ISSN 2269-5141

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Alain Patrick Olivier : Hegel, la genèse de l’esthétique

Une contribution fort décevante à la question esthétique chez Hegel

dimanche 13 septembre 2009, par Thibaut Gress

Le nombre d’ouvrages dédiés à l’esthétique hégélienne, en français, semble se complaire dans une indigence dommageable qui fait de chaque (rare) nouveauté dévolue à ce sujet, un outil précieux pour appréhender cette partie du système hégélien, si injustement délaissée – voire, méprisée. C’est donc avec joie que nous avons découvert il y a un an l’existence d’un nouveau travail clairement consacré au problème de l’esthétique hégélienne, puisque son titre était Hegel, la genèse de l’esthétique, et que son auteur n’était autre qu’Alain Patrick Olivier, auteur d’un bel Hegel et la musique [1]. Autant dire que la déception fut à la hauteur des attentes que pouvait susciter la découverte d’un tel ouvrage : d’une lecture fort pénible, le livre d’Olivier [2] allie une forme mal maîtrisée à un contenu sinon erratique, à tout le moins arbitraire, le tout mâtiné d’une volonté un peu risible de ne pas se référer aux leçons de Berlin, sans que cela ne soit véritablement justifié.

Un style paratactique problématique

Avant de véritablement nous intéresser au fond de l’ouvrage, nous ne pouvons pas ne rien dire de la qualité d’écriture de ce dernier ; rarement livre de philosophie aura été aussi mal écrit : une profusion de phrases minimalistes, construites sur le modèle du sujet-verbe-complément, procure l’impression d’un geste mal assuré, hésitant, préférant en finir le plus vite possible avec chacune des affirmations. Au bout de quatre ou cinq mots, les phrases semblent condamnées à s’interrompre, comme si un obstacle récurrent venait systématiquement à les faire avorter, brisant ainsi le rythme naturel qui aurait appelé chacune d’entre elles à se poursuivre, ne serait-ce que pour lier l’argument – quand il y en a – à la proposition qu’il se veut étoffer.

A titre d’exemple, nous citerons les premiers mots de l’introduction : « Il n’y a pas d’art, il n’y a pas d’œuvre d’art. Il y a, à l’origine, un discours esthétique qui proclame que l’art doit être, et l’art devient. Ce discours sur la genèse de l’art est en même temps l’acte de naissance de l’esthétique. » [3] Les phrases, fort courtes, semblent juxtaposées, sans que nul lien logique ne les ramène l’une à l’autre, et cette construction en parataxe rejaillit sur la lisibilité de l’ensemble : nulle logique ne semble structurer l’œuvre, seuls paraissent se manifester des éclairs bien peu fulgurants d’écriture, sur un mode discret et non continu. Un effort est parfois mené dans la substitution de points virgules aux points, mais l’effet demeure le même : « La première période de l’esthétique est une religion du beau. La première forme de religion, dans l’idéalisme allemand, est une religion de l’art ; mais l’art n’est pas encore considéré pour lui-même ; il n’est pas encore un objet pour la réflexion. » [4] Une fois encore, cela mitraille, cela juxtapose, cela saccade mais cela ne se fluidifie guère. Partout, on cherche à s’envoler, partout on interrompt l’envol.

Il serait toutefois injuste de réduire tout l’ouvrage à ce type d’écriture ; de temps à autre, certaines phrases parviennent à garder leur envol, mais elles tombent alors aussitôt dans le défaut inverse, à savoir une invraisemblable lourdeur : « La réalité de l’œuvre d’art réside donc dans cette conscience esthétique qui perçoit plutôt que dans une nature intrinsèque, et c’est pourquoi l’intérêt du philosophe va moins aux choses comme telles qu’à la représentation que s’en font, par exemple, les collectionneurs d’art. Ainsi, dans le contenu des peintures, Hegel ne s’attache pas de façon naïve aux représentations de l’idéal comme tel, mais à la façon dont l’idéal se réfléchit dans les figures, dont il est appréhendé comme objet de dévotion par les donataires ou par les figures pieuses qui apparaissent dans le tableau – qui sont elles-mêmes des figures de la réflexion et de la contemplation de l’idéal – de sorte que l’esthétique est toujours une esthétique de l’esthétique comme esthétique de la piété ou comme rapport esthétique du rapport au divin. » [5] Relisons la deuxième phrase pour bien en apprécier le rythme et le style : « de sorte que l’esthétique est toujours une esthétique de l’esthétique comme esthétique de la piété ou comme rapport esthétique du rapport au divin »… Au fur et à mesure que l’on progresse dans l’ouvrage, le nombre de phrases construites sur ce modèle ne cesse d’augmenter comme si une tentative de densifier le propos inquiétait l’auteur, sans que cette inquiétude ne reçoive hélas de solution satisfaisante. Cela brise de surcroît l’unité stylistique du livre ; on passe, sans crier gare, d’un style à la Angot à une envolée caricaturale de type hugolien, ce qui ne serait rien si le sens ne s’en trouvait pas continuellement mis en péril.

