ISSN 2269-5141

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Alexander Schnell : Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive

mardi 2 mars 2010, par Florian Forestier

La collection Krisis, dirigée par Marc Richir chez Jérôme Millon, publie depuis plusieurs années des travaux exigeants, aux confluents de plusieurs courants de pensée, et se concentre en particulier sur la phénoménologie (essentiellement husserlienne), et plus marginalement, sur l’idéalisme allemand et le néo-platonisme. Elle assume la diffusion d’un pan jusqu’à peu mal connu de l’œuvre de Husserl et à fourni aux chercheurs de la sphère francophone un matériau abondant permettant par exemple de redéfinir l’importance de la question de l’intentionnalité imaginative dans le développement de la phénoménologie husserlienne, et de faire connaître la richesse des développements consacrés par le philosophe autrichien à l’élucidation du sens des opérations constitutives de sa méthodologie. Le travail d’Alexander Schnell, spécialiste de Husserl, Heidegger et de phénoménologie française contemporaine, mais aussi traducteur de Fichte et exégète averti des débats fondateurs de l’idéalisme allemand, trouve ainsi pleinement sa place dans la collection Krisis. L’objet principal d’Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive [1] est en effet une interrogation systématique sur les fondements spéculatifs de la méthode phénoménologique et le sens de ses concepts opératoires dont la clef de voûte est l’idée de construction phénoménologique présentée à cette occasion.

I : Temporalité immanente et pré-immanente

Le concept de construction phénoménologique mis à l’épreuve dans ce livre n’est pas nouveau sous la plume d’Alexander Schnell. Dans sa thèse déjà [2], l’idée de construction phénoménologique servait de fil conducteur pour rendre compte d’une aporie bien connue des études husserliennes quant au statut de la conscience intime du temps. Husserl on le sait, distingue d’une part le temps objectif de la temporalité immanente inhérente aux vécus eux-mêmes tels qu’ils se déploient temporellement, et d’autre part les phénomènes ultimement constitutifs de la conscience du temps comme un flux absolu traversé d’une double intentionnalité, c’est-à-dire se visant lui-même (longitudinalement) à travers la multiplicité de ses moments (transversalement). La question vient alors fatalement : le flux en question est-il identique la sphère immanente du temps vécu (et alors, on insiste sur le caractère en lui fondateur de l’impressionnalité dans sa capacité d’auto-révélation) ou en est-il distinct, et en quoi échappe-t-on alors du risque de régression à l’infini multipliant les niveaux fondateurs. La solution défendue par Alexander Schnell revient à caractériser les phénomènes ultimement constitutifs de la conscience du temps à partir d’une sphère pré-immanente, en d’autres termes de découpler l’analyse des caractères temporels du champ phénoménologique de l’analyse des façons selon lesquels ceux-ci sont vécus. La temporalité du temps ne doit pas être saisie comme quelque chose de manifeste (nous ne vivons pas la temporalité du temps), mais comme structure de la forme temporelle, à travers la décomposition phénoménologique du « phénomène temps » (des « ingrédients » nécessaires au déploiement analytique de la temporalité comme structure) qu’il s’agit dès lors de se donner selon des moyens outrepassant les capacités de la phénoménologie descriptive. Notons qu’une telle analyse revient, à rebours d’une tradition heideggerienne voyant là le pêché capital de Husserl, à prendre au sérieux l’idée qu’il s’agit bien de rendre compte de la constitution de la conscience du temps.

