ISSN 2269-5141

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Arthur Schopenhauer : Le monde comme volonté et représentation

Tomes I et II

vendredi 16 octobre 2009, par Thibaut Gress

Les éditions Gallimard viennent de publier une édition de poche de l’œuvre phare de Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation [1]. Pas moins de trois traducteurs furent mobilisés pour venir à bout de ce mastodonte philosophique, ce qui donne un retour une idée de l’héroïsme de Burdeau qui affronta seul, ou presque, le monument. Il y a en effet une dimension héroïque à s’attaquer à ce texte de plus de 1200 pages, que fort peu de lecteurs ont pu lire en entier ; dans son introduction, Burdeau rappelait que Goethe lui-même, « dont les études voisines sur l’origine des couleurs l’ont un moment rapproché, s’est vite détourné de ce jeune hypocondriaque et, si certaines pages du Monde l’ont intéressé, il n’a pas lu tout l’ouvrage. » [2] Si lire le texte in extenso est donc déjà un exploit, que dire de le traduire intégralement ? L’ampleur de la tâche mérite à elle seule que ce travail de titan soit salué comme un exploit.

A : Quelques remarques matérielles

La question première qu’il me faut poser est la suivante : cette nouvelle édition de Gallimard s’avère-t-elle justifiée par un dépassement de celle des PUF ? Avant d’aborder la qualité même de la traduction, je crois que ce texte impose des remarques d’ordre matériel qui ne seront pas superflues : de 1966 à 2004, la seule édition dont disposèrent les lecteurs français de ce texte majeur fut celle de Burdeau, déjà citée, publiée en œuvre reliée par les PUF, dont le prix avoisinait les 300 francs. Certes élégante, reliée, l’édition n’était toutefois pas accessible à tous ; en 2004, l’ouvrage parut en collection « de poche », encore que la collection Quadrige n’est pas à proprement parler, ni en dimension, ni en prix, une collection de poche ; toutefois, l’accès financier en fut plus aisé, puisque pour 19 € l’ouvrage devenait accessible. Cela étant, cette nouvelle édition Quadrige, en raison même de son gigantisme, n’était pas extrêmement maniable : il s’agissait d’un volume énorme, dont le poids ne pouvait que briser, après quelques manipulations, la brochure fragilisée par les quelque 1400 pages qu’elle tentait de faire tenir ensemble.

Cette nouvelle édition, du point de vue pratique, possède ainsi, sur celle en Quadrige, au moins un avantage, celle de la maniabilité. Certes, son prix est très légèrement supérieur à celui de l’édition Quadrige, puisqu’elle est en deux tomes, et que chacun coûte 11, 60 €, soit 23, 20 € les deux, mais le principe même des deux tomes s’avère ici précieux : la brochure résiste (chacun contient pourtant environ 1100 pages), et la manipulation des volumes s’avère plus agréable.

B : Un remarquable travail d’édition

Du point de vue de l’édition, l’organisation du texte demeure inchangée : on trouve d’abord le texte lui-même, qui constitue la totalité du premier volume, tandis que le second contient tous les Suppléments au Monde comme volonté et représentation. Ce n’est donc pas dans l’organisation du texte que se jouent les modifications les plus évidentes mais, très probablement, dans la traduction elle-même. Dans la préface qu’il rédige pour cette nouvelle édition, Vincent Stanek note en effet que cela faisait « déjà longtemps que la nécessité se faisait sentir d’offrir aux lecteurs francophones la possibilité d’accéder à une image plus moderne, et nous l’espérons plus fidèle, de la pensée du maître de Nietzsche. » [3], ce qui laisse entendre que l’édition Burdeau, pourtant revue et révisée par Richard Ross, ne le permettait pas. L’esprit de cette nouvelle édition consiste dès lors à moderniser la traduction, et à restituer le long et patient travail de l’élaboration du texte : « Cette nouvelle édition du Monde a aussi pour caractéristique de présenter, de façon évidente, l’étagement des strates successives du texte. Il ne s’agit pas simplement d’une coquetterie de philologue, mais de rendre perceptible le fait que le Monde, tel qu’il se présente aujourd’hui, est le résultat d’un long et complexe travail, déposé en une superposition de couches textuelles. » [4] C’est donc la respiration elle-même, les hésitations, et le souffle parfois indécis de Schopenhauer que se propose de recréer cette nouvelle édition.