Ajoutons à cela de fréquentes coquilles, des fautes d’accord, etc. ; par exemple, nous lisons page 126 : « Elle n’a pas véritablement rompue (…). » [6] A ces critiques formelles, on pourrait nous objecter qu’un philosophe n’est pas tenu d’égaler Proust pour produire un bon commentaire : cela est évident, mais le problème d’écriture est ici tel qu’il rejaillit sur le sens et la logique même du propos, brouillant l’intelligibilité de ces derniers. La critique formelle ne saurait dès lors être un luxe ni un surcroît futile, mais bien une sorte de prolégomènes logiques à l’intelligibilité d’un texte, particulièrement lorsqu’il s’agit de traiter de l’esthétique hégélienne où la progressive réconciliation de la forme et du contenu constitue peut-être l’exigence maximale…

Questions de méthode

L’introduction d’Olivier propose deux pistes de réflexion, dont une qui est empruntée au très bel ouvrage de Jean-Marie Schaeffer, L’art de l’âge moderne [7], consistant à remarquer que l’art prend la place de la métaphysique à la fin du XVIIIème siècle. Olivier écrit ainsi : « L’esthétique se développe à partir du moment où le discours métaphysique est clos par la philosophie critique. » [8] Et un peu plus loin, nous avons la confirmation de cette thèse : « Dès lors que la dimension métaphysique de la philosophie se trouve mise en question, alors se pose la question de l’esthétique ou de la philosophie de l’art comme sa possible relève. » [9] C’est là exactement la thèse de Schaeffer, parue 16 ans plus tôt, posant l’idée que l’art prend le relais d’une philosophie privée de l’absolu depuis le geste critique. Plus précisément, notait Schaeffer, la discursivité philosophique ne pouvant plus accéder à l’Absolu, elle est remplacée en cela par l’art qui « remplacera le discours philosophique défaillant. On le voit : la sacralisation de l’Art dote les arts d’une fonction de compensation. » [10] Et ce dernier, quelques lignes plus bas, confirmait son intuition : l’Art devient « l’unique présentation possible de l’ontologie, de la métaphysique spéculative. » [11] Rien de nouveau donc, dans l’introduction d’Olivier, qui semble faire signe vers une redite de ce que Schaeffer avait déjà fort bien exposé.

Il lui faut alors trouver un second créneau, un peu plus original, un peu moins abordé : la délégitimation invraisemblable des leçons hégéliennes à Berlin, intitulées Leçons d’esthétique. Les cours rassemblés par Hotho ne seraient pas fiables car ce dernier aurait fait preuve d’une orthodoxie à l’égard de Hegel trop stricte, qui l’aurait amené à travestir les leçons hégéliennes pour les systématiser à outrance. « Le style de Hotho a donné au texte de l’esthétique une forme plus séduisante. Sa rhétorique contraste avec les développements laborieux et parfois obscurs de Hegel. Mais cette « amélioration » s’effectue au prix d’une altération profonde du rythme de la composition et de la liberté inhérente au propos. » [12] Cela est parfaitement plausible, mais il paraît très difficile de savoir quels furent les propos exacts de Hegel, sinon en se rapportant aux manuscrits d’autres élèves (Libelt, Rolin, Heimann), lesquels manuscrits ne sont pas encore publiés… Autre reproche adressé par Olivier aux textes édités par Hotho : ils ne tiendraient pas compte de l’évolution de la pensée de Hegel, de 1817, à 1829, ce qui « a conduit à maintes contradictions dans le texte qui ont embarrassé les commentaires. » [13] Il eût été souhaitable qu’Olivier proposât des exemples de contradictions relevées par « les commentateurs », mais nulle illustration n’en sera donnée. Il nous faut donc comprendre que les supposées contradictions hégéliennes relevées par les commentateurs ne sont en réalité le signe que de l’évolution de la pensée hégélienne, tout au long des douze années que constituent ces cours.

