ISSN 2269-5141

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Christiane Chauviré : L’immanence de l’ego

Langage et subjectivité chez Wittgenstein

jeudi 28 janvier 2010, par Thibaut Gress

C’est un ouvrage dont le titre semble constituer un double clin d’œil que Christiane Chauviré vient de publier aux PUF dans l’excellente collection « philosophies » [1] D’une part nous pensons évidemment au premier ouvrage philosophique de Sartre, La transcendance de l’ego, dans lequel l’auteur de L’être et le néant cherchait à mettre l’ego à la porte de la conscience, afin de le réintégrer dans l’ordre normal de l’être, et par rapport auquel Christiane Chauviré semblerait opposer la démarche de Wittgenstein, réintégrant l’ego dans une certaine immanence dont il conviendrait de préciser les modalités. Mais d’autre part, nous ne pouvons pas ne pas penser à la très belle étude de Jacques Bouveresse, Le mythe de l’intériorité [2] dans laquelle se trouvait établi le refus wittgensteinien de penser précisément la pertinence de l’intériorité : ce que Bouveresse avait appelé « l’œil mental » [3] était décrit comme impitoyablement broyé par la démarche de Wittgenstein, mettant fin à l’idée d’un ego cogito pur. L’opposition avec Husserl était radicalisée par les soins de Bouveresse, et le transcendantal devenait chez Wittgenstein les jeux de langage eux-mêmes, qui en assumaient pleinement le rôle. La première réaction du lecteur français face au titre de Christiane Chauviré peut donc être celle de la surprise, tant l’étude classique de Bouveresse nous avait habitués à lire Wittgenstein comme refusant très précisément l’immanence de l’ego. Montrer que cela est plus nuancé, telle est la tâche à laquelle Christiane Chauviré s’attelle, avec un bonheur certain, disons-le dès à présent.

A : L’ego immanent au langage

La thèse de Christiane Chauviré consistera non pas à renier les travaux de Bouveresse mais à montrer, contre le radicalisme des lectures des années 70, que demeure dans le Tractatus quelque chose comme une subjectivité, dont il conviendrait de restituer les contours et la nature. Ainsi, « même si en un sens le Tractatus participe bien de la crise du Ich à Vienne au tournant du siècle et de l’Ichlosigkeit, on peut aussi trouver dans le Tractatus le résidu d’une philosophie transcendantale du sujet à consonance kantienne, qui mènerait à son terme la critique kantienne du Cogito cartésien et du sujet comme substance pensante (âme ou esprit). » [4] La thèse de l’ouvrage est ici tout entière contenue, et chacun en mesurera l’aspect nuancé et subtil : Wittgenstein maintiendrait une pensée critique du sujet, qui aurait pour objet de mener à bien la destruction de l’illusion substantialiste telle que Kant nous l’avait révélée. Ce serait donc un Wittgenstein plus kantien que Kant, qui parviendrait à accomplir ce que Kant aurait laissé encore inachevé, que veut nous restituer Christiane Chauviré. Pour le dire très clairement, Wittgenstein maintiendrait un sujet, mais entièrement dépsychologisé, accédant ainsi à un degré de dépsychologisation que Kant n’aurait pas su atteindre.

