ISSN 2269-5141

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Stéphane Haber : L’homme dépossédé

Une tradition critique, de Marx à Honneth

dimanche 31 janvier 2010, par Christine Chevret

Stéphane Haber, ancien élève de l’ENS Fontenay-Saint Cloud, est aujourd’hui Professeur à l’Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense. Spécialiste de la philosophie allemande, de Kant à Honneth, ses ouvrages sur l’École de Francfort, plus particulièrement sur Jürgen Habermas [1], sont remarqués pour leur clarté, leur caractère synthétique et leur précision. L’homme dépossédé : une tradition critique, de Marx à Honneth témoigne parfaitement de ces qualités. Dans cet ouvrage, la reprise de textes fondamentaux de la philosophie sociale allemande, de Hegel à Habermas, vise tout d’abord à mettre en évidence l’actualité du concept d’aliénation, promu par Marx dans ses Manuscrits de 1844. C’est bien autour de l’œuvre de Marx que l’auteur, Stéphane Haber, situe les fondements même d’une pensée de l’Entfremdung, à travers cette question essentielle : « Quels effets de connaissance historique peut-on attendre de la décision consistant à désigner les Manuscrits de 1844, comme l’œuvre-pivot de la philosophie sociale contemporaine et à reconnaître dans la notion d’aliénation que Marx promut afin d’engager une première critique du capitalisme un élément absolument essentiel, voire constitutif dans ce domaine de la réflexion philosophique ? » [2]. Ce moment d’élaboration conceptuelle de l’Entfremdung représente la condition d’une critique du capitalisme. Stéphane Haber y consacre donc les pages centrales de L’homme dépossédé et construit son ouvrage autour de ce moment où le concept d’aliénation devient indissociable d’une critique du capitalisme (chapitres 2 et 3). En amont, dans un premier chapitre, il s’agit de reprendre le concept d’aliénation tel qu’il apparaît chez Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit. En aval, dans les chapitres 4 à 6, le devenir du concept, au sein de la Kulturkritik de Heidegger et Lukacs, puis dans la critique du procéduralisme de Jürgen Habermas ainsi que dans la problématique de la reconnaissance d’Axel Honneth, conduit à en comprendre l’actualisation.

A) La construction d’une pensée de l’Entfremdung

Dans la Phénoménologie de l’esprit, les usages d’Entfremdung ne sont spécifiques que dans le contexte de la section B du chapitre 6. En un premier sens, on distingue l’aliénation de l’extériorisation ou de l’expression : elle induit la soumission à des vicissitudes qui impliquent une sortie hors de soi-même (chapitre 1, p. 47). En un deuxième sens, l’aliénation apparaît lorsque des formes sociales font subir aux agents historiques, à leurs actions et à leurs conséquences, un destin particulier qui consiste à échapper à leur initiateur (chapitre 1, p. 53). Ainsi, dans la Phénoménologie de l’esprit, la notion d’aliénation permet déjà de décrire les pathologies que développent les sociétés modernes au regard de leur rationalisation. Hegel y offre une tentative reprise par Marx qui en effectue lui le tremplin d’un modèle praxéologique.

Les Manuscrits de 1844 de Marx s’inscrivent profondément dans une pensée de la nature, un naturalisme, une philosophie du corps humain, susceptible de pâtir, subir et souffrir (chapitre 2, p. 74). Le naturalisme y est alors indissociable d’une pensée de l’aliénation sociale. La nature se révèle dans l’expérience vécue, subjective, celle d’un corps qui ne parvient pas à la satisfaction de ses besoins fondamentaux. Alors que l’aliénation constitue l’objet même des Manuscrits de 1844, Marx semble déplacer sa thématique vers celle de l’exploitation au livre I du Capital. Or, pour Stéphane Haber, ce recentrage n’exclut pas qu’il soit encore question d’aliénation, notamment à travers la critique de l’argent (chapitre 3, p. 97). En effet, le point de départ de Marx est la misère ouvrière, misère analysée à la lumière de l’Entfremdung entendue comme dépossession de soi, altération et perte de soi. L’auteur du Capital cherche à analyser l’aliénation à partir du système qui la produit, c’est-à-dire un système qui organise la dépossession des produits du travail. L’argent lui apparaît comme le moteur et le symbole d’une domination des organisations systémiques, domination dont les effets sont pathologiques.