Elle implique également une réflexion attentive au concept même de phénomène qui ne caractérise rien d’autre ici que la façon dont « quelque chose » se manifeste, la façon, ici, dont la structure même du champ phénoménologique manifeste la forme du temps. Dans les Manuscrits de Bernau, le processus originaire est ainsi décrit au comme protentionnel omni-intentionnel qu’il s’agit donc d’envisager à la fois du point de vue noétique (du point de vue de l’acte constituant la temporalité) et du point de vue noématique (c’est-à-dire de l’organisation originelle des objets-temps eux-mêmes) ; ce mode de description, à première vue déroutant, a le double mérite 1) de pousser à une refonte générale du thème de l’intentionnalité par delà le schéma appréhension/contenu d’appréhension jusque là à l’œuvre, et 2) de distinguer nettement, du « point de vue » de la temporalité elle-même, ce qui relève du temps comme forme, et ce qui relève du « remplissement » de cette forme, c’est-à-dire de ce qui constitue l’extension temporelle à proprement parler.

II : Jalons pour une phénoménologie constructive

Les analyses ici reproduites n’ont pu, on le voit, se placer sur le terrain descriptif ; le caractère formel de la temporalité n’a pu être mis en relief qu’à travers un processus constructif, conduisant à construire la forme de ce que la description rencontre sans pouvoir en rendre compte. Une telle démarche remet alors profondément en question le privilège de la description parmi les principaux concepts opératoires de la phénoménologie. Dans Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive, Schnell entend dès lors repenser l’idée même de phénoménologie à cet aune et à en exhiber les fondements spéculatifs rendant légitime le doublement de la phénoménologie descriptive par une phénoménologie constructive. Le concept de construction phénoménologique n’est en effet jamais thématisé par Husserl (même si celui-ci, selon Schnell, le met néanmoins en œuvre comme concept opératoire implicite [3]).

Introduit par Heidegger dans ses séminaires, il est repris par Fink, dans un sens un peu différent toutefois que celui qu’entend lui faire prendre Schnell. Pour compléter, selon le projet formulé dans la Sixième Méditation Cartésienne, l’analytique phénoménologique de Husserl par une théorie générale de la forme monde comme forme de l’auto-mondanisation de l’ego transcendantal, Fink cherche en effet à reconstituer, sur la base des éléments dispersés et distincts dégagés par la méthode husserlienne, la structure générale dont ils procèdent et qui ne peut être reconstituée à partir d’eux que de façon constructive.

Pour Schnell, le concept de construction phénoménologique est moins directement connecté au « dépassement » de la phénoménologie transcendantale dans une cosmologie phénoménologique qu’à l’éclaircissement de sa systématique interne. Il s’agit bien pour lui de produire l’intelligibilité interne de la méthode phénoménologique en déployant la nécessité interne de ses opérations. Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive entend ainsi à la fois produire une théorie générale des constructions phénoménologiques, qu’il mettra à l’épreuve sur des questions restées patentes (comme le statut de l’intersubjectivité, la place des instincts et pulsions dans les processus constituants, etc), et profiter de l’occasion pour interroger comme tel le sens du transcendantalisme phénoménologique.

III : Phénoménologie constructive et transcendantalisme phénoménologique

L’ouvrage s’ouvre ainsi sur un premier chapitre explicitant ses deux enjeux.
1) Pour justifier le recours au concept de construction phénoménologique et en circonscrire le terrain propre, Schnell commence par distinguer trois sens de la facticités rencontrés par la phénoménologie. Au sens le plus « superficiel », la facticité (qui ne mérite alors pas vraiment son nom) est celle de l’objet rencontré, ou plus exactement elle caractérise le mode de donation d’un certain type d’objectités. Au sens le plus profond, la phénoménologie est amenée à rencontrer des faits pour elle irréductibles, qui ne relèvent d’aucune nécessité eidétique et pourtant se manifestent irréductiblement au sein du champ phénoménologique : Husserl distingue précisément 5 faits en ce sens fort (par exemple, la téléologie universelle de la raison) qui constituent le champ distinct de la métaphysique phénoménologique. Entre les deux, l’analyse est amenée à rencontrer certains états du champ phénoménologique qui lui apparaissent comme des faits dont elle ne peut directement rendre compte parce qu’ils révèlent des processus génétiques, à l’issue desquels le champ phénoménologique a été amené à prendre la configuration actuellement donnée, et dont il faut pourtant saisir les modes propres. 2) Pour replacer ce concept dans le cadre du transcendantalisme phénoménologique, Schnell produit parallèlement une très efficace justification de celui-ci. La phénoménologie, écrit-il, doit clairement être comprise comme déploiement de l’accès, ou mieux, du mode d’accès au réel, de la façon dont un le réel peut nous être donné. Elle ne vise pas, autrement dit, la connaissance elle-même mais la connaissance de la connaissance, ou encore, la connaissance comme phénomène.