Admettons, à titre méthodologique, la validité des présupposés d’Olivier : les cours de Hegel ne sont pas fiables dans leur version proposée par Hotho, faute d’une restitution suffisante de l’évolution de la pensée hégélienne : on s’attend donc à voir une étude circonstanciée de l’Esthétique, intégrant la progression de Hegel, de 1817 à 1829, et permettant donc de restituer la vérité de la pensée à l’œuvre. Telle semblerait être la démarche logique déduite des critiques adressées à l’édition souvent utilisée des leçons hégéliennes consacrées à l’esthétique. Or, loin de procéder ainsi, Alain Patrick Olivier abandonne soudainement les leçons pour se consacrer à ce qu’il appelle la « genèse » de cette esthétique, donc aux périodes de Berne, Francfort, Iéna et Heidelberg qui constitueront la majeure partie de l’ouvrage. L’idée sera alors de dire que la genèse de la pensée hégélienne correspond aux trois grands moments par lui identifiés de l’esthétique : une jeunesse marquée par le classicisme, un début de maturité romantique, et une maturité accomplie devenue symbolique. Nous avouons ne pas comprendre la démarche : à quoi bon rédiger une introduction on ne peut plus méprisante à l’égard du gigantesque travail d’Hotho, suggérer qu’il faudrait corriger son travail, pour aussitôt exclure un tel programme en se concentrant sur des périodes totalement antérieures aux leçons compilées par Hotho ? Le mystère demeure…

Un propos historiciste qui ne saurait admettre de genèse

L’idée générale d’Olivier nous semble être celle-ci : il est possible de reconstituer le système hégélien selon ses différentes élaborations à partir de l’idée que Hegel se fait de l’art, à chacune des étapes de sa vie. Un exemple permet de bien saisir ce présupposé, à partir de l’époque d’Iéna : « L’art se distingue de la religion et de la philosophie ; il apparaît moins comme une forme que comme un objet pour la philosophie. L’ironie est la pointe extrême du nouveau principe. Là s’esquisse le système général de la philosophie sous forme phénoménologique, puis propédeutique, le projet d’un système esthétique. Le rapport aux frères Schlegel, à Schelling et à Dante est ici exemplaire. » [14] Quel raisonnement nous paraît ici être mobilisé ? Il est possible, en fonction du rapport à l’art développé à Iéna, de comprendre le projet général de la philosophie hégélienne, au moment de Iéna. Dès lors, et cela sera le malentendu principal de l’ouvrage, il s’agit bien moins d’une genèse de l’esthétique hégélienne, que d’une genèse du système à partir de l’esthétique, dans l’exacte mesure où l’idée même de « genèse esthétique » est en fait contredite par les présupposés d’Olivier : si la pensée hégélienne est en perpétuelle évolution, et ne saurait recevoir de caractérisation stable – croyance erratique dans laquelle aurait sombré Hotho – il est aussitôt absurde de chercher à penser une « genèse » de l’esthétique, car cela suggérerait quelque chose comme une origine se dirigeant vers un résultat final dont elle permettrait de rendre compte : or, justement, il n’y a pas de résultat final, il n’y a pas d’esthétique hégélienne semble nous dire Olivier, il n’y en a que des moments, parfois contradictoires, toujours instables, jamais établis. Pourquoi, dès lors, évoquer une « genèse » ? L’esthétique hégélienne ne proposant pas d’état présent accompli, le sens d’une genèse est en réalité nul et contradictoire. Pour le dire clairement, en historicisant à outrance l’esthétique hégélienne, Olivier ne se rend pas compte qu’il est aussitôt absurde d’en proposer une genèse et que seule une généalogie, à la rigueur, conviendrait…

Dans le détail du texte, outre l’étrangeté de la démarche, se laissent lire quelques affirmations pour le moins surprenantes ; ainsi, apprend-on qu’à Iéna, Hegel ferait de l’art l’objet représentationnel de la philosophie, ce qui est exact, reprenant ainsi une démarche kantienne, ce qui est déjà beaucoup plus intrigant, compte tenu des mots qu’emploie Olivier pour le démontrer : « Dans la mesure où la philosophie de l’art se construit à partir de l’esthétique transcendantale, à partir du moment où l’art se définit comme une représentation de l’absolu, soit comme une forme de vérité, l’esthétique est aussi appréhendée comme esthétique contemplative, comme éidétique. » [15] Il n’est pas tout à fait certain que l’esthétique transcendantale, chez Kant désigne l’art, ni qu’elle soit contemplative, mais passons. Là où nous sommes particulièrement perplexe, c’est face à cette remarque : l’esthétique de Hegel ne romprait pas avec l’idée kantienne, c’est-à-dire « avec la conception métaphysique d’une conception théorique du sensible, d’une partition du sensible et de l’intelligible, d’une subordination des aistheta aux noeta, de l’esthétique au logique, et par conséquent aussi, de l’artistique au philosophique. » [16] Certes, il y a chez Kant une partition très nette du sensible et de l’intelligible, mais comment peut-on dire que dans l’esthétique kantienne, les aistheta sont subordonnées aux noeta alors même que le jugement esthétique signe l’impuissance du concept à venir caractériser le contenu de l’intuition ? S’il y a bien un point de rupture entre Hegel et Kant, c’est très précisément sur cette impuissance du concept à venir spécifier le contenu de l’intuition, rendant caduque toute détermination du contenu intuitif !

