269-5141

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Simone Weil : le ravissement de la raison, textes choisis et présentés par Stéphane Barsacq

Une anthologie spirituelle aux intentions louables, pour un résultat contestable

mardi 7 juillet 2009, par Élise Pellerin

L’appétit du public français pour les questions spirituelles ne semble pas fléchir puisque surgissent régulièrement de nouvelles propositions éditoriales tournées vers les questions religieuses, et sur le « sacré » en général. En témoigne le succès d’un Frédéric Lenoir [1], dont la « belle gueule » [2], les titres accrocheurs - et la variété des supports d’expression (essais, romans, théâtre…) [3] ont su trouver leur public [4]. Les éditions du Seuil, déjà bien implantées sur le segment avec leur collection de poche « Points Sagesses », lancent ces derniers mois une petite collection d’anthologies axées sur de grandes figures spirituelles : Padre Pio, Catherine de Sienne, Maître Eckhart, Rainer Maria Rilke, Thérèse de Lisieux et… Simone Weil [5].

Le risque, avec ce genre d’ouvrage, est évident : comment, en 90 pages, donner à voir d’un auteur la dimension « spirituelle » sans en altérer l’image, en assécher la saveur, en déformer les principes ? A cette difficulté première s’ajoute les risques liés à la multiplication des points de vue. La démarche de l’éditeur va dans le sens du témoignage : partant de celui d’une personne dont la fécondité spirituelle n’est plus à prouver, elle superpose un second discours au ton personnel, celui de l’écrivain choisi pour sélectionner les textes et en orienter la lecture. Le danger de dérapage incontrôlé n’est donc pas négligable…

Dans le cas de l’ouvrage, consacré à Simone Weil, qui nous intéresse, l’auteur de la présentation et de la sélection de textes est Stéphane Barsacq, écrivain et directeur littéraire des éditions Robert Laffont. Le titre, Ravissement de la raison, heureusement trouvé, laissait augurer du meilleur. Pourquoi l’auteur ne l’a-t-il pas pris pour fil directeur pour son propos ? Son travail de présentation ne nous épargne ni l’emphase [6] ni l’approximation [7].

Au final, il ne se dégage pas grand chose de plus du texte sensé nous éclairer qu’un grand enthousiasme admiratif (phénomène courant envers cette figure si fascinante) et de nombreuses références hétéroclites (Rimbaud, Cioran, Eckhart, Silésius…). Les petits textes de présentation consacrés au contexte de chaque extrait choisi sont plus précis, et le ton personnel de l’expression pourra toucher certains. On constate en fait que le propos de Stéphane Barsacq agrémente plus d’un halo admiratif qu’il n’explique la dimension « spirituelle » des textes choisis, et on se demande d’ailleurs comment un lecteur aussi persuadé que Simone Weil n’a « jamais eu aucun penchant [du] côté » de l’anti-judaïsme pourrait analyser les choses.

Quant aux textes sélectionnés, autre sujet d’interrogation : pourquoi avoir placé des extraits de la Pesanteur et la Grâce, dont Stéphane Barsacq souligne à juste titre qu’il est l’ouvrage le plus connu de Simone Weil, après avoir été pendant longtemps le plus facilement accessible, pour des raison éditoriales ? Rien de plus délicat que ce recueil établi par Gustave Thibon selon un classement de son choix. Au caractère contestable de cette source pour une anthologie s’ajoute la déception d’y trouver des textes largement – à l’échelle weilienne, s’entend – diffusés. Le texte des Besoins de l’âme, extrait de l’Enracinement, a fait l’objet il y a deux ans d’une édition scolaire, commentée par Martin Steffens, de grande qualité [8]. D’autres textes moins connus auraient pu trouver leur place dans cette anthologie qui s’adresse donc, on l’aura compris, à un public de néophytes en matière weilienne ! Tout cela nous conduit à la question de fond : pourquoi confier un tel travail de synthèse, dont on sait que c’est l’exercice demandant le plus de précision qui soit, à un auteur objectivement non-spécialiste de Simone Weil ? Question que nous laisserons sans réponse...

Reste quand même le plaisir de relire de grand textes, notamment l’ « Autobiographie spirituelle », lettre au père Perrin dans laquelle apparaît ce qui est à nos yeux le cœur de la pensée weilienne, tout entière spirituelle : la réflexion sur « la possibilité d’un christianisme vraiment incarné » [9], libéré de l’appartenance à l’Eglise, qui « implique une solution harmonieuse du problème des relations entre individu et communauté » [10]. Autrement dit : un projet politique. L’expérience spirituelle de « ravissement de la raison » vécue par Simone Weil donne naissance à une pensée de l’enracinement du spirituel dans la civilisation qui mérite décidemment meilleure estaffette que ce petit livre.

Notes

[1Cf. entretien avec Henri de Monvallier sur ce site : http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article137

[2Voir, l’œil ténébreux : http://www.fredericlenoir.com/

[4Le site officiel de l’écrivain indique qu’il a vendu « toutes éditions et tous genres confondus, […] un peu plus de trois millions de livres dans 25 pays ».…

[5Simone Weil, Le ravissement de la raison, textes choisis et présentés par Stéphane Barsacq, Seuil, Coll. Points Sagesses « Voix spirituelles », Paris, 2009

[6Cf. Quatrième de couverture, dissuasif : « Simone Weil partage avec Rimbaud, Lautréamont et Kafka le destin que Nietzsche prophétisait pour lui-même : connaître une gloire posthume »…

[7Cf. p. 11 : les propos de l’auteur sur l’anti-judaïsme « supposé » (!) de Simone Weil laissent perplexe !

[8Cf. notre recension de mars 2008, http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article14

[9Cf. p. 32

[10Cf. p. 34

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