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Frédéric Nef : Traité d’ontologie pour les philosophes et les non-philosophes

samedi 27 février 2010, par Véronique Decaix

Frédéric Nef, auteur de l’Objet quelconque [1] et de Qu’est-ce que la Métaphysique ? [2], offre au public un Traité d’Ontologie pour les Philosophes et les non-Philosophes [3]. Il s’agit en premier lieu d’une tentative de vulgarisation de ses recherches antérieures, ’auteur cherchant à rendre ses acquis théoriques et ses thèses accessibles au plus grand nombre. Disons-le d’emblée, les non-philosophes auront quelques difficultés à ne pas se perdre dans cette jungle foisonnante de concepts et cette profusion de références, le public que F. Nef cherche à rallier à sa cause n’étant pas « le grand public ». L’ouvrage s’adresse bien plutôt à un public éclairé de chercheurs en science (mathématiques, physique, logique) avec lequel il est en constante discussion, et qu’il invite à répondre.
La première difficulté vient de l’équivoque même du terme d’ontologie : il y a une possible ontologie du lieu [4], de l’événement, une ontologie intentionnelle [5], une ontologie du social [6], du liquide et de la surface, des ontologies stratifiées et scalaires [7] (liste non exhaustive…). Le lecteur novice peut, depuis l’ontologie naïve où il se tient, éprouver un vertige face à l’existence d’une possible ontologie des entités débiles ou mineures, à côté des ontologies régionales et matérielles, étudiant des « presque-rien » tels que le trou, le nuage, la vague, les ombres, ou encore un franc enthousiasme à la perspective d’une ontologie appliquée au football. C’est le constat qui ressort de la lecture de la première partie de l’ouvrage intitulée « De l’ontologie implicite à l’ontologie explicite », où l’auteur s’emploie à révéler les présupposés ontologiques latents des sciences sociales et historiques. Il semblerait bien, toujours à la fin de cette première partie, qu’il y ait des ontologies partout, et que tout objet puisse être « ontologisé ». L’ontologie ressemblerait à l’Hydre de l’Herne, un monstre protéiforme dont les excroissances et les filaments repoussent inlassablement, résistant à toute tentative de réduction (et même, selon F. Nef, au rasoir d’Occam, pourtant bien effilé). Il y aurait donc des ontologies, plurielles et concurrentes, mais l’Ontologie, LA science une de l’être en tant qu’être, reste introuvable.

Contre l’ontophobie, ou le retour du refoulé.

Cependant, le projet du livre est extrêmement clair. Il s’agit de redonner ses lettres de noblesse à cette science du réel et d’ouvrir le champ (et le chantier !) aux études et recherches ontologiques. Ce Traité d’ontologie est une tentative de sauvetage, similaire à celle que Nef avait déjà réalisée en 2004 pour la métaphysique [8]. L’ontologie, tout comme la métaphysique, est une vieille dame. F. Nef reconstruit l’histoire des assauts et des coups portés à cette discipline : critiquée par Kant, abandonnée par Wittgenstein au profit des jeux de langage, accusée par Heidegger parce qu’elle recouvrait et occultait la pensée de l’être, déconstruite par Derrida. Le livre donne un coup de jeune à l’ontologie, définie à la fois comme une « attitude intellectuelle » et « une discipline » [9]. En démontrant la présence d’ontologies implicites impliquées dans des domaines insoupçonnés tels que les sciences sociales, F. Nef atteste bien que la pensée a besoin de l’ontologie, ou un besoin naturel et nécessaire d’ontologie. Bien que méprisée, calomniée et refoulée, cette dernière reste bien vivace [10].