La question qui se pose est aussitôt la suivante : où se trouve le sujet de Wittgenstein, s’il ne se trouve pas dans la psychologie ? Fort logiquement, Chistiane Chauviré va l’identifier dans le langage. Un certain nombre de réflexes linguistiques vont contribuer à maintenir quelque chose comme la subjectivité, mais une subjectivité absolument dépsychologisée, non substantielle, entièrement pensée à nouveaux frais. On trouve ainsi dans les Carnets une analyse des pronoms possessifs – mon, ma, mes – qui introduit un renvoi à quelque chose comme une mienneté, dessinant elle-même les contours d’un ego. Je ne peux dire « mon » ou « ma » qu’à la condition qu’un ego existe. « C’est un premier pas vers l’idée de l’immanence de l’ego au langage, qui se développera dans la seconde philosophie de Wittgenstein. » [5] Il y a ici quelque chose de tout à fait fascinant, et qui montre à quel point l’analyse de Christiane Chauviré ne heurte pas de front celles de Bouveresse : l’ego est certes immanent, mais il est immanent au langage, affirme C. Chauviré ; de ce fait, le mythe de l’intériorité, c’est-à-dire la critique du mentalisme, n’est pas remis en cause par les propos de C. Chauviré : l’immanence est déplacée, elle ne désigne plus l’intériorité d’un esprit, mais l’intériorité d’un langage, et laisse ainsi sauve la dénonciation du mythe de l’intériorité au sens où Bouveresse la déploie.

B : La question du solipsisme

Il faut à présent tirer les conséquences de ce que l’on a précédemment établi : si l’ego auquel renvoient certains signes linguistiques n’est pas immanent à l’esprit mais est au contraire immanent au langage, alors il faut aussitôt en déduire que lorsque je dis « mon » ou « ma », je ne renvoie pas à un ego substantiel, mais je ne fais qu’exprimer une potentialité contenue dans le langage : le problème de l’ego est donc pleinement linguistique, et nullement psychologique. Pour le dire encore plus clairement, Wittgenstein ne s’oriente pas vers l’indexicalité du « je » et si « je » indique quelque chose, ce n’est que de manière dérivée que se trouve indiqué non pas un ego mais ce qu’il appelle « le point de référence d’un système. » Cette précision est cruciale, en ceci qu’elle évite d’attribuer au langage le rôle d’un dérivatif renvoyant à un ego substantiel : le « je » implicitement contenu dans les possessifs ne renvoie pas à la substantialité de l’ego, mais établit un point d’origine linguistique, si bien que le problème demeure pleinement circonscrit dans les jeux de langage. « Dire « je », explique donc C. Chauviré, établit non seulement un point d’origine mais aussi le système qui va avec (je n’est pas tu, il, nous). » [6]

Cette analyse est étayée par de nombreuses citations de Wittgenstein, dont celle-ci tirée du Cahier bleu : « En me qualifiant comme sujet, je modifie simplement les règles du jeu linguistique » Il y a donc dans le langage la possibilité d’introduire un parler subjectif, mais cette parole subjective demeure précisément une parole et cela ne libère en aucun cas la possibilité d’hypostasier celle-ci en sujet substantiel. A cet égard, le passage le plus significatif est sans aucun doute le § 5. 641 du Tractatus qui s’inscrit dans une discussion serrée avec le solipsisme et qui amène Wittgenstein à conclure ainsi : « Il y a donc réellement un sens selon lequel il peut être question en philosophie d’un je, non psychologiquement. Le je fait son entrée dans la philosophie grâce à ceci : que « le monde est mon monde ». Le je philosophique n’est ni l’être humain, ni le corps humain, ni l’âme humaine dont s’occupe la psychologie, mais c’est le sujet métaphysique qui est frontière – et non partie – du monde. » [7] Dans ce célèbre paragraphe, Wittgenstein maintient donc la possibilité d’un ego, en tout cas d’un je, mais en tant que limite de mon monde propre, c’est-à-dire de mon langage. « Le sujet, écrit Wittgenstein en 5. 632, n’appartient pas au monde, mais il est une frontière du monde. » [8]

