ISSN 2269-5141

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Albert Camus au Panthéon de la Sarkodyssée

lundi 25 janvier 2010, par François-Xavier Ajavon

L’information a fait grand bruit, il y a quelques semaines de cela : le Président de la République, Nicolas Sarkozy, a émis l’hypothèse d’un transfert de la dépouille de l’écrivain Albert Camus (1913-1960) au Panthéon, au fronton duquel il est inscrit « Aux Grands hommes, la Patrie reconnaissante ». L’ancienne église dédiée à Sainte-Geneviève, transformée en « Temple républicain » au moment de la Révolution française, pourrait donc recevoir prochainement les restes mortuaires de l’auteur de l’Etranger, qui rejoindrait ainsi les quelques grands écrivains français déjà « panthéonisés » au fil des siècles : Alexandre Dumas, André Malraux, Émile Zola, Victor Hugo, Rousseau et Voltaire... C’est dans le contexte de la célébration des 50 ans du décès de Camus que Nicolas Sarkozy a émis cette idée ; le président déclarait récemment « La décision n’est pas encore prise mais ce serait un symbole extraordinaire de faire entrer Albert Camus au Panthéon. (…) J’ai pensé que ce serait un choix particulièrement pertinent. (…) Dans cet esprit, j’ai déjà pris contact avec les membres de sa famille, j’ai besoin de leur accord ». Un symbole de quoi ? Qui entrerait au Panthéon ? L’écrivain humaniste de gauche ? Le résistant ? L’algérien pied noir ? Le journaliste ? L’anticolonialiste farouche ? L’artiste ? Le dramaturge ? Celui qui a eu raison de Sartre à propos du communisme ?

Est-ce là un symbole profond ou un vulgaire signal politique, destiné à relancer – par les morts - la politique d’ouverture, et à effacer l’image anti-intellectualiste du Président ? Camus, en somme, serait plus « utile » que Madame de Lafayette, auteur de la Princesse de Clèves... L’intérêt passionné de Nicolas Sarkozy pour Camus n’est cependant pas nouveau. En 2007, le président avait déjà réuni la famille et les amis de l’écrivain pour célébrer le cinquantième anniversaire du Prix Nobel de littérature que l’auteur de La Peste avait reçu en 1957, et accepté de bonne grâce (à la différence de son ami, puis « moins ami », Jean-Paul Sartre). La panthéonisation (ou « panthéonade » selon le mot de Régis Debray) serait donc d’abord une étape supplémentaire dans ce culte que Sarkozy voue à l’écrivain et philosophe existentialiste. Un culte qui étonne, compte-tenu de la « distance » intellectuelle et politique qui sépare les deux hommes, qui se retrouvent peut-être uniquement – diront les moqueurs – sur la passion du foot, dont Camus disait : « Ce que je sais de plus sûr sur la moralité et les obligations des hommes, c’est au football que je le dois ».


Le Figaro évoque « l’honneur fait à Camus », et salue l’initiative de Sarkozy

Avant de nous pencher sur les diverses réactions suscitées dans les médias par cette entrée éventuelle d’un philosophe contemporain dans le Temple républicain des « grands hommes », voyons la portée politique d’une telle décision. Car il n’y a pas plus politique que l’acte de faire entrer un nouveau résident au Panthéon. Si la procédure prévoit formellement que la proposition vienne du Premier Ministre, et sur rapport du Ministère de la Culture, il s’agit en réalité d’une prérogative forte du Président de la République, et chaque panthéonisation a été l’occasion de marquer un jalon symbolique fort dans un septennat, qui est maintenant un quinquennat, c’est dire si le rythme infernal des entrées au Panthéon risque de s’accélérer, au risque de la banalisation. D’autant que, tel le caveau de famille de la chanson Supplique pour être enterré sur la plage de Sète de Georges Brassens le Panthéon sera bientôt « plein comme un œuf » [1].