Il serait certainement injuste de reprocher à Burdeau de n’avoir pas accompli la restitution de ce long travail de Schopenhauer : il ne le pouvait pas, car, ainsi que le rappelle Richard Roos, « Lorsque Burdeau entreprit la traduction du Monde comme volonté, il ne disposait que de l’édition Frauenstaedt (1873), qui n’avait pas encore tenu compte de toutes les éditions tardives de la main de Schopenhauer. » [5] Mais il est vrai que Burdeau ne disposait pas de tout l’appareil postérieur à cette édition de 1873, ce qui l’empêcha de donner tous les éléments dont nous disposons aujourd’hui. Cela explique, en partie, la substantielle augmentation quantitative du nombre de pages, dans cette nouvelle édition, puisqu’elle ne contient pas moins de 2350 pages, compte-tenu des notes, et environ 2000 sans les notes, soit 600 de plus que dans l’édition de Burdeau, ce qui n’est pas négligeable.

Comment rendre alors compte, sans que cela ne devienne confus, de l’évolution du texte, entre 1819 et 1859, telle était la gageure à laquelle étaient confrontés les éditeurs de cette nouvelle traduction. La solution retenue, somme toute assez proche des conventions au vigueur autour des Essais de Montaigne, est ainsi exposée par Christian Sommer : « Pour indiquer les mutations du texte et les remaniements significatifs sans les fragmenter dans un relevé de variantes, nous avons adopté un système simplifié permettant de lire dans leur continuité les différents états. Les états chronologiques sont signalés dans le corps du texte par une lettre capitale et délimités par leur encadrement : la version de 1819 est repérée par la lettre A (A(…)A) ; celle de 1844 par la lettre B (B(…)B) ; celle de 1859 par la lettre C (C(…) C). » [6] Exemplifions ce principe dans le corps du texte : « S’il nous prend la fantaisie de nommer cela action réciproque, alors c’est toute action, sans exception, qui se trouve être une action réciproque, et c’est pourquoi il n’y a aucun concept nouveau qui intervient là-dedans, et encore moins une nouvelle fonction de l’entendement. Il n’y a là qu’un synonyme superflu de la causalité. B [Mais, d’une façon tout à fait inconsidérée, Kant soutient ce point de vue dans les Premiers principes métaphysiques d’une science de la nature (…).] B C[S’il y avait vraiment une action réciproque, alors le perpetuum mobile [mouvement perpétuel] serait aussi possible et même certain a priori. Au contraire, quand on affirme qu’il est impossible, on se fonde sur la conviction qu’il n’y a pas de véritable action réciproque, et aucune forme de l’entendement pour penser une telle chose.]C » [7] Si donc cette nouvelle édition possède une qualité, c’est celle de l’exhaustivité et de la précision, permettant de donner au lecteur un aperçu tout à fait précieux de l’évolution de la pensée – ou de son approfondissement – de Schopenhauer.

C : Une traduction qui perd en élégance ce qu’elle gagne en précision philosophique

Qu’en est-il de la traduction elle-même ? Il n’est pas certain que la modernisation annoncée en préface du rythme et du vocabulaire, change en profondeur l’impression ressentie à la lecture du texte. Comparons par exemple un des passages que l’on imagine particulièrement décisif pour Schopenhauer, puisqu’il s’agit de la possibilité de connaître la chose en soi, point nodal du désaccord avec Kant. Lisons, dans un premier temps, la traduction Burdeau :

« Ce livre, où se trouve décrite la démarche la plus originale et la plus importante de ma philosophie, à savoir le passage, déclaré impossible par Kant, du phénomène à la chose en soi, a déjà reçu son complément essentiel dans l’opuscule que j’ai publié en 1836 sous le titre de La volonté dans la nature. (…). Je propose donc de montrer, en me plaçant à un point de vue plus général, en quel sens il peut être question de la connaissance d’une chose en soi, et d’établir que cette connaissance est nécessairement limitée. Qu’est-ce que la connaissance ? – C’est avant tout et essentiellement une représentation. Qu’est-ce que la représentation ? – Un processus physiologique très complexe, s’accomplissant dans le cerveau d’un animal, et à la suite duquel naît dans ce même cerveau la conscience d’une image. – Evidemment cette image ne saurait avoir qu’un rapport très médiat à quelque chose de tout à fait distinct de l’animal, dans le cerveau duquel elle s’est produite. – Voilà peut-être la manière la plus simple et la plus claire de mettre en évidence l’abîme profond qui sépare l’idéal du réel. » [8]

