ISSN 2269-5141

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Emmanuel Kant : Abrégé de philosophie

Leçons sur l’Encyclopédie philosophique

jeudi 22 octobre 2009, par Thibaut Gress

Arnaud Pelletier vient de donner au public français une édition bilingue (français-allemand) d’une partie des leçons de Kant, professées à l’université Albertina de Königsberg où il enseigna près de 41 ans. De 1767-1768 à 1781-1782, il donna cours sur le thème suivant : « Leçons sur l’Encyclopédie philosophique », leçons dans lesquelles reviennent, naturellement, quelques concepts forts de la pensée kantienne, mais où se trouve toutefois privilégiée la définition des concepts employés : cet Abrégé de philosophie [1] se présente donc comme une sorte de lexique, certes imparfait, de l’œuvre kantienne, où l’auteur prend soin de distinguer clairement le sens des éléments essentiels de son système.

A : Un Kant inhabituel et incarné

La première chose qui frappe à la lecture de ces Leçons, c’est l’inhabituelle humanité de Kant ; je ne reprends pas là un cliché portant sur la froideur de ce philosophe, mais il n’en demeure pas moins que nous avons été habitués à lire les pages austères au style si caractéristique des œuvres critiques, et la découverte d’un Kant plus incarné apporte quelque démenti précisément à l’idée d’un philosophe que nous imaginons volontiers enclin à tout penser selon les exigences de la raison supposée pure. Ainsi percent, çà et là, quelques remarques parfois nietzschéennes sur le caractère des Allemands : « Les Allemands n’ont presque aucun caractère propre, parce qu’ils s’en tiennent bien trop à suivre et à imiter la méthode de l’école. Le génie ne peut se soumettre à aucune règle, parce que les règles proviennent du génie, et ne lui servent que de directive. » [2], ou sur l’usage de la littérature, à l’aide de préceptes parfois surprenants : « pour que la lecture soit très utile, il faut lire peu mais bien. Qui lit beaucoup retient peu. La quantité de livres qui paraissent à chaque foire est un grand poison. » [3] Il est rare, me semble-t-il, de lire sous la plume – ou sous la voix – de Kant non seulement cette forme proverbiale et sentencieuse (qui lit beaucoup retient peu), lapidaire, presque aphoristique, mais de surcroît, le ton ici employé paraît plus libre : que Kant puisse évoquer le « poison » de l’abondance éditoriale – la rentrée littéraire française l’eût certainement effaré – constitue évidemment la preuve d’un langage libéré des chaînes de l’écrit.

Quelques remarques disséminées sur la notion même de cours, sur l’apprentissage, semblent justifier sa propre position, dans la mesure où il s’efforce de louer les vertus de l’enseignement, et les faiblesses de l’apprentissage par soi. « Penser par soi-même est bien, mais non apprendre par soi-même. » [4] Cette assertion est l’occasion de vanter les mérités de l’exposé oral, en dépit des évidentes limites de ce dernier : « Un exposé oral, même s’il n’est pas parfaitement construit, est très instructif. Il ne donne pas à entendre quelque chose de parfaitement construit et pensé jusqu’au bout, mais il donne à voir la manière naturelle dont on pense, et cela est beaucoup plus utile. (…) En écoutant, on pense aussi toujours plus qu’en lisant. » [5] On se prend à regretter alors que Derrida n’ait pas eu connaissance d’un pareil texte car, sans nul doute, il y eût trouvé l’illustration rêvée de la primauté de l’oral, du « phonocentrisme », par lequel la pensée se récupère elle-même, au détriment de l’écrit, toujours jugé comme asséchant pour l’esprit.

