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Jacques Krynen : L’État de justice en France, XIII-XXe siècles, volume 1

L’idéologie de la magistrature ancienne

samedi 6 février 2010, par Camille Le Fauconnier-Ripoll

Dans son dernier ouvrage, Jacques Krynen, spécialiste de l’histoire des idées politiques au Moyen-âge (il est l’auteur de l’Empire du roi [1], consacré aux théoriciens du pouvoir royal du xiiie au xve siècle), se propose d’étudier « l’emprise de la magistrature sur la marche du pouvoir ». Le premier volume, paru en 2009, est consacré au Moyen-âge et à l’époque moderne. Le second, encore à paraître, concernera les xixe et xxe siècles.

Dans L’Idéologie de la magistrature ancienne [2], J. Krynen se penche sur l’idée que se fait la magistrature d’elle-même, et de son rôle par rapport au pouvoir royal : à qui appartient la justice, le fameux « troisième pouvoir » ? J. Krynen ouvre son étude sur un chapitre consacré à la justice comme « dette du roi ». Anecdotes et exempla à l’appui (image de la pauvre veuve interpellant Saint Louis pour lui demander justice, etc), il montre le « devoir de justice » du roi de France, de Saint Louis sous son chêne à Louis XIV recevant une foule de placets. Cette obligation de rendre la justice existe du reste également en-dehors du royaume de France [3].

Pourtant le roi juge n’est pas juriste pour autant : il a des spécialistes qui l’entourent, et qui forment progressivement ce que l’on appelle le parlement (chapitre 2). Le roi serait alors, au fil du temps, dépossédé de sa justice (chapitre 3) par un parlement qui revendiquerait alors presque d’être un « contre-pouvoir » de par sa double fonction : celle de rendre la justice et celle d’enregistrer les lois du royaume. Les parlementaires se considèrent ainsi comme des « prêtres de la justice » (chapitre 4) qui disent le droit au nom du roi, à la différence des autres membres du personnel de la justice, considérés comme de simples techniciens, et de l’affaire peu estimés (avocats, procureurs, huissiers, etc).

On mesure bien la dichotomie entre ces deux corps d’hommes du monde de la justice, techniciens d’un côté, hauts magistrats de l’autre, ces derniers portant haut leurs revendications quant à un pouvoir politique, de par leur rôle de dire la justice sous le regard de Dieu. La dimension spirituelle est on ne peut plus importante dans la conception de l’État, du pouvoir et de la justice, et J. Krynen le démontre on ne peut plus à propos. On mesure l’importance de la proximité avec l’élément sacré (le pouvoir du roi qui vient de Dieu, la personne du roi qui est elle-même sacrée [4]. La science et la théorie politique rejoignent alors l’anthropologie...

Les quatre premiers chapitres constituent une première partie qui synthétise magistralement les idées politiques de la magistrature. On regrette alors que la seconde partie soit une énième histoire du conflit entre la royauté et les parlements dans le royaume de l’époque moderne, en particulier au xviiie siècle. Peu de choses nouvelles dans cette seconde partie, si ce n’est un éclairage qui permet de sortir de la dichotomie entre « gentils » et « méchants », ces derniers étant le roi ou les parlements suivant les études [5].

On regrettera également le fait que ce premier volume se concentre essentiellement sur les écrits doctrinaux et théoriques. On pourrait en effet souhaiter voir plus précisément les conséquences de ces théories et croyances politiques sur l’action au quotidien de la justice. Même si « la justice est dépourvue de responsabilités vis-à-vis des contribuables », comme l’affirme J. Krynen dans l’introduction (ce qui reste d’ailleurs à prouver), le lecteur demeure dans l’impression d’une idéologie désincarnée d’une magistrature dont les membres n’apparaissent qu’au détour d’un titre d’ouvrage. Enfin, la division même de l’ouvrage en deux volumes articulés autour de la cassure de la Révolution et de l’empire, peut aussi induire un parti-pris historique qui nous semble peut-être trop tranché : ne vaudrait-il pas mieux insister davantage sur les éléments de continuité, plutôt que d’insister sur une coupure historique pré-établie ? On peut craindre alors le manque d’unité entre ce volume et le second à venir.

Malgré ces quelques réserves on ne peut que se réjouir d’un ouvrage qui synthétise ces choses si fugaces que sont les idées et les croyances politiques, accessible aux néophytes en la matière (d’où le parti-pris de limiter les notes et de les concentrer en fin de volume ?) et stimulant pour les chercheurs. On attend avec impatience la parution du volet suivant.

Notes

[1Jacques Krynen, L’empire du roi, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1993

[2Jacques Krynen, L’idéologie de la magistrature ancienne, Gallimard, 2009

[3Obligation lourde à laquelle il est difficilement possible d’échapper, sous peine de passer pour un mauvais justicier. Une anecdote de cour montre Charles Quint devant résoudre un conflit de préséance entre deux dames des Pays-Bas espagnols. L’empereur finit par déclarer que « la plus bête des deux passera devant ». Ce faisant, il échappe au devoir de rendre de la justice, mais pose un réel problème symbolique

[4Emmanuel Le Roy Ladurie avait déjà montré ce phénomène au sein de la cour de Louis XIV, où la proximité avec la personne sacrée du roi, est un élément de distinction sur le plan politique mais aussi sur le plan spirituel : plus on s’approche du roi, plus on « gagne » en proximité avec le sacré (Le Roy Ladurie (Emmanuel), Fitou (Jean-François), Saint-Simon et le système de la cour, Paris, Fayard, 1997)

[5Voir le traitement qu’en fait Michel Antoine dans son Louis XV où les « méchants » sont les parlementaires.

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