ISSN 2269-5141

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Graham Harman : Prince of Networks. Bruno Latour and Metaphysics

Bruno Latour, cheval de Troie métaphysique

mercredi 16 décembre 2009, par Olivier Surel

Tout comme il y a une limite politique qui confine à l’inaction dans le seul recours à l’archive ouvrière, il en est une dans les normes de ce que le monde anglo-saxon désigne sous le nom de scholarship. Le livre de Graham Harman s’inscrit résolument hors de la performance académique parfois monomaniaque que désigne ce nom, et fait sien un principe d’impatience (qu’il nomme « lecture hyperbolique »), propre à toute volonté de faire muter une œuvre par une interprétation cultivée dans les ruminations hérétiques de la vie privée. Il aurait également pu faire sienne l’affirmation pour laquelle « une grande part de l’avant-garde a oublié qu’une partie de son travail consistait à séduire le lecteur afin de le pousser à s’y mettre ardemment à son tour » [1].

Parlant d’hyperbole, y a t-il pour autant lieu d’une exagération dans la volonté affichée dès les premières pages, de donner place à l’œuvre de Bruno Latour au sein de la métaphysique ? Revenons un instant sur nos pas, à la rencontre d’Harman lui-même, avant d’aborder ce qui constitue ici son « hommage intellectuel » à une figure tout au moins mal perçue dans le champ de la philosophie. Hérétique, il l’a été parmi les lecteurs de Martin Heidegger, auxquels il présentait, avant cet ouvrage, une lecture tout à fait singulière d’un couple central de l’œuvre heideggérienne : celui des concepts de Vorhandenheit et de Zuhandenheit. L’exemple pragmatique serait ici celui qu’il produit tout au long du présent ouvrage comme différence entre le caractère utilitaire d’un marteau comme « étant disponible » et son être « souterrain », dont l’orientation des affaires humaines (du Dasein écrirait moins lâchement un heideggérien) voilerait la nature. Rappelons en guise de précision que l’ouvrage en question s’intitulait Tool-Being [2], et qu’il s’agissait de lire ce couple en direction non d’une critique de la technique, mais d’un renouveau honorifique du concept d’objet. Voilà qui suffirait à irriter pour de bon une sensibilité naturaliste contemporaine, dominante, qu’elle favorise l’obédience deleuzienne comme l’obédience quinienne. C’est sans doute parce que la scène philosophique ici abandonnée est considérablement plus large ; abandon commandé par l’orientation de ce qu’il a choisi de nommer avec d’autres [3] un « réalisme spéculatif ». Malgré la difficulté d’une définition univoque pour cette nouvelle orientation qui ignore avec succès la division entre exercices analytique et continental de la philosophie, toutes ses figures peuvent être légitimement rassemblées sous l’étendard d’un anti-kantisme radical, kantisme qui culminerait selon l’un d’entre eux (Quentin Meillassoux), dans la position « corrélationiste », position qui rend théoriquement impossible l’existence d’une entité sans la pensée de cette même entité. A ce point, on se demanderait pourquoi se charger d’une position si paradoxale au premier abord, pourquoi, en effet, accoler la spéculation à un « réalisme » qui semble d’un point de vue naïf plus ajusté à un « platonisme » ?

Sans en venir à l’invocation développée de nos aînés althussériens et à la caducité de l’opposition entre idéalisme et matérialisme [4], disons que se lit ici un appel très particulier au « retour au réel ». Sans doute parce que la philosophie analytique nous a asséné une certaine volonté de réduction (préférant parfois le formalisme logique ou l’activité neuronale à tout autre niveau d’analyse), tout comme un postmodernisme naguère souverain en philosophie pour lequel tout ne se lisait qu’au crible d’ensembles tels que « société, épistémé, structures mentales, catégories culturelles, intersubjectivité, langage » [5]. D’où la nécessité pour Harman de déployer une approche (sous l’acronyme OOP, soit Object Oriented Philosophy, philosophie orientée-objet) qui rendrait justice aux objets ordinaires dans un sens étendu, des cocotiers aux neutrinos, des licornes à la Dutch India Company. Admettons : il y a là un lieu de vulgarisation des objets de la philosophie, toutefois salutaire dans son impératif de la faire sortir d’une quête de l’Etre sur les chemins broussailleux de la Forêt Noire, ainsi que Bruno Latour affectionne également d’en caractériser l’exercice heideggérien, qui nous le verrons, se voit défiguré dans sa rencontre avec l’ordinaire objectif médiatisé par Harman.