Le quatrième chapitre de L’homme dépossédé est consacré à la Kulturkritik chez Heidegger et Lukacs. Stéphane Haber y soutient la thèse défendue par Lucien Goldmann d’une comparaison possible du concept lukacsien de « réification » avec celui d’ « inauthenticité » circonscrit par Heidegger. Ce chapitre apparaît lié au précédent, où semble cependant se dessiner une distinction entre le concept d’aliénation et celui de réification, et le suivant consacré à Jürgen Habermas. L’objectif du cinquième chapitre est de présenter la critique du procéduralisme dessinée par le philosophe de Francfort. Si, dans Droit et démocratie, Jürgen Habermas justifie le procéduralisme, dans L’intégration républicaine (Die Einbeziehung des Anderen), il en effectue une critique au prisme de la désobéissance civile, plus précisément à partir de la question de savoir ce que fait celui qui s’oppose au résultat d’une procédure (chapitre 5, p. 170). Il ouvre finalement à une compréhension de la procédure ayant pour fonction de corriger les injustices ; la procédure délibérative, au regard de la participation politique qu’elle induit, représente le moyen contre de lutter contre l’oppression et les déficits de reconnaissance. Ces derniers font l’objet même des travaux les plus récents d’Axel Honneth. Dans La lutte pour la reconnaissance, celui-ci renoue avec la problématique marxienne de l’aliénation. Il y intègre également la préoccupation, comme l’exigeait Marx, de ne pas minimiser les états subjectifs : « Ainsi, le manque de reconnaissance n’est-il pas seulement l’infraction à des règles formelles ; il atteint l’individu dans sa vie […] » [3]. Si, contrairement à Habermas, Axel Honneth ne néglige pas les enjeux anthropologiques, en revanche, pour Stéphane Haber, le travail de l’auteur de La lutte pour la reconnaissance, présente des difficultés philosophiques dues à un manque de prise en compte de la spécificité du pathologique. Ses concepts devraient être davantage ajustés aux explications et aux descriptions relatives aux conditions de travail et de vie (chapitre 6, p. 197). Par ailleurs, pour Stéphane Haber, s’il s’agit de retrouver le chemin ouvert par les Manuscrits de 1844 de Marx, Axel Honneth aurait également à relativiser davantage l’intersubjectivisme.

Le dernier chapitre de L’homme dépossédé, « Dépossession et historicité », permet à Stéphane Haber de soutenir sa thèse. L’Entfremdung se réfère à la fois à un processus et à son résultat, mais aussi à une situation subjective, plus fondamentale, de l’individu et plus particulièrement de l’ouvrier. Ainsi, tout en se démarquant des conceptions classiques du sujet, de Kant à Husserl, l’idée que défend Stéphane Haber est qu’ « Être sujet, c’est pouvoir être aliéné » [4]. Les concepts de sujet et d’aliénation sont donc, pour l’auteur de L’homme dépossédé, interdépendants l’un de l’autre. Ainsi, dans notre contexte, celui d’un capitalisme qui fait vivre aux individus des crises systémiques rapprochées et ne leur laissant le choix, par nécessité d’adaptation, qu’entre le conformisme et la résignation, le concept d’aliénation reste absolument d’actualité.

B) Une réhabilitation salutaire

À travers une lecture très précise et convaincante des textes issus pour l’essentiel d’une tradition de la philosophie sociale allemande, Stéphane Haber ne se contente pas d’éclairer son lecteur sur le concept d’aliénation et ses enjeux dans les Manuscrits de 1844. Son ambition est plus grande. Elle est, sinon idéologique, pour le moins sociale et politique. Il s’agit d’évoquer aussi la victime de l’aliénation et l’expérience de la misère, ainsi que de la souffrance. On comprend dès lors que le projet de Stéphane Haber induise une remise en question implicite du « démocratisme kantien » [5] et une critique explicite de Jürgen Habermas [6]. L’appareillage de notes, très riche, permet de situer à partir de quels apports essentiels de la sociologie (Yves Sintomer) et de la psychologie (Christophe Dejours) récentes l’auteur de L’homme dépossédé formule ses objections. D’un point du vue sociologique, dans La démocratie impossible ?(La Découverte, 1998), Yves Sintomer rappelle les critiques formulées à l’encontre du modèle habermassien de la délibération ; ce modèle écarte les inégalités sociales comme obstacle à la délibération. D’un point de vue psychologique, les travaux de Christophe Dejours, sur la souffrance au travail [7], montrent bien que la souffrance ne s’origine pas dans un déni de justice, mais plutôt dans un déni de reconnaissance de la réalité. Dans le monde du travail, la reconnaissance attendue n’est pas celle de sa personne ou de son identité ; les attentes portent sur la qualité de son travail. Ainsi, le travail conceptuel de Stéphane Haber, à travers la réhabilitation qu’il suppose, participera – nous l’espérons – d’une unification théorique. Par ce travail, la philosophie sociale nourrit une compréhension de ce qui se manifeste dans ces réalités sociales et psychologiques et favorise un regard critique sur les fondements des pathologies sociales.