Pour n’évoquer que le passé récent, l’entrée de Jean Moulin au Panthéon, en 1964, avait permis au Général de Gaulle, avec l’appui d’André Malraux (qui avait écrit et prononcé à cette occasion un anthologique discours), de marquer son attachement aux Résistants, et de réactiver son image de sauveur de la France, engoncée depuis 1958 dans les habits confortables de la V ème République. Dans le contexte du bicentenaire de la Révolution française, en 1989, la panthéonisation de L’Abbé Grégoire, de Gaspard Monge et surtout de Condorcet, avait permis à François Mitterrand d’ancrer la gauche socialiste des années 80, dans la perspective historique de la grande Révolution de 1789, des sans culottes et du refus de la France d’ancien régime. Cela avait été l’occasion de l’une de ces ridicules envolées lyriques dont Jack Lang a le secret : « Révolutionnaires en votre temps vous l’étiez. Révolutionnaires en notre temps vous le demeurez... Alors Salut et Fraternité. Bienvenue chez vous dans le temple de la République, dans le Parlement fantôme des hommes libres, égaux et fraternels. » Un transfert encore plus symbolique que symbolique, dans le cas de Condorcet, puisque sa dépouille a été perdue depuis des siècles, et qu’il s’agit d’un cercueil vide qui repose au Panthéon.

Le transfert des cendres de Pierre et Marie Curie avait été l’occasion, pour François Mitterrand, en 1995, de réparer l’injustice sexiste qui faisait qu’il n’y avait encore aucune femme au Panthéon (au fronton duquel on ne lit toujours pas « Aux grandes femmes la Patrie reconnaissante » - alors qu’il est parfois bien plus agréable de passer un moment avec une femme grande plutôt qu’avec un « Grand homme »).


Le quotidien régional Sud-Ouest signale que Camus est déjà dans le panthéon littéraire des français

Très peu de temps après son arrivée au pouvoir, Jacques Chirac avait annoncé le transfert des cendres de l’écrivain André Malraux. En novembre 1996, à travers une grande cérémonie lyrique, au côté de Maurice Schumann et de Pierre Messmer, le nouveau Président de la République ne rendit pas seulement hommage au Résistant, à l’anti-fasciste et au tout premier Ministre de la Culture français, il s’inscrivit dans la tradition du gaullisme, dont Malraux est l’un des plus ardents représentants.

Et lorsque le même Chirac envoya Alexandre Dumas au Panthéon, en 2002, il rendit d’abord hommage au génie littéraire de l’auteur des Trois Mousquetaires « Avec ce geste, la République donnera toute sa place à l’un de ses enfants les plus turbulents et les plus talentueux, dont toute la vie fut au service de notre idéal républicain », mais tout le monde salua surtout bruyamment l’entrée dans le « Temple Républicain » d’un grand homme à la peau foncée, puisque – et tout le monde l’a découvert à cette occasion – Dumas était métisse. Pour se remettre dans l’ambiance de cette célébration du métissage on peut citer ce fragment de dépêche AFP rendant compte de la cérémonie : « Montée sur un cheval blanc, une Marianne métisse —rappelant les origines du quarteron Alexandre Dumas, petit-fils d’une esclave— est venue au devant du cercueil quand celui-ci a atteint le parvis. Pour la toute petite histoire, le cheval était celui utilisé par l’acteur Christian Clavier dans son film, Napoléon. » Quand les Bronzés font du ski rencontrent Dumas, nous entrons vraiment dans le show...

Bref, si chaque transfert au Panthéon est un spectacle, scénarisé pour la télévision (qui ne manque pas de retransmettre l’événement en direct), chacune de ces opérations lyriques et théâtrales est aussi un numéro de haute-voltige politique, si ce n’est même de claquettes. Le projet de faire entrer Albert Camus au Panthéon ne fait pas exception à la règle.