A l’occasion de cette première « résonance » entre les deux auteurs, avouons qu’intuitivement, un lecteur simplement familier du nom de Bruno Latour le classerait volontiers du côté du postmodernisme, un temps pourfendu à cause de sa propension à nier la validité objective des concepts mobilisés par l’institution scientifique, cela au cours des dites « Science Wars » des années 1990 dont les figures les plus vigoureuses furent sans conteste Alan Sokal et Steven Weinberg. Pour exhumer une pièce à conviction parmi d’autres, Harman lui-même cite une des assertions incriminées (non sans en reconnaître le caractère problématique selon d’autres critères), extraite de Pasteur. Guerre et paix des microbes [6], selon laquelle l’existence des ferments lactiques n’aurait raisonnablement pu précéder la nomination contemporaine de leur découverte scientifique. Autrement dit, les recherches du chimiste et physicien jurassien auraient, selon une interprétation in-charitable, fait émerger des micro-organismes en procédant ex nihilo [7]. Mais s’en tenir là ne saurait rendre justice au rôle plus fondamental que joue ici Latour, auquel Harman introduit par une note biographique, culminant dans l’épiphanie propre à un moment de conversion philosophique tel que le regretté François Zourabichvili le définissait dans son séminaire public comme « passage de la texture partagée du commun vers la vie philosophique » [8] : Latour à 25 ans s’extirpant de sa camionnette, adressant au ciel bourguignon des exclamations préfigurant son orientation théorique, soutenant pour lui-même que rien n’est réductible à rien, que tout est allié à tout. Tel moment discret fut celui d’une réalisation d’un antiréductionnisme militant, dirigé avant tout contre l’entreprise de « purification » moderne, selon ses propres termes, pour laquelle triomphe la division entre nature et culture, et dont la critique est déployée au sein d’un Nous n’avons jamais été modernes [9], ouvrage qui occupe avec d’autres, dans une interprétation étendue, la première partie du livre, selon le mariage du « centaure de la métaphysique classique avec le mandrill de la théorie de l’acteur-réseau » [10]. Le terme étant donné, précisons que pour Latour les objets sont effectivement définissables en tant qu’acteurs. De tels acteurs doivent, pour garantir leur apparition maximale, réaliser un maximum d’alliances. A ce point, le lecteur est prompt à se figurer une véritable théorie du partisan en direction des objets inanimés, mais rappelons que le point de vue humain n’a ici pas plus de privilège que les atomes ou les Jeux Olympiques de 1976 : leur vérité est garantie par leur persistance face à d’autres acteurs. Sans compter le style de Harman, qui évoque souvent celui d’un William James jumelé à l’esprit d’H.P. Lovecraft [11], l’assertion suivante nous ferait provisoirement dériver vers une définition de la vérité proche de celle du pragmatisme d’un W.v.O Quine par exemple : « Nous appelons vrai tout ce qui s’attache à quelque chose de plus durable, de moins vulnérable à la résistance d’autres acteurs » [12].

Mais l’antiréductionnisme de Latour ne sied en aucun cas à une option (naturaliste/pragmatiste chez Quine) pour laquelle la logique permet d’accéder aux traits les plus généraux de la réalité – à ce titre on regrettera tout de même un examen un peu rapide de la déduction, même si son statut d’objet privilégié de la logique n’a plus de validité en tant qu’elle côtoie tous les objets possibles, au même niveau ontologique que la Thaïlande ou les réservoirs de propane. L’option quinienne, puisqu’il en est question, succède et survit malgré tout dans une tradition où le rapport entre représentation et monde, entre mot et chose est défini comme rapport de référence. Or Latour accepte plus volontiers la nature de ce qu’il est convenu d’appeler peu heureusement après lui « référence circulante » : au cours du second chapitre de L’Espoir de Pandore [13], Latour, relatant une expérience amazonienne, conclut que tout objet inclus dans le développement du résultat scientifique est intégrable en toute légitimité dans la suite de médiations qui mène à sa mise à disposition des publics. Voilà qui déchaîne davantage les foudres des agents des Science Wars, mais sans leur céder pour autant, c’est à l’approche de questions philosophiques volontiers plus classiques que nous nous voyons désormais obligés par le texte même de séparer un temps Harman de Latour.

