ISSN 2269-5141

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Thibaut Gress : Apprendre à philosopher avec Descartes

Un essai introductif à la pensée cartésienne

mardi 19 janvier 2010, par Raoul Moati

A : Une nouvelle façon de s’adresser au grand public : l’essai introductif

Thibaut Gress, fondateur du site actu philosophia, a signé à la fin d’année 2009, son tout premier livre [1], dans la nouvelle collection éditée par Ellipses, « Apprendre à philosopher avec », qui consacre une série de livre sur les grands auteurs de l’histoire de la philosophie. Saluons le coup de maître accompli par Thibaut Gress qui offre à un lectorat très large, un livre à la fois pédagogique et exigeant sur un auteur d’apparence facile, trop souvent caricaturé par la vulgarisation, à laquelle, et c’est là toute la prouesse, ne cède jamais la démarche de Thibaut Gress. Ce dernier ouvre sans aucun doute (espérons-le tout au moins) avec ce livre, une nouvelle ère dans la confection d’ouvrages d’introduction à la philosophie destinés au grand public. Son livre ne relève en effet ni de l’étude universitaire ciblant un public d’experts, ni de ce qu’on appelle, à l’heure du retour à l’exercice de la pure sophistique (anti-philosophique) par le biais d’ouvrages, de disques et autres productions culturelles, la vulgarisation. La philosophie a dû payer un prix très lourd dans le malentendu qu’une telle sophistique a engendré (simplification des doctrines, impression de facilité rhétorique et d’accessibilité au détriment de l’exigence conceptuelle et d’analyse, réduction de la philosophie à la quête du sens de la vie, etc). La recrudescence de l’intérêt du grand public pour la philosophie a donc quelque chose de préoccupant, et c’est par la voie de la sobriété que le livre de Gress y répond, c’est-à-dire par l’exigence et la précision mises au service de la clarté. Cette articulation donne au livre de Gress toute sa puissance introductrice à l’œuvre de Descartes.

Pour qualifier la nature de l’ouvrage, réussissant le pari de ne céder devant aucune des deux exigences de clarté et d’approfondissement, on parlera ici d’un essai introductif. Ce livre articulant en effet, en toute harmonie, les exigences de l’essai aux vertus de l’introduction. Soulignons notre admiration, d’autant que nous avons pu suivre dans ses étapes, et pourtant à notre insu, l’élaboration de l’ouvrage de Gress. A notre insu, en effet, car Thibaut Gress n’a fait part à ses amis et collaborateurs de la parution de son livre qu’une fois celui-ci édité, alors même que tout au long de ces dernières années, j’ai pu, pour ma part, assister à l’évolution de sa pensée sur Descartes (par la voie d’échanges très intenses et d’une correspondance où la genèse du propos est patente), gagnant à chaque fois en fermeté, en clarté et en profondeur.

B : Exégèse cartésienne et influences renaissantes

D’un point de vue personnel, je ne puis que je me réjouir de voir le travail de Thibaut Gress aboutir avec une telle maestria dans le présent livre. Cet ouvrage de présentation n’hésite pas, de par l’originalité de certaines des thèses qu’il défend sur Descartes, à convoquer les plus grands noms de l’exégèse cartésienne, et cela non pas seulement pour appuyer son propre propos, mais aussi pour en découdre, et manifester explicitement son désaccord quand il le juge nécessaire. L’ouvrage de Gress ne représente donc en rien la synthèse d’une telle exégèse, telle qu’il en existe aujourd’hui pléthore, il représente une admirable prise de partie intellectuelle (reproduisant par bien des côtés et surimpression, le geste cartésien lui-même d’arrachement vis-à-vis des opinions existantes).

Il est à noter à ce titre, que Gress insiste beaucoup plus sur les influences renaissantes que médiévales qui se seraient exercées sur Descartes, et démarque ainsi son commentaire de l’interprétation gilsonienne. On ne saurait ici restituer dans toute son envergure le propos de Thibaut Gress, tant celui-ci embrasse de manière aussi impressionnante que concise la totalité de l’œuvre de Descartes, d’une manière très systématique, et par là impressionnante. L’exploit est donc autant qualitatif que quantitatif, on ne peut donc qu’espérer qu’il se prolonge dans les années à venir et que Thibaut Gress nous délivre bientôt, dans son intégralité, son système interprétatif de Descartes dont ce livre à n’en pas douter constitue les prolégomènes.