Il faut mesurer les conséquences de cette affirmation : si le sujet n’est rien d’autre que la frontière de mon monde, alors la question du solipsisme est aussitôt posée, d’ailleurs de manière explicite, par la nécessité de l’enchaînement : « ce que le solipsisme veut signifier écrit Wittgenstein, est tout à fait correct, seulement cela ne peut se dire, mais se montre. Que le monde soit mon monde se montre en ceci que les frontières du langage (le seul langage que je comprenne) signifient les frontières de mon monde. » [9] Mais il y a là une terrible ambiguïté, que rappelle C. Chauviré : ce que Granger traduit par « le seul langage que je comprenne » laisse mal percevoir cette ambiguïté, dans la mesure où l’allemand écrit die Sprache, die allein ich verstehe ce qui pourrait être traduit par « le langage que je suis le seul à comprendre »… On peut donc y voir aussi bien le langage que je suis le seul à comprendre ou le seul langage que je comprends, ce qui propose deux voies radicalement différentes. Quelle que soit la traduction – et donc l’interprétation – retenue, force est de constater que Wittgenstein se sert avec malice du solipsisme pour penser la signification même de la subjectivité. « Le solipsisme bien compris du Tractatus, écrit C. Chauviré, se détache du solipsisme naïf des Carnets, et, tout en mettant le solipsisme en contradiction avec lui-même, Wittgenstein s’en sert comme modèle pour penser le sujet métaphysique, réduit à sa plus simple expression. » [10]

L’usage que Wittgenstein propose du solipsisme est, dans ces conditions, fort nuancé. Wittgenstein ne reconnaît pas comme valide le solipsisme, en tout cas après le Tractatus puisqu’il en montre le caractère tautologique ; à cet égard, Bouveresse a raison d’écrire : « Il est certain que le solipsisme paraît découler nécessairement, en matière pratique, de la théorie wittgensteinienne du sujet voulant ; mais cela n’a sans doute pas empêché l’auteur du Tractatus de considérer le solipsisme théorique comme une absurdité patente. » [11] Mais s’il refuse la tautologie que constitue le solipsisme, Wittgenstein ne s’en sert pas moins pour penser la signification du sujet, à tel point qu’il semble dire que le solipsisme essaie de dire quelque chose de correct, tout en proférant un non-sens. C’est donc un bon modèle pour contrer la métaphysique du sujet, mais ce n’est pas une position suffisamment affranchie du non-sens pour pouvoir être adoptée. Bref, ce que veut dire le solipsisme est correct, mais cela ne peut se dire, voilà toute l’ambiguïté du problème.

C : Une subjectivité sans psychologie

Cette volonté de maintenir un ego immanent au langage, mais affranchi de toute dimension psychologique et substantielle amène Wittgenstein à penser la psychologie elle-même. « La théorie de la connaissance, écrit-il, est la philosophie de la psychologie. » [12] En d’autres termes, il serait illusoire de faire l’économie d’une définition de la psychologie, pour autant que l’on cherche à mener à bien une théorie de la connaissance. Pour ce faire, Wittgenstein va penser contre Russell le rapport de la proposition à l’objet : en apparence, il semble qu’une proposition p soit en relation avec un objet A. Contre cette apparence, développée par Russell, Wittgenstein va affirmer que nous n’avons pas affaire à une coordination d’un fait et d’un objet, mais bien à la coordination de faits eux-mêmes, par la coordination de leurs objets. Et Wittgenstein de conclure : « Ceci montre encore que l’âme – le sujet, etc. – telle qu’elle est conçue dans la psychologie superficielle d’aujourd’hui, est une pseudo-chose. Car une âme composée ne serait en effet plus une âme. » [13]