Le sérieux ontologique

L’auteur retrace une autre histoire qui est celle d’une filiation ou d’une continuation. Le terme remonte au XVIIe siècle [11], mais la discipline est née en Grèce avec Parménide et Aristote. Les attaques répétées dont elle a été l’objet l’ont amenée à trouver refuge dans un bastion autrichien [12]. Mais l’ontologie n’est pas morte, et ce, parce que ses interrogations sont toujours vivantes. Ce sont les mêmes préoccupations qui habitent Aristote et les philosophes contemporains tels que D. Armstrong, P. Simons, ou E. J. Lowe. En effet, l’ontologie a pour tâche d’interroger la réalité, ou plutôt « la réalité de la réalité, la propriété d’être réel » [13], et d’étudier les constituants ultimes et les structures de la réalité. Or la science (la physique, la chimie, la biologie) expliquent bien « comment les choses tiennent ensemble grâce à des réseaux de structures, mais pas ce qui fait ce que ces réseaux ne se défont pas. Il semble que la science doive postuler simplement que les choses ont une certaine stabilité, mais que l’ontologie a pour objet les raisons mêmes de cette stabilité » [14].

L’ontologie est donc une discipline indispensable car elle est la seule à poser ces problèmes : « « Pourquoi les choses tiennent-elles ensemble ? », et : « Comment les choses peuvent-elles différer les unes des autres au point qu’elles n’apparaissent jamais comme strictement identiques ? » [15]. Et tentant de les résoudre, l’ontologie prouve par là qu’elle est une discipline irremplaçable et insuppressible, sans équivalent dans le paysage scientifique : sa disparition mettrait en péril notre connaissance du monde. En effet, la deuxième partie de l’ouvrage, « Ontologie et Réduction », circonscrit le domaine de l’ontologie. Or, ce terrain n’est pas couvert par les domaines et les compétences des sciences concurrentes ; c’est pourquoi l’ontologie ne se réduit ni au physicalisme en tant qu’elle ne supporte pas d’être radicalement naturalisée, ni à la sémantique formelle, en tant qu’elle résiste, encore et toujours, à une logicisation intégrale. Si on réduisait l’ontologie soit à la physique, soit à la théorie des ensembles, il resterait un point aveugle dans les sciences, et la cohésion du réel nous resterait opaque.

Le fil d’Ariane

Ainsi il est possible de faire de l’ontologie. Celui qui l’étudie n’est pas seulement mu par une pulsion d’un historien antiquaire, ou par un culte morbide de la tradition, symptômes de la maladie de la civilisation et de la mort de la pensée. L’ontologue n’est pas un archéologue des disciplines défuntes. Sa fonction n’est pas de retrouver les vestiges enfouis de cette science dans les textes anciens, ni de reconstruire, à partir de ces traces, un discours vétuste et abscons dans une langue aujourd’hui oubliée. L’ontologie devient un domaine que les philosophes se doivent d’explorer et d’investir, au lieu de l’abandonner aux « non-philosophes » (les scientifiques, cette fois) ou de la reléguer dans une bibliothèque. Le propos de F. Nef n’est pas d’écrire l’histoire du concept d’ontologie ni d’étudier les théories afférentes, car comme il l’écrit négligemment : « Tout ceci est bien connu » [16]. Il est, bien au contraire, d’apporter des solutions originales pour définir et expliquer les structures du réel. N’existe-t-il que des particuliers ? Comment expliquer le lien entre l’universel et le particulier ? Le lecteur découvre alors une myriade de concepts : les tropes (qui ne peuvent ni flotter, ni migrer), les particuliers nus, les qualia, et leur relations : inhérence, exemplification vs instanciation. C’est là que l’auteur donne à son ouvrage une vocation propédeutique, en ce qu’il fournit des notes précises et développées, ainsi qu’un glossaire abondant des termes employés. Certaines pages servent d’exposés doxographiques [17], offrant au néophyte, tout comme à l’historien de la philosophie, la carte, le compas et la boussole pour se repérer dans le massif du débat contemporain. Parce qu’il y a un débat contemporain, actuel, vif et vivant en ontologie et en métaphysique analytique, comme le prouve la récente et précieuse édition de textes traduits en français, Métaphysique contemporaine, Propriétés, Mondes possibles et Personnes [18], et dont ce Traité constitue une excellente introduction à rebours.

Quelle ontologie ? Un platonisme particulariste possibiliste.