En quoi, donc, notre connaissance s’atteste-t-elle effectivement comme notre connaissance ?

C’est pourquoi « (...) on ne peut rendre compte de la connaissance, sans tomber dans le dogmatisme ou dans un empirisme tronqué, qu’en instituant un discours se situant à un autre niveau que celui qui caractérise le discours rationaliste, d’un côté, ou toute construction à partir de données sensibles (et peu importe, d’ailleurs, qu’elles soient « atomiques, comme le pensaient les premiers empiristes, ou qu’elles relèvent de structures « gestaltiques », comme cela a été posé au début du vingtième siècle) de l’autre, qui ne font tous les deux que redoubler le réel (ou le réduire d’une manière dogmatique) sans expliquer en quoi cela en justifie et légitime une connaissance. » [4] Les commentateurs ont souvent insisté sur la dépendance fonctionnelle des manifestations du donné aux opérations de l’ego transcendantal en voyant là une irréductible limite à la méthode husserlienne. Selon Schnell, cette exigence ne fait que répondre à la nécessité de comprendre en quoi un donné est effectivement un donné, en quoi il peut effectivement être compris comme un donné, disons, en langage naïf, de quelle façon un donné peut « entrer dans la conscience ».

Il s’agit bien, répétons-le, de comprendre en quoi la connaissance est la connaissance, et une telle explicitation ne peut se faire qu’au lieu auquel celle-ci s’atteste, auquel elle s’impose comme connaissance pour un sujet. Je ne peux pas connaître, selon Husserl, sans savoir que je connais. En effet « (...) le penser (...) ne peut, par principe, sauter par-dessus cette subjectivité, (...) » [5]. La thèse, parfois moquée, de la transcendance dans l’immanence n’est pas seulement, comme l’écrivent certains interprètes inclinant à la philosophie analytique [6], une trace de brentanisme, mais une nécessité structurelle : la phénoménologie ne peut, méthodologiquement, que partir du lieu auquel l’immanence s’ouvre sur une transcendance et se donner les moyens de comprendre comment et selon quelles règles, au sein même de l’immanence, se modifient les conditions d’ouverture à cette transcendance. Dès lors « (...) ce qui est décisif (...) c’est que la transcendance du monde est le problème fondamental de la phénoménologie dans la mesure, précisément, où celle-ci thématise la subjectivité transcendantale et vice versa. » [7]

Pour Schnell, la question de la légitimation est le problème central de la phénoménologie : elle justifie pleinement le passage au transcendantalisme seul capable de se donner méthodologiquement la distance nécessaire au champ phénoménal pour ouvrir la possibilité de son élucidation systématique, au-delà et en deçà de l’immédiateté sensible auquel on risquerait sinon de devoir se cantonner. Le concept de construction phénoménologique procède directement de la reprise transcendantale du problème de la légitimation ; celle-ci ne peut être simplement « constatée intuitivement » par une réduction de premier niveau, et la « légitimité » de cette légitimation première doit à son tour être produite par une réduction de second niveau déployant les conditions de sa pensabilité.