Revenons à Camus. Est-ce vraiment l’amateur de sports que Sarkozy veut faire entrer au Panthéon – comme le disent les mauvaises langues ? Un Camus sincèrement amateur de sport, d’ailleurs, et de l’exaltation du corps, comme l’illustre ce reportage burlesque des années 50...

retrouver ce média sur www.ina.fr

Dans cette séquence des « Actualités françaises » du 23/10/1957, Albert Camus, qui vient juste de recevoir son Prix Nobel de littérature assiste, au Parc des Princes, à un match de foot entre Monaco et le Racing Club de Paris (les « culottes noires »)... l’occasion pour le journaliste de questionner l’écrivain sur son rapport au sport. Et l’on découvre incidemment que Camus a été goal dans l’équipe universitaire d’Alger... Même s’il existe une internationale des footeux, et que l’amour du sport est plus fort que la mort, on peut douter que la motivation du jogger Sarkozy s’arrête à ce « Camus » là. Alors lequel ? Et qu’est-ce qui a pu provoquer une telle hostilité à ce projet parmi les habituels commentateurs de la presse ?

Cette irritation vient naturellement du fait que Nicolas Sarkozy cherche à célébrer la mémoire d’un intellectuel qui ne fait pas partie de sa famille de pensée, de sa famille politique, et de ce que tout le monde pensait être son horizon familier. C’est l’universitaire Jean-Yves Guérin [2], qui a résumé avec le plus de force ce décalage présumé qui ressemble furieusement à une annexion de l’écrivain de gauche par le Président : « (la récupération) de Camus par Sarkozy est idiote et scandaleuse. La politique sarkozyste est anti-camusienne au possible, du bouclier fiscal aux copinages du Fouquet’s, en passant par la fréquentation de tous les tyrans de la planète. Camus, qui n’a jamais appelé à voter que pour Mendès-France, n’aimait pas fréquenter les hommes politiques, qu’il considérait comme "des hommes sans idéal et sans grandeur" » L’incompatibilité serait donc totale...

Le Camus nouveau symbole de l’ouverture sarkozyste a également fait bondir l’essayiste Olivier Todd, auteur d’une biographie de référence sur l’auteur de La Peste : « Ça ne colle pas du tout avec sa personnalité. Camus n’a rien à faire dans ce monument qui est l’un des plus laids de Paris avec le Sacré-Cœur ». Il est vrai que le petit village de Lourmarin, aux portes du Lubéron, où repose actuellement l’écrivain a plus de charme que le fameux temple républicain, dont l’esthétique et la pompe épaisse frôlent toujours le kitch écœurant... Todd dénonce avec véhémence : « les prétoriens intellectuels récupérateurs de l’Élysée » qui sont à l’origine de ce qu’il voit comme un coup politicien, indifférent à la vérité de l’œuvre de Camus. M. Guaino serait-il un véritable prétorien ? Première nouvelle. M. Todd tient là une idée qu’il développera largement devant les caméras de télévision dans le cadre de cette polémique médiatique.

Michel Onfray, comique troupier de l’alter-philo anti-universitaire, a adressé pour sa part une pénible et interminable « lettre » ouverte à Nicolas Sarkozy, dans les colonnes du Monde (25 novembre dernier) ; et comme la modestie ne l’étouffe pas, Onfray a commencé sa missive par une référence à demi-voilée à la chanson Le déserteur de Boris Vian : « Monsieur le Président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps »... dans cette lettre intitulée « Monsieur le Président, devenez camusien », le philosophe invite Sarkozy à « partager la philosophie » de l’auteur de La Peste. Onfray n’est pas contre l’idée d’un transfert au Panthéon de celui qu’il réduit scandaleusement à l’identité d’un « boursier de l’éducation nationale », mais voudrait que le Président se conforme à son humanisme, et aussi à son amour-passion des luttes syndicales... « Et puis, Monsieur le Président, comment expliquerez-vous que vous puissiez déclarer (...) que, " désormais, quand il y a une grève en France, plus personne ne s’en aperçoit ", et, en même temps, vouloir honorer un penseur qui n’a cessé de célébrer le pouvoir syndical, la force du génie colérique ouvrier, la puissance de la revendication populaire ? »... Le génie colérique ouvrier... face à la flegmatique morgue patronale ? Et Onfray de terminer sur un ton désagréable et un peu menaçant... « Si vous aimez autant Camus que ça, devenez camusien. Je vous certifie, Monsieur le Président, qu’en agissant de la sorte vous vous trouveriez à l’origine d’une authentique révolution qui nous dispenserait d’en souhaiter une autre. » C’est : ou tu te convertis à la morale camusienne (réduite par Onfray en un fatras grossier fait d’éloge du syndicalisme et d’apologie de la culture ouvrière), ou c’est la révolution dans le pays ! Les Renseignements Généraux sont sur les dents ! Les bourgeois tremblent ! Les capitaux prennent l’avion pour la Suisse ! Par pitié, Nicolas, devient vraiment camusien... au risque du chaos total.