Regardons à présent la traduction de Sommer et de ses amis :

« A ce livre qui contient l’étape la plus singulière et la plus importante de ma philosophie, à savoir le passage du phénomène à la chose en soi, passage déclaré impossible par Kant, j’ai déjà ajouté en 1836 un complément essentiel, que j’ai publié sous le titre De la volonté dans la nature. (…).Mais, à présent, j’entends d’abord exposer d’un point de vue général quelques considérations préliminaires pour déterminer dans quel sens on peut parler d’une connaissance de la chose en soi, et pour montrer que ce sens est nécessairement limité. Qu’est-ce que la CONNAISSANCE ? – Elle est d’abord et essentiellement une représentation. – Qu’est-ce que la REPRESENTATION ? – Un processus PHYSIOLOGIQUE extrêmement compliqué qui a lieu dans le cerveau de l’animal et dont le résultat est la conscience d’une IMAGE dans ce même cerveau. – Il est évident qu’il ne peut y avoir qu’une relation très médiate entre cette image et quelque chose qui diffère fort de l’animal dans le cerveau duquel se trouve être cette image. – C’est peut-être la manière la plus simple et la plus compréhensible de révéler le PROFOND GOUFFRE QUI SEPARE L’IDEAL DU REEL. » [9]

La comparaison de ces deux textes ne me semble pas véritablement probante quant à la « modernité » de la traduction : la différence essentielle réside dans le passage des italiques aux petites majuscules, et dans la substitution du gouffre à l’abîme. De manière générale, je crois même que la traduction de Burdeau possède une certaine élégance littéraire que ne reproduit pas tout à fait celle de Gallimard, et que Nietzsche lui-même avait aperçue dans la mesure où il disait lire désormais Schopenhauer en français, dans la traduction de Burdeau, à la manière dont – dit-on –, certains Allemands liraient Hegel dans les traductions de Bernard Bourgeois.

Ce qui est certain en revanche, c’est que le texte de l’édition folio accentue la dimension philosophique du Monde comme volonté et représentation et respecte donc le programme proposé en préface : il s’agit bel et bien de lire désormais Schopenhauer pour lui-même comme philosophe, loin des lunettes parfois déformantes que l’on a pu avoir, en traitant ce dernier davantage comme un écrivain que comme un philosophe. Ainsi, et il convient évidemment de le signaler, certaines modifications de traduction ont été effectuées : la plus flagrante porte sur le traditionnel « vouloir vivre » qui devient « volonté de vivre » : nous passons ainsi d’une idée d’instinct individuel à une structure intentionnelle de la volonté par laquelle seule se réalise le vivre, si bien que cette petite modification de la traduction engage en fait une appréhension sinon autre, à tout le moins plus précise du texte schopenhauerien.

Si cette nouvelle traduction présente donc quelque intérêt et quelque avantage sur l’ancienne, ce n’est certainement pas du point de vue stylistique : probablement plus lourde, moins fluide que celle des PUF, elle n’en présente pas moins un certain nombre de qualités qu’il convient de saluer : d’abord, et c’est le point le plus saillant, la présentation in extenso de l’évolution des différentes strates du texte. Ce travail de restitution de l’évolution de l’œuvre est en tout point précieux ; à cela s’ajoute l’imposant appareil critique formé par les annotations, établissant aussi bien des renvois à d’autres œuvres, de Schopenhauer ou non, qu’aux mots allemands dont se trouve explicitée toute la richesse qu’en tire Schopenhauer. De ce fait, cette nouvelle édition s’impose d’emblée sans nul doute comme « l’édition de référence » selon la formule consacrée, mais cela ne relègue pas pour autant la traduction Burdeau / Ross aux oubliettes de l’histoire ; dotée de cette élégance littéraire si particulière, elle rappelle peut-être plus efficacement le fait que Schopenhauer fut aussi un grand écrivain de la langue allemande.

Documents joints

Notes

[1] Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, Traduction Christian Sommer, Vincent Stanek et Marianne Dautrey, Gallimard, folio-essais, deux volumes, 2009

[2] André Burdeau, Introduction au Monde comme volonté et représentation, Puf, 1998, p. XIV

[3] Ibid Tome I, pp. 7-8

[4] Ibid. p. 8

[5] cf. édition Burdeau, p. XXI

[6] Ibid p.. 37-38

[7] Ibid. pp. 834-835

[8] traduction Burdeau, éd. cit., pp. 885-886

[9] éd. folio-essais, pp. 1447-1448

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