Ajoutons ici quelques remarques personnelles en rappelant que le passage d’une simple ouverture sur une transcendance à l’accès aux sens de cette transcendance est une des questions capitales de l’analyse husserlienne. Le principe de la phénoménologie n’est pas la transcendance, mais la donation du sens de cette transcendance, c’est-à-dire l’élucidation de ce qui permet à la pensée d’y « prendre pied » pour en bâtir la science. Il est autrement dit en son principe de réduire tout contenu à un acte en assurant l’auto-possession, lui-même reconduit à une genèse. La phénoménologie interdit de considérer quoi que ce soit comme donné d’office, parce qu’une telle donation n’est précisément rien d’autre qu’une perte, qu’une extase vers l’extérieur qui n’en retient rien, que le prête-nom d’une mutité. Pour Husserl, la réduction est en ce sens antithétique de la donation ; il n’est pas question pour lui de concevoir l’accès au sens comme une exposition à lui, de laisser l’initiative au phénomène, car plus rien, dès lors, ne permettrait de distinguer ce sens auquel on ne peut que s’abandonner (ou s’adonner) du non-sens. Il y a une contradiction majeure [8] à parler d’un sens qui « se donne de et en lui-même », d’un sens dans lequel on ne peut que s’extasier, d’une raison non seulement vouée à n’être jamais assurée d’elle-même, mais toujours déjà ouverte (ou donnée) à elle-même par un mouvement qui la dépasse et auquel elle s’abandonnerait sans garder aucune prise sur ses propres opérations [9]

IV : Mise à l’épreuve du concept de construction

Une fois ces précisions faites, Alexander Schnell propose, dans les différents chapitres de son ouvrage, une mise à l’épreuve du concept de construction phénoménologique. De façon assez surprenante, il ouvre cette mise à l’épreuve par un chapitre intitulé L’intentionnalité, signification et vérité, thématique d’ordinaire privilégiée par les adversaires du transcendantalisme. Son objet, au delà de la présentation de la « technologie » husserlienne (rapports de fondation, de remplissement, distinctions capitales matière/qualité d’acte, etc.) est d’expliciter le sens de la reprise transcendantale du concept de vérité proposée par Husserl. Dans un passage très éclairant, Schnell expose ainsi le sens de la correspondance de la vérité à l’intuition donatrice. Celle-ci procède d’un double recouvrement ; d’une part un recouvrement noétique qui donne lieu à un vécu d’évidence et d’autre part, un recouvrement noématique qui exhibe de son côté la « correspondance des contenus », c’est-à- dire la vérité en son sens objectif [10]

Il s’agit ici d’une élucidation phénoménologique du concept de vérité : le vécu d’évidence est le versant noétique de la conscience de vérité. Cette reprise transcendantale du problème de la vérité a le mérite d’effacer les ambiguïtés que les Recherches Logiques, à cheval entre attitude phénoménologique et attitude naturelle, n’esquivaient pas toujours. Schnell s’attache ensuite à la présentation des enjeux de la distinction de l’imagination (caractérisée par une structure de visée tripartite, en laquelle un objet sensible est constitué comme objet image d’un sujet image) de la phantasia qui abolit cette dimension médiatrice et donne accès non pas à un objet phantasmé isolé, mais à un monde phantasmatique en opposition et contradiction globale avec le monde perceptif. Le concept de construction phénoménologique entre en scène lorsqu’il s’agit de comprendre les modalités temporelles de ce monde, qui ne sont plus saisissables « sur le vif » (puisque la phantasia se dérobe à toute réinscription dans le cours concordant du monde perceptif) : la question de la phantasia semble bien conduire à celle d’une temporalisation qui ne soit pas autopositionnelle, donc attestable à même son auto-possession, mais qui se déploie toujours déjà en écart d’avec elle-même. Plutôt cependant que de s’engager cette voie (derrière laquelle s’étend l’ombre de Marc Richir), Schnell choisit de consacrer le chapitre suivant à une reprise très technique des analyses consacrées à la pensée husserlienne de la temporalité que nous avons évoquées plus haut en y inscrivant précisément les « points » auxquels celle-ci semble achopper (la question – déjà ancienne – de la continuité est évoquée sans être traitée).

