ISSN 2269-5141

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Nicolas de Cues : La Sagesse selon l’Idiot

Idiota de saptientia

vendredi 1er janvier 2010, par Thibaut Gress

La parution d’une traduction d’un texte de Nicolas de Cues est toujours une bonne nouvelle ; qu’il s’agisse de l’Idiota, jalon majeur dans l’œuvre du Cusain, en est une meilleure encore. Que l’édition soit bilingue achève de combler le lecteur, qui pourra se reporter, à chaque fois que le besoin s’en fera sentir, au texte latin, en regard du texte français. Le seul regret que l’on pourra avoir porte sur l’extension de la traduction : Françoise Coursaget, traductrice du Cusain, a limité l’édition aux deux premiers moments de l’idiota, à savoir ceux consacrés à la sagesse, laissant dans l’ombre le dialogue sur la pensée et le dialogue sur les expériences pondérales. Le lecteur francophone pourra se rapporter, pour les deux dernières parties, à l’édition de Gandillac, qui eut la bonne idée de présenter le texte exhaustif de l’Idiota en 1942 [1]. Mais ne boudons pas notre plaisir, et savourons l’édition d’un texte tout à fait majeur dans l’économie de la pensée du Cusain.

A : Comment traduire « Idiota » ?

La traduction du maître mot du dialogue ne va pas sans poser problème : naturellement, le choix le plus immédiat serait celui de retenir l’idiot, mais ce terme a acquis en français une telle connotation péjorative qu’il induirait en erreur les lecteurs non prévenus. Dans l’édition de Gandillac, Bohnenstädt décida de traduire Idiota par « profane », ce qui avait le double mérite de proposer un terme plus neutre en français que celui d’idiot, et de dissiper les équivoques inhérentes à ce dernier. De surcroît, le traducteur justifiait son choix par une note fort éclairante : « L’Idiota est, selon l’étymologie grecque le « simple particulier » par opposition au technicien. Au Moyen Age le mot désigne souvent le laïc (antithèse du clerc), mais aussi le Franciscain de la première période, par opposition au savant Dominicain. » [2] C’est donc la particularité qui est visée par le terme même d’idiota et en aucun cas la bêtise ou la stupidité, comme pourrait le laisser penser à tort l’usage contemporain du terme.

Malgré ces préventions, Françoise Coursaget, dans sa propre traduction, a décidé de reprendre le terme « idiot » pour rendre idiota, au risque donc de faire croire, au moins de prime abord, que Nicolas de Cues retrace l’attitude d’un imbécile envers la sagesse. La justification de ce choix de traduction est pour le moins étrange : elle consiste à remarquer que l’idiot apparaît comme un homme privé de connaissances, comme le plus humble des hommes, ce qui justifierait donc la traduction. L’idiota est « ce qu’il y a de plus humble, de plus pauvre, de plus modeste et de plus faible dans la hiérarchie humaine, en quelque sorte un minimum absolu, ou presque, le plus opposé assurément à ce maximum absolu, ou presque, que représente l’Orateur ou le prélat. » [3] Si ce commentaire est tout à fait juste, il ne rend toutefois pas tout à fait justice à la notion de « particularité » ou de « singularité » que charrie le terme idiota, et qui disparaît donc dans la traduction proposée.

Néanmoins, il faut probablement reconnaître qu’aucune traduction n’est absolument satisfaisante, et il serait parfaitement injuste que de critiquer sans fin un tel choix qui se justifie au moins partiellement, grâce au début du dialogue dans lequel le fameux « idiot » mène une charge d’une grande violence contre l’orateur orator, représentant caricatural du savoir vain : « A voir tes grands airs, je m’étonne : tu t’épuises, par une lecture assidue, à lire d’innombrables livres et tu n’as pas encore été conduit à l’humilité ! Cela vient certainement du fait que le « savoir » « de ce monde », dans lequel tu penses être plus avancé que les autres, est une « bouffonnerie » « pour Dieu » et par suite t’ « enfle de vent ». Alors que le véritable savoir rend humble. J’aimerais que tu te tournes vers lui, car là est le trésor de joie. » [4] Nul doute que le Cusain ne mène ici l’éloge du non-savoir comme voie d’accès la plus efficiente à la sagesse, et dresse un accablant portrait des hommes de science, aveuglés par leur pseudo-savoir. A cet égard, la justification de la traduction par « idiot » se laisse défendre, à condition, encore une fois, de ne pas interpréter l’idiotie de l’idiot comme étant une stupidité, mais bien au sens où Clément Rosset avait souhaité le réintroduire, à savoir au sens de quelque chose d’unique, de solitaire et d’inconnaissable [5]