La violence de ces points de vue farouchement opposés au projet sarkozyste va faire réagir, sur le site web du Monde, un autre spécialiste d’Albert Camus, Franck Planeille, qui vient d’éditer pour Gallimard la correspondance entre René Char et l’écrivain panthéonisable. Dans une tribune vengeresse titrée « Albert Camus et l’opinion des silencieux », Planeille va s’interroger sur la légitimité douteuse de ces voix se croyant « autorisées » à condamner brutalement ce projet de célébration républicaine. « La nouvelle de l’entrée possible d’Albert Camus au Panthéon a suscité depuis quelques jours, dès son annonce, des réactions courroucées, des "charges" d’une violence insoutenable » écrit le camusien émérite, avant de poursuivre par cette interrogation agacée : « Mais qui sont Guérin, Todd ou Bergé pour aussitôt sauter sur l’actualité comme la misère sur les pauvres ? » [3] Critiquant longuement leur posture de procureurs du bon goût, Planeille défend les « silencieux », ceux qui apprécieraient qu’un auteur aussi populaire que Camus – si lu dans le secondaire et tellement ignoré par l’Université – entre au Panthéon et soit honoré par la République : « Et ces gens-là (les « silencieux ») n’acceptent pas qu’on leur fasse la leçon comme à des illettrés, quand ils portent dans leur cœur l’œuvre d’un homme semblable à eux et qui ne fut jamais, lui, un donneur de leçons » Dont acte.

Dans un genre différent, le philosophe Raphaël Enthoven s’interroge, dans une chronique du 26 novembre dernier intitulée « Pour Camus », sur le sens de cette panthéonisation imminente : « A première vue, l’entrée de Camus au Panthéon serait un contresens : qu’importe à la mémoire de "l’homme révolté" l’hommage de la patrie reconnaissante ? N’est-ce pas le tuer deux fois que d’enfermer l’esprit libre dans les murs de l’institution ? Au contraire... ». Rappelant que Camus n’avait jamais refusé les honneurs de son vivant (et le Prix Nobel n’en est pas un petit), il en déduit qu’il n’est pas absurde de l’enfermer – avec les honneurs et la pompe sarkozyste - entre les quatre murs de ce temple républicain dans lequel il rejoindra les siens. Répondant aux spécialistes de Camus qui ont crié au scandale et se sont érigés en Fouquier Tinville de la littérature, Enthoven écrit : « Camus n’est à personne ? Certainement. A ce titre, le faire entrer au Panthéon, c’est le soustraire à la mainmise de ses biographes et des gardiens de son Temple : un tombeau lui va mieux qu’une chapelle. » L’ex-compagnon de Carla Bruni conclut en rappelant que Camus – politiquement inclassable (dit-il) - n’a jamais été récupéré, et ne le sera certainement pas non plus par le Sarko-système : « Réactionnaire aux yeux des communistes, communiste aux yeux des réactionnaires, chrétien pour les athées, athée pour les chrétiens, Camus n’était que l’homme d’une "foi difficile", qui cherchait "une règle de conduite loin du sacré et des valeurs absolues" » Un Camus, un peu rêvé, évoluant hors des « systèmes » philosophiques et des idéologies politiques... Vision légèrement naïve – et assez récurrente – d’un franc-tireur qui ne craignait pas de se faire haïr pour ses idées inorthodoxes et ses positions inattendues. Un moraliste dont il émanait aussi une légère impression de « tiédeur » intellectuelle diront ses ennemis.