Ces Leçons présentent donc, entre autres, un Kant quelque peu inhabituel, plus abordable peut-être, moins enfermé dans la rhétorique livresque du geste critique, et plus enclin à aborder des éléments quotidiens : il ne s’agit pas de dire que Kant nous est par là plus « proche » comme le veut le leitmotiv contemporain de l’impératif de proximité, mais il apparaît toutefois plus incarné, quitte à me répéter, plus soucieux également de faire partager à ses étudiants la dimension immédiatement concrète de ses propres préceptes philosophiques. En effet, s’il est un impératif récurrent au sein de ces Leçons, c’est certainement celui d’une pensée personnelle : l’ennemi par excellence de la philosophie apparaît sous les traits de l’imitation. Cette dernière, avec la superstition, fait partie de ce que le philosophe moderne doit fuir en priorité. Cela vise, très certainement, la pensée scolastique qui, des siècles durant, s’efforça de demeurer fidèle au « Philosophe », à Aristote, imitant à l’infini le geste aristotélicien, mais cela vise aussi, bien que Kant ne connaisse absolument pas cette pensée, l’humanisme renaissant, ou du moins une de ses composantes, pour lequel le salut n’a de sens que dans l’imitation des anciens, que ce soit dans l’ordre littéraire, artistique ou philosophique. Cette idée donc, d’une pensée autonome et originale pour banale qu’elle nous paraisse aujourd’hui, ne va probablement pas encore de soi à l’époque où Kant professe ses Leçons, et l’on imagine fort bien la nécessité pour lui de le répéter à de nombreuses reprises durant ses cours.

B : La métaphysique kantienne

Une des dimensions essentielles de ces Leçons est également celle de la réflexion kantienne sur la métaphysique : contre l’idée, hélas trop répandue, d’un Kant supposé vouloir liquider la métaphysique, il appert que cette dernière constitue peut-être la préoccupation première de sa pensée, non pas pour en décréter l’inanité mais bien plutôt pour en assurer les conditions de survie. Ainsi, et dès le début des Leçons, se trouve établi un lien fondamental entre la raison et la métaphysique : « Si l’on rassemble tout ce qui est rationnel dans la philosophie, c’est-à-dire tout ce qui est donné soit par la simple raison pure, soit ce qui, bien que donné par les sens, est considéré pourtant rationnellement c’est-à-dire la raison, alors il en résulte la métaphysique. » [6] La métaphysique est ici indubitablement posée comme étant l’affaire de la raison, et comme le produit de cette dernière : de ce fait, certes, produire une critique de la raison pure, ce sera produire une critique de son produit, et donc de la métaphysique, mais en aucun cas il n’est possible d’y lire une volonté de supprimer la métaphysique elle-même : il ne s’agit que de la réformer parce qu’en amont aura été réformée la raison elle-même. Mais, au risque de me répéter, la métaphysique purifiée est le produit de la réforme de la raison, ce qui veut dire qu’il faut, d’abord, s’intéresser à la raison elle-même : « La métaphysique ne donnera ni proposition dogmatique ni axiome a priori. Elle doit être précédée par la critique de la raison pure. » [7]

De ce fait, la métaphysique réformée, débarrassée de ses oripeaux dogmatiques, désignera la possibilité même d’un usage légitime des facultés humaines, dans l’exacte mesure où la réforme de la raison indiquera du même geste ce qu’il est possible d’exploiter dans l’esprit humain, afin de former une connaissance. Cela signifie que tout ce qui va relever des jugements a priori sera d’ordre métaphysique, en tant que lesdits jugements n’auront été possibles qu’en vertu de l’investigation de la raison : investiguer la raison, c’est découvrir une métaphysique possible, par laquelle seront énoncés les jugements légitimes, fussent-ils d’entendement : Kant le dit très explicitement : « La métaphysique contient les jugements de l’entendement qui sont séparés de toute expérience comme de toute relation aux sens. » [8]

Nous savons donc que la métaphysique n’est pas une affirmation dogmatique tirant des connaissances de la simple raison ; toutefois, elle n’est pas non plus ce qui permet d’établir un rapport de l’entendement aux phénomènes, elle ne dit pas pourquoi ni comment les choses nous apparaissent ; ce qu’elle permet de clarifier, c’est la manière dont la connaissance a priori est possible, et non comment l’apparition elle-même est possible : en d’autres termes, il me semble que Kant soustrait la démarche phénoménologique de la métaphysique, car cette dernière n’interroge que le rapport réellement immanent à l’esprit et non la possibilité pour l’esprit de se rapporter à des objets transcendants qui lui apparaîtraient. « La métaphysique, dit Kant, ne dit pas comment quelque chose nous apparaît, mais comment nous devons penser les choses. » [9]