B : L’humilité de l’intellect

De quoi est-il question dans ces deux premières parties de l’Idiota ? Il est essentiellement question de la sagesse et de la manière de l’acquérir ce qui rendra nécessaire l’abandon des illusions intellectuelles. L’orateur, stupéfait par une telle démarche, s’écrie d’ailleurs : « Si ce n’est pas dans les livres des sages que se trouve le fourrage (pabulum) de la sagesse, où donc est-il ? » [6] Fidèle à sa subtilité, le Cusain fait dire à l’idiot qu’il ne s’agit justement pas de condamner les livres – ce serait un paradoxe insoluble que d’écrire un livre pour condamner les livres – mais de comprendre qu’il ne s’agit que de médiations et qu’en eux ne se trouve pas la sagesse à l’état de nature. « Je ne dis pas, affirme l’idiot, qu’il n’y est pas, mais je dis qu’on ne l’y trouve pas à l’état naturel. » [7] Il ne faut donc pas croire que le livre est la fin de la sagesse, il n’est qu’un intermédiaire qui contient à l’état déformé, ou en tout cas artificiel, une sagesse mutilée. Dès lors, la véritable sagesse se trouve peut-être davantage dans l’humilité, le non-savoir, que dans le savoir livresque, infiniment déformant. « Là est peut-être la différence entre toi et moi explique l’idiot. Toi, tu penses posséder le savoir, alors que tu ne l’as pas : de là ton orgueil. Tandis que moi, je connais que je suis un homme simple : de là mon humilité. En cela peut-être suis-je plus savant. » [8]

La subtilité du Cusain est donc de mener une critique de l’illusion du savoir livresque sans pour autant délégitimer ce dernier : ni suffisant, ni obstacle absolu, le savoir livresque apparaît comme un entre-deux dont l’erreur majeure serait d’en absolutiser les pouvoirs. Il ne s’agit pas de renoncer au savoir, mais bien plutôt d’en comprendre l’insuffisance, en raison même de la nature de la sagesse ; celle-ci, irréductible à tout savoir, se confond davantage avec le non-savoir qu’avec le savoir. On comprend alors quelle est l’illusion la plus tenace que dénonce le Cusain : celle des pouvoirs de l’intellect. Ce dernier, quoiqu’absolument nécessaire, n’est pas capable d’atteindre la sagesse. Ainsi, « ceux qui pensent que la sagesse n’est autre que ce qui est compréhensible par l’intellect, et que le bonheur n’est autre que celui qu’il leur est possible d’atteindre, ceux-là sont loin de la vraie sagesse éternelle et infinie : ils sont au contraire tournés vers quelque repos susceptible de finir, dans lequel ils pensent que se trouve la liesse de la vie, alors qu’elle ne s’y trouve pas. » [9] Encore une fois, il ne faut pas y voir le renoncement à l’intellect, mais il convient d’en comprendre l’usage particulier que propose Nicolas de Cues : le confort de la certitude intellectuelle, le repos de l’esprit qui croit connaître, voilà l’erreur qui éloigne à jamais de la sagesse. En revanche, l’intellect qui mesure son ignorance, qui mesure la distance qui lui reste à parcourir, voilà ce qui mène véritablement à la sagesse. Le Cusain propose ainsi un usage tout à fait original de l’intellect en ceci qu’il en fait l’outil d’un non-savoir, qu’il en maintient l’usage pour en détruire l’objet.

Maintenir l’intellect pour supprimer son objet (la connaissance positive), c’est là une démarche que l’on retrouve dans bien d’autres ouvrages, par exemple – et entre mille autres – dans Le tableau ou la vision de Dieu. Dans ce très beau texte, le Cusain explique fort bien la manière dont le bon usage de l’intellect est celui par lequel il se fait ignorant : « Il faut donc, écrit Nicolas de Cues, que l’intellect devienne ignorant et qu’il se tienne dans l’ombre s’il veut te voir. Mais, mon Dieu, que sont ensemble l’intellect et l’ignorance, sinon la docte ignorance ? Tu n’es donc accessible, Seigneur, toi qui es l’infinité, qu’à celui dont l’intellect est dans l’ignorance, c’est-à-dire qu’à celui qui sait qu’il t’ignore. » [10] L’intellect se faisant ignorant, renonçant aux illusions intellectuelles, voilà la docte ignorance, voilà ce non-savoir bien plus sage que le savoir officiel des livres, et voilà la voie d’accès la plus efficiente que le Cusain propose pour atteindre la sagesse.