Mais à quoi nous conduit alors Wittgenstein ? Il nous conduit à une pensée de la psychologie qui vise à dissiper les illusions de cette dernière, qui vise à comprendre que l’on n’a jamais affaire qu’à une « pseudo-chose » lorsqu’on parle de l’âme, si bien qu’il nous faut dissocier de manière drastique la psychologie de la subjectivité : s’il y a bien quelque chose comme une subjectivité immanente au langage, celle-ci n’appelle en aucun cas de psychologie, ce qui fait dire à C. Chauviré que « Wittgenstein dissocie psychologie et subjectivité. Le prix à payer est l’acceptation d’une « psychologie sans âme » et d’une subjectivité sans psychologie. » [14] Un tel sujet, tel que le pense Wittgenstein, ne peut être réfuté par un argument de type humien disant qu’on ne rencontre jamais le sujet dans l’expérience ; en effet, on ne peut le rencontrer puisqu’il est une limite du monde comme évoqué ci-dessus. Le sujet du Traité est trop minimaliste, pour être un « je pense », il est à peine un « je », et il est ce qui reste quand on a réduit la substance cartésienne, dans un geste de réduction bien plus radical que celui de Kant : le sujet kantien est une forme sans contenu ; le sujet métaphysique du Traité ne peut même pas accompagner nos représentations, il est un reste, un vestige du kantisme. Mais quoique réduit à un simple point, il n’en est pas moins réel.

Mais que se passe-t-il après le Traité ? Le Cahier bleu aborde de façon critique la question de la référence ou de l’indexicalité supposée du « je » et conclura négativement : l’usage du « je » dans le cogito n’est pas référentiel, ce qui ne signifie pas qu’aucun usage du « je » ne le soit. « Tout se passe comme si le jeune Wittgenstein se désintéressait de la question de la référence de « je » pour s’orienter en 1929-1930 vers l’idée d’un rôle configuratif de « je ». Dans le Traité, les signes doivent simplement être liés dans la proposition en fonction des possibilités de combinaison en états de choses prescrites par la nature même des objets (…). » [15] Mais après le Traité, le « je » configure le langage, à partir d’un point précis qu’il inaugure. « Le langage constitue le « je » en sujet et ce sujet lui reste entièrement immanent comme centre institué d’un système de repérage. » [16] Dire je ne renvoie donc pas vraiment à un sujet, mais il renvoie à une possibilité langagière, à un trait immanent au langage qui permet de configurer celui-ci. On peut ainsi parler d’une « subjectivité sans sujet » comme le propose C. Chauviré, expression paradoxale s’il en est, mais qui présente le mérite réel de suggérer le maintien d’une subjectivité à l’intérieur même du langage sans pour autant poser l’existence d’un sujet sous quelque forme que cela soit, psychologique, substantiel, et même logique.

Ce petit livre s’avère ainsi précieux, d’une part pour comprendre le traitement que Wittgenstein réserve à la subjectivité mais aussi, d’autre part, pour prendre conscience du fait que le « je » tel que Wittgenstein le conçoit n’a finalement de sens qu’en contexte : ce n’est que dans l’immanence du langage que peut se déployer la subjectivité, posant ainsi progressivement un cadre de configuration dans lequel une certaine façon d’employer les signes se trouve assurée et régie par les usages grammaticaux. Il est difficile de savoir s’il y a un sujet, mais s’il existe, il n’est rien d’autre que l’usage grammatical que l’on en fait, telle est la leçon de Wittgenstein que restitue avec clarté Christiane Chauviré, et qui ne s’oppose pas réellement aux travaux classiques de Bouveresse puisque l’intériorité comme profondeur mentale est bel et bien récusée.

Notes

[1Christiane Chauviré, L’immanence de l’ego. Langage et subjectivité chez Wittgenstein, PUF, coll. Philosophies, 2009

[2Jacques Bouveresse, Le mythe de l’intériorité, Minuit, 1976

[3Ibid. p. X

[4Ibid. p. 6

[5Ibid. p. 10

[6Ibid. p. 18

[7Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Traduction Gilles-Gaston Granger, Gallimard, coll. Tel, p. 95

[8Ibid. p. 94

[9Ibid, § 5. 62, p. 93

[10Chauviré, op. cit. p. 56

[11Bouveresse, op. cit., p. 145

[12Wittgenstein, op. cit., § 4. 1121, p. 57

[13Ibid. § 5. 5421, p. 90

[14C. Chauviré, op. cit., p. 76

[15Ibid. p. 108

[16Ibid. p. 127

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