Au delà des pages « Débats » des grands quotidiens parisiens, l’ensemble des médias de masse se sont jetés dans l’arène de cette dispute. Voici un exemple avec un reportage de la chaîne d’information continue BFM TV, qui revient – après un petit portrait biographique de Camus – sur les enjeux de cette polémique qui restera comme l’un des sommets de bavardage médiatique les plus amusants de la Sarkodyssée.

La chaîne d’info va chercher une figure médiatique assez connue, l’inévitable François Busnel directeur de la rédaction du mensuel Lire, afin de lui faire dire : « Aujourd’hui Nicolas Sarkozy n’apparait pas nécessairement comme celui qui, dans sa politique, incarne le mieux les valeurs humanistes, les valeurs de gauche, d’Albert Camus ».... Comme si le président de la République devait « incarner » les valeurs de celui ou ceux qu’il panthéonise... Comme si Chirac avait été à la hauteur de Malraux ou Mitterrand était arrivé à la cheville de Condorcet. Spécialiste du marketing littéraire, Busnel assène son slogan longuement pensé : « On se rend compte qu’il s’agit plus d’une OPA sur Albert Camus... » Une « OPA » présidentielle, pas moins. Le décor, constitué d’une bibliothèque fournie termine de donner sa respectabilité au personnage. Dans ce jeu de massacre l’anti-Sarkozysme est élevé au rang d’humanisme. Défendre Camus contre les assauts du Président devient presque un devoir antifasciste élémentaire.


http://videos.tf1.fr/jt-we/albert-camus-bientot-au-pantheon-5552513.html
Reportage du JT de TF1 de Claire Chazal sur la panthéonisation possible de Camus

Le journal du week-end de Claire Chazal du 20 novembre dernier donnait également un écho non négligeable à cette polémique. Un reportage de 1’30 (une éternité en temps télévisé...) de Marion Gaultier proposait également un retour sur le parcours biographique de l’écrivain, avant d’entrer dans le vif du débat. Cette fois-ci c’est Olivier Todd en personne qui est convoqué. Lui ne parle pas d’ « Opa » comme Olivier Busnel, mais d’une « opération de recyclage politique », et s’interroge ironiquement sur l’éventuelle entrée prochaine de Sartre himself – tant que l’on y est ! - dans le temple républicain des grands hommes. Il voit à nouveau cette volonté présidentielle comme un « contre-sens » et soupçonne Nicolas Sarkozy de ne pas avoir lu Camus... Le Président, rattrapé par son image d’anti-intellectuel impénitent voit condamnées ses moindres velléités culturelles.

La journaliste de TF1 qualifie l’auteur d’ « écrivain, philosophe, humaniste engagé »... C’est Roger-Pol Droit, dans les colonnes du Point du 10 décembre dernier, qui met les pieds dans le plat, avec une « mise au point » titrée « Albert Camus est-il un philosophe ? » La question se pose car on reproche moins au président Sarkozy d’aimer la littérature de Camus, que d’annexer sa « morale » ou même sa philosophie.

Entre les années quarante et les années cinquante Albert Camus va publier deux ouvrages de philosophie Le mythe de Sisyphe (1942), au sein duquel il entreprend de dénoncer l’absurdité de la condition humaine dans une perspective existentialiste (faisant intervenir de longues réflexions sur le suicide) ; et L’homme révolté (1957) dans lequel il dénonce – à quelques années de la mort de Staline – les dérives possibles des révolutions, tout en faisant de la « révolte » (fût-ce à la révolution) une attitude fondamentale et naturelle de défense, de résistance, face au monde. Allant même jusqu’à développer ce cogito vite oublié : « Je me révolte, donc nous sommes ». L’homme révolté marquera sa rupture avec Sartre et la chapelle existentialiste.