Le chapitre suivant, consacré aux pulsions et instincts, est particulièrement éclairant : il montre en effet les enjeux de l’inscription de la conscience dans un champ de motivation qui s’exerce à des niveaux stratifiés qu’il s’agit alors de construire. Schnell montre que la sphère de motivation immédiate, qui configure et anime la structure d’horizon et guide l’exploration intentionnelle du réel, et elle-même enracinée dans une sphère instinctive élucidant de son côté les possibilités générales de l’affection et la façon dont celle-ci s’exerce sur la conscience et « l’appelle » à se porter vers le monde. Au niveau ultime enfin, Schnell construit la forme d’un « système pulsionnel d’instincts originaires » qui ne concerne plus, lui, l’exercice effectif de l’affection sur la conscience, mais l’inscription de celle-ci dans des dispositions qui l’attachent originairement au « réel » et d’une certaine façon l’y inscrivent : il s’agit explicitement ici, pour Schnell, de se donner les moyens phénoménologiques de traiter rigoureusement la problématique heideggérienne de la disposition affective, non plus seulement postulée, mais assignée à une certaine situation architectonique. Il en ressort que la phénoménologie de Husserl est loin d’être aveugle au problème de la contextualité dont tout rapport au monde est marqué : cette contextualité toutefois, caractérise un certain état de développement du champ phénoménologique et non comme la donnée originaire dont l’analyse devrait nécessairement partie. La phénoménologique des pulsions et instincts, conclut l’auteur, propose enfin un soubassement intéressant au problème de la volonté dont elle fournit la protoforme : l’exercice effectif de la volition comme acte est préparé par le système pulsionnel qui prédispose le sujet à vouloir. Il y a là, écrit Schnell, une qualification seconde de la volonté, proche de celle de Schopenhauer, concept qui peut s’avérer fécond pour traiter un certain nombre de questions de philosophie pratique (mais qui demanderait pour cela une étude plus approfondie). Le dernier chapitre enfin, consacré à la question de l’intersubjectivité, tire profit de la construction phénoménologique pour clarifier les distinctions classiques d’immanence et de transcendance. Schnell s’efforce de montrer pourquoi, d’une part, l’idée même de subjectivité transcendantale implique que celle-ci soit du même coup intersubjectivité, cela parce que l’idée d’objectivité n’a elle-même sens que sur fond de l’intersubjectivité, et pourquoi, d’autre part, le concept d’alter ego permet seul une compréhension phénoménologique (et non métaphysique) de l’altérité et de ce en quoi elle se manifeste comme telle, du « statut transsubjectif de l’expérience » [11].

La question est de comprendre « comment tenir ensemble deux affirmations apparemment contradictoires : celle selon laquelle le monde se présente « pour tout un chacun » (für jederman) donc objectivement ; et cette autre d’après laquelle tout sens se constitue dans la vie de la conscience de l’ego, donc dans le sujet transcendantal (...) » [12]. Il s’agit alors d’expliquer de quelle façon la prise en compte de ces nécessités transcendantales implique la mise en œuvre méthodologique des distinctions proposées dans la Vième Médiation Cartésienne.