C’est dans la seconde partie de l’ouvrage que se déploie une critique implicite de ce qu’Harman nomme, pour dégager sa position propre, le relationnisme de Latour, relationnisme pour lequel l’objet n’est définissable que par ses relations avec d’autres objets. Latour n’avait sans doute d’autre choix que de livrer une telle vision du réel comme réseau distribué plutôt que comme empire bipolaire, dans sa tentative de destituer la division moderne, alors qu’elle multiplie aujourd’hui les hybridations des deux règnes qu’elle a institué sous les noms de nature et culture, de la baleine ornée de radars au fondamentaliste texan opposé au contrôle des naissances [14]. Harman postule plus avant que contrairement à toutes les philosophies qu’il nomme contre-intuitivement philosophies « radicales » – au nombre ouvert de sept, et qui cherchent toutes à « identifier l’unique radix, la racine de la réalité dans sa totalité », à « bannir les objets unifiés et autonomes en tant que produit de l’esprit réactionnaire, replaçant les objets soit par des faisceaux de qualités, des projections désirantes, des effets fonctionnels/environnementaux, des particules subatomiques ou un bain primitif de devenir » [15] – une philosophie orientée-objet se doit de rendre compte de l’objet comme d’un « vaisseau fantôme expulsant sur les mers un cargo véritable » [16]. C’est selon ces lignes énigmatiques, volontairement restituées, que nous pourrions mesurer ce qui viendrait enrichir la définition de l’objet héritée de Latour, en nous rappelant que la vérité est par lui attribuée à ce qui, au sein du réel, se soutient d’une certaine persistance. Pour le kantisme dont il s’agit ici de s’écarter, le degré de vérité maximal était alors en toute légitimité attribuable, si l’on refusait d’entendre les empiristes tels que Hume, au « Je » sensé accompagner toutes nos représentations, annexé aux catégories de l’espace et du temps qui demeurent depuis le couple consacré comme dimension unique de l’objectivité. Or c’est à cette double affirmation qu’il s’agit finalement pour Harman d’échapper, que nous résumerions ainsi : « il n’y a que le point de vue personnologique (humain) ; il n’y a que l’espace-temps ». Ainsi reste t-il à suppléer aux seules coordonnées spatio-temporelles que nous a légué la philosophie kantienne, par la spéculation sur deux autres dimensions qui ont ici pour nom eidos et essence, et donc, pour filer la métaphore de Harman, de restituer les droits du « vaisseau fantôme » en même temps que ceux du « cargo véritable », le vaisseau en question représentant bel et bien une essence dont le traitement harmanien de la causalité nous donne trop peu d’indices, sinon à replacer ce qui a trait au prototypes de la perception [17] sous la catégorie d’eidos – il est toutefois clair qu’il ne s’agit pas de la substance nécessaire des métaphysiques classiques, ce qu’indique une réhabilitation, fidèle à Latour, de la régression infinie. Nous nous en tiendrons là quant aux tenants de ce dessein, non seulement par contrainte d’économie mais surtout par volonté de ne pas confisquer au lecteur le plaisir d’aborder le style de Harman et la subtilité des développements qui achèvent l’ouvrage, dans la lecture conjointe de Brentano, Twardowski et d’un ontologue basque trop méconnu du nom de Xavier Zubiri. Cela en confiant volontiers pour conclure que Prince of Networks est essentiellement le produit d’un hommage intellectuel rendu à un catalyseur se tenant aux marges de la philosophie (Latour), un cheval de Troie théorique dont le dehors est une étude monographique, où les chefs d’Argos ainsi dissimulés, bruissant d’une métaphysique hérétique, annoncent leur déploiement futur dans les lignes systématiques qui ornent les dernières pages du livre. La promesse que peut faire ici à son tour le recenseur à la richesse de ces thèses tient à la poursuite de leur lecture dans un second livre à paraître d’abord exclusivement en français, sous le nom de L’Objet Quadruple [18], défiguration sans doute encore plus patiente de la tradition (pré-)phénoménologique ou latourienne, comme tentative de recouvrer « au moins quelques-unes des spéculations qui furent évincées de la philosophie au cours de l’année 1781 » [19].

Notes

[1David Foster Wallace, à l’antenne de KCRW dans Bookworm, archive rediffusée en ligne du 11 avril 1996.

[2Graham Harman, Tool-Being. Heidegger and the Metaphysics of Objects, Open Court, 2002.

[3Nommément Ray Brassier, Iain Hamilton Grant, et Quentin Meillassoux, lors du séminaire « Speculative Realism » organisé par Alberto Toscano à Goldsmiths College en avril 2007.

[4Voir notamment les travaux de Pierre Raymond pour lequel les deux options ne désignaient que deux attitudes par rapport au niveau plus fondamental de la science expérimentale.

[5Graham Harman, Prince of Networks. Bruno Latour and Metaphysics, Melbourne, Re.Press, 2009, p. 67. Pour cette citation et toutes celles qui suivent, notre traduction de l’anglais.

[6Bruno Latour, Pasteur. Guerre et paix des microbes, Paris, La Découverte, 2001.

[7Ce qui pourrait être patiemment dissipé par une étude de la reprise du concept d’instauration développé par Latour après Étienne Souriau, moins égarante que ladite « construction », comme modalité d’accueil et d’intensification des existants (comme l’exprime Harman, nous l’apercevrons, dans une certaine logique de l’apparaître du fait scientifique, « l’uranium et la paraffine construisent l’existence de Joliot de la même façon que la société française les façonnent en retour », op. cit., p. 75).

[8Notes personnelles du 18 novembre 2003.

[9Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 1991.

[10Graham Harman, op. cit., p. 5

[11Harman décrit d’ailleurs parfois assez librement sa position comme weird realism, par analogie certaine avec la weird fiction

[12Graham Harman, op. cit., p. 22.

[13Bruno Latour, L’Espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l’activité scientifique, Paris, La Découverte, 2007

[14Graham Harman, op. cit., p. 63.

[15Graham Harman, op. cit., p. 154.

[16Ibid. p. 203.

[17Nous pensons ici non sans risque, étant donnée la forte intonation phénoménologique du livre, aux travaux d’Eleanor Rosch.

[18Graham Harman, L’Objet Quadruple, tr. fr. Olivier Dubouclez, Paris, coll. MétaphysiqueS, PUF, à paraître courant 2010.

[19Graham Harman, Prince of Networks, op.cit., p. 222

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