C : L’idéalisme cartésien en question

On se propose pour règle, simplement illustrative, de suivre les premières séquences du livre afin de bien montrer l’originalité de l’approche proposée par Thibaut Gress, et la récusation de la thèse d’idéalisme imputée à l’entreprise cartésienne, qui constitue l’un des points les plus importants de la démonstration menée par l’auteur.

Thibaut Gress instruit son enquête avec une grande élégance, et répartit son commentaire en neuf étapes dans une sorte de progression allant du plus abstrait au plus concret (douter, penser, connaître, transcender, connaître le monde, connaître le corps, corps mécanique et corps animé, éprouver l’unité humaine : les passions, vivre livre). Partant à juste titre de la démarche fondatrice pour la philosophie de Descartes du « doute », Gress insiste sur le fait que « si le geste cartésien est bien celui du refus de la créance accordée aux maîtres, cela ne suffit pas encore pour en faire un grand rénovateur » [2]. L’épreuve du doute cartésien exigeant d’aller plus loin que de s’en tenir au « seul rejet de l’autorité au profit de l’examen rationnel des opinions », qui, rappelle Gress, se révèle être le propre d’une époque imprégnée des « tendances renaissantes ». Pour reprendre le mot bien choisi de Gress, si Descartes s’enracine dans un contexte où la procédure de douter est élevée au rang d’exigence suprême de la raison, l’originalité de son geste ne réside pas seulement dans la répétition d’une telle exigence, mais dans le geste encore plus radical de « transcender » celle-ci, de la refondre de part en part.

C’est qu’à la différence de ce que Gress identifie sous l’expression de « tendances renaissantes », la raison au sens de Descartes, ne saurait se voir réduite au seul instrument d’examen et de discrimination des opinions, elle procède bien plutôt de l’exigence de « reconstruire par soi-même, dans et par l’immanence de l’esprit, les certitudes rationnelles » [3]. De sorte que, ainsi que Gress le fait remarquer de manière décisive : « Descartes ne choisit pas parmi un éventail de connaissances celles qui lui paraissent rationnelles, il construit par lui-même ses connaissances » [4]. A l’examen discriminant entre les opinions existantes, Descartes oppose la raison comme faculté de découverte rationnelle des évidences. Celle-ci exige au préalable l’abandon, voire « la mise à terre », des croyances existantes, sous la forme de ce que Gress nomme un « irréductible préalable ». Menant son enquête d’une main de maître, Gress rappelle à très juste titre que c’est à l’état de « quelques évocations » [5] que le doute est suggéré (à défaut d’être thématisé pleinement) par Descartes dans le Discours : « il faut attendre 1641 et les Méditations pour que le doute soit clairement annoncé comme le premier moment de l’activité rationnelle » [6]. Ecartant deux écueils, le premier fondé sur « l’accusation nihiliste du procédé cartésien » [7], le second reposant sur l’identification d’une complaisance de nature sceptique à l’égard du fait de douter, Gress rappelle le caractère explicitement constructeur de la démarche cartésienne. Toutefois, souligne Gress, après Descartes, le doute ne peut s’accomplir dans sa radicalité qu’au moment propice de la maturité, celle-ci doit permettre en effet « une compréhension maximale de ce que doit être le doute » [8], à partir de laquelle fonder l’évidence de l’ego.