C) Quelques enjeux à évaluer

Les limites que nous envisageons ne peuvent dès lors qu’être formelles. Elles ne touchent pas à l’entreprise elle-même qui nous semble courageuse et tonique. La construction de l’ouvrage peut notamment amener à s’interroger. Ainsi, le quatrième chapitre de L’homme dépossédé, « Réification et inauthenticité. Retour sur le problème « Heidegger/Lukacs » » ne nous semble pas assez articulé avec le reste de l’ouvrage. Il s’agit, pour Stéphane Haber, d’insister sur la pertinence de la thèse de Lucien Goldmann, justifiant la comparaison des concepts lukacsien de réification et heideggerien d’inauthenticité. L’auteur y voit une approche permettant de comprendre la Kulturkritik et la période ouverte par la première guerre mondiale. Cependant, même en apportant moult précaution (« deux héritages contradictoires » [8], « un air de famille » [9] …), la comparaison nous semble encore ne pas résister à la critique. Les projets dans lesquels s’inscrivent Histoire et conscience de classe et Être et temps ne sont pas similaires. D’un côté, pour Lukacs, le concept de réification le conduit à effectuer une critique du capitalisme comme système en lui-même réifiant et ayant des conséquences dans tous les domaines de la vie humaine au-delà de l’attitude instrumentale qu’il suppose. D’un autre côté, il s’agit pour Heidegger d’envisager, à travers « l’inauthenticité », que l’aliénation prend la forme d’une domination de l’espace public, entendu comme espace de communication caractérisé par sa médiocrité. On est donc là bien loin de Marx, mais aussi bien sûr de Jürgen Habermas, auquel le chapitre suivant est immédiatement consacré !

Enfin, le projet de Stéphane Haber s’inscrit très clairement dans une perspective qui s’oppose au libéralisme rawlsien [10]. En cohérence avec la présentation du concept marxien d’aliénation, négliger l’expérience de ceux qui ne sont pas en mesure de discuter des règles équitables comme le fait John Rawls relève d’un écueil à la fois théorique et pratique. Toutefois, nous espérions que la position de Stéphane Haber concernant d’autres auteurs n’appartenant pas à la tradition allemande, et jouant un rôle essentiel dans le débat contemporain, soit dévoilée. Nous aurions souhaité, plus précisément en conclusion, que des projets théoriques d’une politique de la reconnaissance soient mentionnés. En effet, des auteurs comme Charles Taylor, en admettant que la reconnaissance est un besoin humain vital [11], accorde toute son importance à une raison dévouée à l’interprétation de sources cachées constituant l’identité du moi [12]. Il y a là peut-être une réponse à l’expérience de l’aliénation, en particulier à la souffrance qu’elle suppose.

On aura cependant compris que le travail en œuvre dans L’homme dépossédé n’est pas réductible à une histoire de la philosophie. L’entreprise de réhabilitation du concept d’aliénation est nécessaire à deux titres. Elle ose désigner des pathologies du social et permet ainsi de positionner clairement une philosophie sociale, conduisant éventuellement à une critique sociale, dont la tradition française, contrairement à l’héritage allemand, est souvent oublieuse.

Notes

[1Stéphane HABER, Jürgen Habermas. Une introduction, Pocket/La Découverte, Agora, 2001, 360 p.

[2Stéphane HABER, L’homme dépossédé. Une tradition critique, de Marx à Honneth, CNRS Éditions, 2009, p. 5.

[3Ibid ; p. 183.

[4Ibid ; p. 210.

[5Ibid ; p. 28.

[6Ibid ; p. 180.

[7cf. Christophe Dejours, La souffrance au travail, Seuil, 1999

[8Ibid ; p. 128.

[9Ibid ; p. 129.

[10« Dans la perspective marxienne, il n’y aurait pas beaucoup de sens à partir en toute neutralité des désirs et des projets des individus pour réfléchir ensuite à la manière dont un accord raisonnable peut émerger entre eux ; ce qui doit mobiliser l’attention du théoricien, c’est l’expérience extrême de ceux qui n’en sont pas encore à pouvoir discuter des règles équitables de la répartition parce que, d’un point de vue factuel, leurs conditions de vie font se restreindre drastiquement, quels que soient les critères retenus, le cercle de leurs désirs et de leurs projets » (Ibid ; p. 8)

[11Charles TAYLOR, Multiculturalisme. Différence et démocratie, Aubier, 1994.

[12Charles TAYLOR, Les sources du moi, Seuil, 1998

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