C : Limites et insuffisances de ces Leçons

Ces Leçons ne sont pas, à proprement parler, indispensables à la bonne compréhension de Kant : certes, elles établissent, sans doute aucun, la représentation que Kant se fait de la métaphysique, et c’est déjà beaucoup, mais, commencées en 1767, elles demeurent très souvent en-deçà du Kant de la maturité, à telle enseigne que la notion même de « catégorie » n’y apparaît pas lorsque ce dernier établit la table du jugement. Arnaud Pelletier insiste longuement sur cette absence dans sa présentation, absence qui est fort significative : nous avons là un état encore gestatif de la pensée kantienne – les catégories sont appelées des « titres » –, et non une pensée sûre d’elle-même, capable de développer ses propres intuitions.

En outre, il manque toute la partie consacrée à la raison pratique ; cela est évidemment dommageable car la question de Dieu se trouve de fait abordée essentiellement sous l’angle théorique, ce qui dissimule en réalité toute l’argumentation kantienne de la postulation nécessaire pour la raison pratique de l’existence de Dieu. « La supposition de l’être suprême est une hypothèse théorique nécessaire, sans laquelle je n’ai aucun point par où commencer, ni rien pour me guider lorsque je dépasse les limites de ce monde. » [10] Il y a donc un effet de trompe-l’œil de ces Leçons qu’il ne me semble pas falloir lire comme une introduction à la pensée kantienne, et encore moins à la philosophie : c’est un outil de travail pour qui a déjà une connaissance certaine des œuvres kantiennes, et qui permet d’en évaluer l’évolution au cours des années 70 et 80. Mais en aucun cas il ne s’agit là d’une œuvre qui permettrait de véritablement comprendre l’ensemble de la philosophie kantienne.

L’apport le plus intéressant réside donc peut-être dans le titre, qui signale le sens du terme « Encyclopédie » dans la pensée allemande de ces années-là : loin d’être un récapitulatif des savoirs positifs d’une époque, il s’agit d’une réflexion sur la philosophie dont il s’agit de déployer en totalité le concept ; les railleries qui furent adressées à Hegel sur sa supposée volonté de totaliser le savoir ou d’en faire le tour tombent évidemment à l’eau lorsque l’on comprend véritablement le sens réel de l’usage d’un tel terme : il ne s’agit pas d’un savoir encyclopédique, mais bien d’une philosophie dont le déploiement du concept permet d’envisager un rapport possible à l’ensemble des savoirs. Nous sommes donc en présence d’une volonté de démontrer que la philosophie se rapporte, par nature, à tous les savoirs, et non face à une pensée folle qui aurait la prétention de collecter tous les savoirs grâce à la philosophie. Cela est bien sûr valable pour Kant, mais il est bon de le garder à l’esprit lorsque l’on aborde les écrits hégéliens.

Si cette édition de ces Leçons est donc une bonne nouvelle, il convient néanmoins d’en dissiper l’éventuel danger : cela est tout sauf une introduction à Kant ; c’est, dans certains cas, une clarification et, dans d’autres, une indication de l’évolution de la pensée kantienne, mais jamais une introduction, en dépit du caractère nécessairement didactique qu’impose la nature de cours professés à des étudiants de quinze ou seize ans. La traduction est bonne, l’idée de mettre en regard le texte allemand est excellente, et la présentation d’Arnaud Pelletier fort utile. Toutefois, il faut manier cela avec prudence, d’une part en raison des motifs sus-évoqués, et d’autre part parce qu’il ne s’agit jamais que de notes de cours, dont une seule copie a été conservée. Nous avons donc là un outil de travail pour le chercheur, fort bien conçu, mais en aucun cas un élément décisif quant à la compréhension même de l’œuvre kantienne.

Notes

[1Emmanuel Kant, Abrégé de philosophie, Traduction Arnaud Pelletier, Vrin, 2009

[2Ibid. p. 103

[3Ibid.

[4Ibid. p. 105

[5Ibid.

[6Ibid. p. 51

[7Ibid. p. 121

[8Ibid. p. 119

[9Ibid.

[10Ibid p. 143

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