C : Puissance spéculative du dialogue

La deuxième partie de l’Idiota, plus spéculative, vise à rendre compte de la manière dont toute chose doit être pensée à partir de la rectitude divine, ce qui signifie immédiatement que Dieu est cela même que l’on présuppose dans chaque question posée. « Dieu, affirme l’idiot, est le présupposé absolu lui-même (Deus est ipsa absoluta praesuppositio omnium) » [11] en ce sens qu’en Dieu convergent toute idée de vérité, de rectitude, de justesse et de justice. Ainsi, évoquer l’idée même de vérité présuppose la vérité divine, la vérité de Dieu, dans le double sens du génitif. Dans un geste manifestement platonicien, le Cusain en déduit un rapport de modèle à copie entre le monde divin et le monde ici-bas, celui-ci étant le lieu de la rectitude dégradée. De ce fait, « l’exactitude, la correction, la vérité, la justice ou la bonté que l’on peut trouver en ce monde sont des notions participant d’une certaine façon de ces valeurs absolues, et des copies dont ces valeurs sont les modèles. » [12]

La spéculation va dès lors reprendre ses droits puisque la notion même de modèle a été introduite ; or, si l’intellect, en vertu de ce que la première partie du dialogue a établi, ne saurait atteindre une connaissance positive de l’absolu, si donc l’absolu ne se laisse guère embrigader dans les catégories intellectuelles, il faut alors en déduire que le modèle absolu doit être pensé d’une tout autre façon que celle qui nous est proposée par l’intellect. C’est pourquoi la spéculation prend le relais, afin d’établir le fait que le modèle absolu échappe à la notion même de grandeur, que celle-ci se décline en grandeur ou en petitesse. L’infinité, va expliquer l’idiot, sera synonyme de rectitude absolue, et par un extraordinaire transfert du raisonnement géométrique au cadre théologique, le Cusain va établir la possibilité d’une ligne infinie qui sera le modèle de tout autre chose, et de tout ce qui peut exister. C’est pourquoi, « la ligne infinie est le modèle de toutes les figures qui peuvent être faites à partir de lignes, puisque la ligne infinie est l’acte infini ou la forme de toutes les figures formables. Et quand tu reviendras au triangle et que tu te seras élevé jusqu’à la ligne infinie, tu découvriras qu’elle est elle-même le modèle le plus exact de ce triangle (…). » [13]

Il faut ici prendre la mesure de ce que le Cusain propose, et qui fait le charme de l’ensemble de sa pensée : au moment même où l’intellect renonce à ses ambitions, la pensée s’affirme : la spéculation prend le relais, ce qui est irreprésentable demeure objet de discours. La note qu’y consacre Roger Bruyeron est tout à fait juste, à cet égard : « La forme spéculative du raisonnement est remarquable, car nous raisonnons sur de l’irreprésentable : qu’est-ce en effet que la rectitude absolue qui est le modèle de toutes choses sinon l’Idée de rectitude qu’appréhende la pensée au-delà de toute expérience possible ? Nous sommes au plus près du Parménide ou du Sophiste, ou du raisonnement mathématique, mais il est inutile d’invoquer une expérience mystique afin de justifier ce mouvement dialectique, alors que l’exigence qui porte la raison la conduit naturellement au dépassement de l’expérience. » [14] La raison dépasse le représentable, dépasse l’intellect, et conduit à une transition du géométrique au théologique, ce qui n’est pas sans évoquer ce que produira Hegel quatre siècles plus tard.

Il y a donc pleinement lieu de se réjouir de la parution de ce bel ouvrage, bien traduit, disposant d’un appareil de notes plutôt efficace, rendant justice à la puissance spéculative du Cusain, à la force même de sa création logique, dont un exemple nous est fourni par ces quelques mots : « Or ce qui n’est ni plus grand ni plus petit, nous l’appelons égal. Le modèle absolu est donc l’égalité, l’exactitude, la mesure où la justice, ce qui est la même chose que la vérité et la bonté, qui est la perfection de toutes les valeurs que l’on peut prendre pour modèle. » [15] Dieu est l’égalité du maximum absolu et du minimum absolu, pensée développée dans la Docte ignorance mais dont l’Idiota reprend ici les fondamentaux. On ne saurait être que séduit par cette force spéculative appelant à l’humilité de l’intellect, contrastant si puissamment avec une tendance contemporaine à réprimer la spéculation pour mieux libérer la cuistrerie sémantique.

Notes

[1cf. Nicolas de Cues, Œuvres choisies, Edition Gandillac, Aubier-Montaigne, Paris, 1942

[2cf. Nicolas de Cues, Le profane, in Nicolas de Cues, Œuvres choisies, op. cit., note 1 p. 214

[3Nicolas de Cues, La sagesse selon l’idiot, Traduction Françoise Coursaget, Hermann, 2009, p. 12

[4Ibid. p. 31

[5cf. Clément Rosset, Le réel. traité de l’idiotie, passim, Minuit, 2004

[6Ibid. p. 31

[7Ibid.

[8Ibid. p. 33

[9Ibid. p. 45

[10Nicolas de Cues, Le tableau ou la vision de Dieu, Traduction Agnès Minazzoli, Cerf, 1986, p. 59

[11Nicolas de Cues, La sagesse selon l’idiot, op. cit., p. 69

[12Ibid. p. 79

[13Ibid. p. 85

[14Ibid. note 19, p. 129

[15Ibid. p. 83

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