Pour autant, ainsi que le rappelle Roger-Pol Droit, Camus ne s’est jamais perçu lui-même comme un philosophe. L’auteur de La chute déclarait notamment « Pourquoi suis-je un artiste et non un philosophe ? C’est que je pense selon les mots et non selon les idées... » Au-delà des essais philosophiques – qui n’ont pas marqué véritablement l’histoire de la pensée contemporaine et que l’on n’étudie plus guère à l’Université – il faut donc chercher ailleurs la morale camusienne... dans ses romans, son théâtre, ses écrits privés, etc. Roger-Pol Droit résume ainsi cette sagesse : « (un) balancement sans pareil entre le constat que le monde ne permet aucun espoir, et la décision d’agir... », et le journaliste de rappeler la réponse de Camus à la question d’un reporter lui demandant quelle était sa position politique : « la position d’un solitaire ». Une attitude de bande-à-part, ancrée à gauche, humaniste, mais animée aussi d’un certain désespoir lyrique face à l’absurdité de la vie. Une posture en effet difficilement récupérable, comme le disait Enthoven, car elle relève davantage d’une psychologie personnelle, d’un état d’âme, que d’une philosophie ou d’une sagesse... Mais il y a toujours matière à piller le cadavre d’un écrivain...


Le quotidien régional La Montagne rappelle que l’écrivain humaniste est un classique du programme de français au lycée

Au-delà du « sage humaniste » et du moraliste littéraire, c’est naturellement l’Algérois que Nicolas Sarkozy veut panthéoniser, afin de faire un « symbole extraordinaire », et ce en plein débat sur l’identité nationale... On le voit venir de loin, avec ses chaussettes à clous, ce « choix pertinent »... l’écrivain restera à Lourmarin dans son premier tombeau, le « sage » continuera à se prélasser sous le soleil d’Alger, tandis que l’entité ectoplasmique qui entrera au Panthéon sera le symbole lourdeau d’un modèle de réussite républicaine.

La réussite d’un petit garçon né en Algérie, d’une famille pauvre, et qui deviendra l’un des plus grands écrivains contemporains, couronné par un Nobel. C’est le Camus fantasmé par Michel Onfray qui va l’emporter sur le styliste extraordinaire de La Chute. Dés lors, on entend d’ici le discours de Nicolas Sarkozy, qui sera écrit par Henri Guaino... « Entre ici, Albert Camus... » Entre ici sous ta forme de symbole républicain fantomatique, dépouillé de ta carapace aristocratique d’artiste. On imagine la cérémonie télévisée, les références à l’immigration, à l’Algérie, à l’intégration, au modèle égalitaire français laissant sa chance à-tous-et-à-chacun... On devine d’ici les contours de cette orgie de symboles et d’images caricaturales. Et c’est déjà la nausée. Non parce que Sarkozy va faire de Camus un outil politicien du sarkozysme, mais un accessoire de la logorrhée moderniste ambiante. Une vulgate grossière de self-made-man comme le grand roman républicain en produit régulièrement à la chaîne. Un symbole de la réussite, qui est en effet accessible à tous ; négligeant – au delà du brillant parcours de l’élève « boursier » - l’écrivain qui a toujours cultivé le trésor de son talent (son génie ?) individuel.

Notes

[1Voici l’extrait que j’évoque : « Mon caveau de famille, hélas ! n’est pas tout neuf, Vulgairement parlant, il est plein comme un œuf, Et d’ici que quelqu’un n’en sorte, Il risque de se faire tard et je ne peux, Dire à ces braves gens : poussez-vous donc un peu, Place aux jeunes en quelque sorte. »

[2Il vient de diriger un « Dictionnaire Albert Camus » (chez Robert Laffont)

[3Le triste Pierre Bergé ayant accusé Albert Camus de faire de la « littérature pour instituteurs »...

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