L’ouvrage nous semble toutefois sauvé par sa troisième partie, consacrée à la période « symbolique », c’est-à-dire à celle s’étalant de 1817 à 1829 ; une tentative de marquer l’évolution hégélienne ouvre d’intéressantes pistes : par exemple, si en 17, il est question de « religion de l’art », il n’est plus question que de l’art, en 1829. Pour autant, la remarque explicative que propose Olivier nous semble inintelligible, rapportée à ses présupposés introductifs ; il interroge en effet le passage de la religion de l’art à l’art du point de vue de l’évolution de la pensée hégélienne : est-ce le signe d’une véritable progression ou au contraire un simple changement lexical peu signifiant ? Compte tenu de toute la critique introductive adressée à Hotho qui n’aurait pas tenu compte des évolutions sémantiques et conceptuelles de Hegel, on se dit qu’Olivier va y voir une de ces évolutions majeures inaccessibles à la systématisation outrancière du disciple : or, c’est exactement le contraire qui se produit. « Hegel considère art et religion de l’art comme deux termes synonymes et presque interchangeables dans le contexte de l’esprit absolu. Il aborde en fait toujours l’art, d’Iéna à Berlin, comme un moment de la religion, la religion de l’art. L’art apparaît comme cette sphère où le religieux (l’absolu) ne se dit pas sous la forme d’une révélation ou d’une manifestation dans l’élément du langage ou de la représentation, ni non plus dans l’élément de la pensée pure consciente d’elle-même. » [17] Ici, la démarche d’Olivier atteint peut-être son point culminant d’inintelligibilité logique : la question cruciale, qui est celle des rapports entre l’art et la philosophie, reçoit pratiquement une même solution, d’Iéna à Berlin, nous dit Olivier ! Cela signifie que l’évolution hégélienne ne pourra avoir lieu que sur des points de détail, qui rendent les reproches introductifs adressés à Hotho et à son édition, particulièrement injustes - et injustifiés.

Que dire, en fin de compte, de cet ouvrage ? Il est possible que cette critique soit un peu sévère, compte tenu de la richesse des références déployées, et de la tentative de cerner, pour chaque époque de la vie de Hegel, le rapport de ce dernier à l’œuvre d’art. Il n’en demeure pas moins que la logique même du propos semble fuyante : tout se passe au fond comme si l’auteur avait cherché à marquer les esprits en délégitimant le texte d’Hotho, sans véritablement justifier un tel geste inaugural : rien ne justifie vraiment la démarche de l’ouvrage, rien n’évoque véritablement une « genèse de l’esthétique », et rien ne permet, in fine de cerner le sens des leçons de Berlin, ce qui est peut-être le plus grave. Nous ne saurions toutefois exclure que nous n’ayons pas du tout saisi la qualité du livre, dans la mesure où ce dernier est dédicacé à Bernard Bourgeois ce qui, certes, n’apporte pas la caution de celui-ci à l’entreprise d’Olivier, mais jette peut-être le paradoxal soupçon de la qualité sur l’ouvrage, qualité que nous n’aurions pas été capable d’apercevoir.

Notes

[1Alain Patrick Olivier, Hegel et la musique, Champion, Paris, 2003

[2Alain Patrick Olivier, Hegel, la genèse de l’esthétique, PUR, Rennes, 2008

[3Ibid. p. 9

[4Ibid. p. 33

[5Ibid. p. 164

[6Ibid. p. 126

[7Jean-Marie Schaeffer, L’art de l’âge moderne, Gallimard, Paris, 1992

[8Olivier, op. cit. p. 10

[9Ibid. p. 11

[10Schaeffer, op. cit, p. 19

[11Ibid. p. 20

[12Olivier, op. cit., p. 15

[13Ibid. p. 15

[14Ibid. p. 19

[15Ibid. p. 125

[16Ibid. p. 126

[17Ibid. p. 173

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