Conclusion

A l’inverse de nombre d’études contemporaines qui réservent à la phénoménologie husserlienne un traitement archéologique qui en évacue toute pertinence intuitive, Schnell entend y rétablir une continuité. Ses exemples sont ainsi tirés aussi bien des Recherches Logiques que des ultimes manuscrits du groupe C, et il n’hésite pas à justifier des choix faits au début du siècle en évoquant des explications ou éclaircissement données très ultérieurement dans les grands textes systématiques que sont la Philosophie Première ou la Krisis. Certes, cette tendresse pour la nécessité transcendantale de l’œuvre tend parfois à amoindrir les choix ontologiques très forts de Husserl dans certains domaines, et ne permets pas toujours à faire justice aux intuitions novatrices concrètes développées dans plusieurs « régions » des sciences positives qui passent en quelque sorte « derrière » le projet de mise en ordre architectonique. Plus encore que celle de Husserl ou de Kant, c’est l’ombre de Fichte qui plane sur cet ouvrage : dès lors la méfiance systématique envers le prédonné qui en découle pourra gêner le réaliste pour qui le mérite de la phénoménologie réside moins dans sa capacité à déployer la réalité du réel dans sa pensabilité qu’à donner les moyens de saisir celui-ci au lieu même où il s’impose. Mais il nous donne la possibilité de découvrir l’ensemble de la pensée husserlienne comme un massif unitaire, finalement très actuel, et même parfois, capable d’en remontrer à certains de ses continuateurs. Une autre force de l’ouvrage est la clarté de son exposition : procédant par distinctions, mais n’hésitant pas non plus à faire appel au détail d’un texte, Schnell conjugue une connaissance précise des concepts et une présentation éclairante de leurs enjeux. Dès lors, cette « mise en ordre systématique » de la pensée husserlienne permet également de déterminer, avec plus de précision, les points précisément où elle achoppe, et les moyens phénoménologiques à disposition aujourd’hui pour relever le défi de ces difficultés.

Notes

[1Alexander Schnell, Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive, Millon, Grenoble, 2007

[2Alexander Schnell, Temps et Phénomène. La phénoménologie husserlienne du temps (1893-1918), coll. « Europæa Memoria » (diff. Vrin), Hildesheim, Olms, 2004

[3Ce qui constitue un raffinement de la distinction, posée par Fink, des concepts thématiques (définis selon leurs contenus) et des concepts opératoires (qui sont comme les horizons donnés à des stratégies de mise en œuvre d’analyses phénoménologiques).

[4Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive, coll. « Krisis », Grenoble, J. Millon, 2007, p. 41-42.

[5Hua VIII, Supplément XXX, p. 482, cité par Schnell, p. 53 (c’est nous qui soulignons)

[6Cf., Elisabeth Rigal, « Les deux paradigmes husserliens de l’objet intentionnel (Husserl et Brentano) », L’intentionnalité en question, entre phénoménologie et recherches cognitives, (Janicaud, dir). L’article en question, d’une éminente spécialiste de Wittgenstein qui est aussi une bonne connaisseuse de la logique husserlienne et de sa remise en cause heideggerienne, est très brillant et précis, mais son orientation basale est résolument hostile au transcendantalisme.

[7Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive, coll. « Krisis », Grenoble, J. Millon, 2007, p. 49

[8Contradiction qui ne veut pas dire que le concept de donation pure n’a pas toute sa légitimité dans un autre type de Discours, mais qu’il est en contradiction avec le télos originel de la phénoménologie.

[9Que la raison ait à être fragilisée et relativisée, que le flux absolu de la conscience soit originairement habité et contaminé par des processus aveugles, que la complicité du sens et du non-sens soit originaire ne remet pas en cause le telos de cette auto-possession seulement différée (ou secondarisée). Les critiques derridiennes demeurent de leur côté légitimes et s’inscrivent dans le droit fil de la phénoménologie husserlienne. Elles sont d’ailleurs l’aliment principal de la refonte du programme phénoménologique mise en œuvre par Marc Richir.

[10RL 6, § 38 – 39. En d’autres termes, vérité correspondance et évidence ne sont que deux faces d’une vérité qui s’exhibe dans son contenu objectif à même une expérience transcendantale de sa validité. Elle est le corrélat objectif de l’auto-donation de l’objet, tandis que l’évidence est le vécu spécifique de celle-ci. Alexander Schnell s’appuie ici sur Tugendhat, Der Wahrheitsbegriff bei Husserl und Heidegger, p. 92 sq.

[11Husserl et les fondements de la phénoménologie constructive, coll. « Krisis », Grenoble, J. Millon, p. 236.

[12Ibid., p. 240

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