L’exigence du doute implique donc tout autant rappelle Gress l’exigence de son dépassement. De là suivent des analyses très convaincantes, examinant dans son détail le mouvement suivi par le texte cartésien jusqu’à la découverte de l’ego où Thibaut Gress met en garde contre la tentation du contresens en soulignant que la certitude ontologique qui résiste au doute (celle d’être) « est moins la conséquence logique de la pensée » qu’il n’est « sa condition de possibilité » [9]. En effet « la logique ne résiste pas à la force d’un Trompeur très puissant » [10], c’est pourquoi ce que Gress identifie comme la « voie ontologique » des Méditations (par opposition à la « voie logique » du Discours) offre « la possibilité de résister aux tromperies de ce dernier » : « Ici, la certitude n’est plus d’ordre logique mais d’ordre ontologique, soutient Gress, mon existence résiste absolument aux tromperies, quelles qu’elles soient, car même si un Trompeur très puissant me trompe, il me trompe, et cet accusatif désigne une existence certaine, la mienne » [11]. Cette clé de lecture et la distinction sur laquelle elle repose, entre logique et ontologie, s’avèrent très éclairante, autant que l’est le commentaire que propose Gress, de l’ajout fameux (et qui a donné lieu à tant de controverses interprétatives) venant conditionner la véracité de la proposition je suis, j’existe, à savoir la formulation de cette clause apparente : « toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit ». D’après Gress, celle-ci qui permettrait de comprendre que si le fondement ne procède jamais d’un acte de pensée, « il n’en demeure pas moins vrai que pour le sujet, le fondement n’est valable que dans ce qui circonscrit la sphère des validités, à savoir la pensée » [12]. Autrement dit, contrairement à la tentation de voir à travers celle-ci l’exercice d’une quelconque auto-fondation du sujet, ce que Descartes signifie, c’est qu’à chaque fois que je prononce ou pense cette proposition, il est impossible qu’elle ne soit pas vraie, et cette impossibilité est constitutive de la découverte de l’ego. Thibaut Gress récuse en toute cohérence avec ce qui précède, la coïncidence de la pensée et de l’ego, d’après lui, l’ego ne s’épuise pas dans l’activité de la pensée : « il est impératif de rappeler que l’ego précède l’attribut, c’est-à-dire que la pensée est postérieure à l’ego, et ne saurait être dans ces conditions le fondement de l’ego » [13] ou encore « la certitude de l’ego est ontologique et non cogitative » [14]. Car que se passerait-il si l’ego était fondamentalement cogitatio, « lorsque cesse l’acte de cogitare ? » [15]. Dans la mesure où signale Gress « l’ego ne se trouve en rien fondé dans la cogitatio, et c’est l’inverse qui est vrai ; par conséquent, lorsque cesse la pensée, lorsque je ne pense pas, l’ego n’est pas atteint dans son intégrité ontologique, puisqu’il ne repose pas sur l’acte de pensée » [16]. Thibaut Gress propose des distinctions qui viennent éclairer les difficultés apparentes qui jonchent la lecture du texte cartésien, notamment par exemple, ce qu’il appelle « la divergence entre l’ordre ontologique et l’ordre cogitatif » [17]. Ce qui signifie, toujours selon le lexique adopté par Thibaut Gress, que si d’un côté (ontologique) « j’existe absolument, je suis une chose vraie », et cela d’après Gress « indépendamment de la conscience que j’ai de moi-même », en revanche (du point de vue de l’ordre cogitatif), « la découverte de l’essence procède d’une réflexion purement cogitative, dans l’exacte mesure où c’est la réflexion sur l’ego lui-même qui délivre le sens de l’essence » [18]. On voit ici le caractère fortement opératoire dans l’explicitation du texte cartésien des distinctions proposées par Thibaut Gress.

Grâce à celles-ci, Thibaut Gress peut soutenir, contre l’interprétation de Jean Wahl pour qui « l’idéalisme de Descartes est un actualisme » [19] et plus radicalement contre toute tentative de réduction idéaliste de Descartes, que ce n’est pas « l’existence en tant que telle de l’ego qui se trouve relativisée » par la durée de la méditation, « mais bien plutôt la certitude réflexive de l’ego lui-même » [20]. L’argument est très suggestif, il prouve la très grande force démonstrative du commentaire de Gress, fondée sur un scrupule interprétatif indiscutable et manifeste tout au long de l’ouvrage. Par ce biais, Gress finit par convaincre son lecteur qu’il n’est pas possible « de penser le cartésianisme comme un idéalisme pur » [21].

Voilà sans doute, parmi tant d’autres thèmes cartésiens développés par Gress dans cet ouvrage, la question centrale pour toute compréhension, voire reconduction, de la philosophie contemporaine au paradigme cartésien. A ce titre, comme à bien d’autres, la contribution de Thibaut Gress s’avère essentielle et incontournable.

Notes

[1] Thibaut Gress, Apprendre à philosopher avec Descartes, Paris, Ellipses, 2009

[2] Thibaut Gress, Apprendre à philosopher avec Descartes, Ellipses, p. 28

[3] Ibid. p. 29

[4] Ibid.

[5] Ibid. p. 33

[6] Ibid. p. 33

[7] Ibid. p. 32

[8] Ibid. p. 34

[9] Ibid. p. 38

[10] Ibid. p. 40

[11] Ibid. p. 40-41

[12] Ibid. p. 49

[13] Ibid. p. 52

[14] Ibid. p. 57

[15] Ibid. p. 53

[16] Ibid. p. 54

[17] Ibid. p. 55

[18] Ibid. p. 55

[19] Ibid. p. 58

[20] Ibid. p. 56-57

[21] Ibid. p. 58

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