Ce livre n’est pas une simple présentation [19], car F. Nef n’hésite pas à discuter les thèses d’autres auteurs et à se situer par rapport à eux : « En ce sens, on aura compris que je défends ici le particularisme, non le nominalisme. Les pièces du puzzle s’assemblent progressivement, et le lecteur qui voudra me situer saura que je suis un platoniste particulariste et possibiliste : il y a d’authentiques objets abstraits, il n’y a que des choses particulières et tout ce qui est possible existe. Je pense que ce sont des copies des Formes qui sont dans les particuliers sous forme de tropes » [20]. La thèse défendue par F. Nef est une ontologie qui réalise une délicate conciliation entre le platonisme (tel qu’il est entendu en métaphysique analytique) et le nominalisme qui défend l’idée qu’il n’existe que des singuliers et qui relègue l’universel à n’être qu’un signe mental ou sémantique. L’ontologie qu’il soutient est élargie au possible (est possible, ce qui n’existe pas réellement, ce qui n’entame pas la réalité de la possibilité). Elle admet l’existence des objets abstraits, comme les objets mathématiques ou les entités fictives, qui ne sont pas des objets naturels ou ordinaires. Les objets abstraits sont constitués d’un faisceau de propriétés par lequel ils peuvent être définis. Par exemple : Sherlock Holmes n’existe pas réellement, c’est une entité fictionnelle que je peux cependant définir par un « bouquet » de propriétés : c’est un détective privé, il est anglais, et ami de Watson, il vit au 221 B Baker Street et il fume la pipe. Aucune de ces propriétés ne définit isolément, une par une, Sherlock Holmes, mais leur ensemble, pour ainsi dire leur constellation, parvient à le définir. Il convient d’expliquer l’unité de ce tout que l’on nomme par ailleurs un individu, et Nef entre alors dans la troisième partie de son ouvrage en discussion avec les néo-huméens (D. K. Lewis) ce qui lui permet de préciser sa thèse de la connexion métaphysique. L’ouvrage est traversé par le credo de F. Nef en faveur du réalisme, et ce, pour réfuter les thèses projectionnistes véhiculées par la métaphysique humienne selon lesquelles la structure du réel n’est rien d’autre que la projection de la structure de notre esprit (ou pire de notre langage). Pourquoi tant de soin à contrer l’anti-réalisme ? Parce qu’il ouvre la voie à la pire des maladies de l’esprit qui soit, pour Nef, comme pour Nietzsche : le nihilisme.

Le Traité d’Ontologie pour les Philosophes et les non-Philosophes est un ouvrage utile et salutaire. Livre à entrées multiples, il se présente comme un dictionnaire destiné aux néophytes en ontologie. Sans équivalent en français, il offre au public et aux chercheurs les clés, tant lexicales que doctrinales, pour comprendre les enjeux du débat contemporain, et il discute avec la fine pointe de la recherche en philosophie sur les concepts de survenance et d’émergence des propriétés. Salutaire, parce qu’il sauve l’ontologie du bannissement et de l’infamie où l’histoire de la philosophie l’a placée en prouvant qu’elle est nécessaire à la santé de la pensée. F. Nef montre, par son écriture enlevée, que le sérieux ontologique n’interdit pas toute forme de légèreté et d’humour. Nous concluons par cet exemple, qui est l’en-tête du dernier chapitre de cet ouvrage exigeant, mais plaisant, où F. Nef résume en trois phrases sa thèse, en s’amusant à pasticher le style cartésien : « Chapitre VIII. Dispositions et émergence. Huitième et dernier chapitre par où se clôt l’ouvrage et où se dévoile, pour le plaisir du lecteur, qui va d’étonnement en étonnement, le fond des choses : des structures ontologiques composées de tropes liés entre eux, par quelque chose de plus fort que le fait d’être ensemble, et plus faible qu’une relation, nommé connexion & possibilités réelles agissant comme un pouvoir causal » [21]. L’ontologie prend, sous sa plume, des allures de Gai Savoir.

Notes

[1F., Nef, L’Objet quelconque, Recherches sur l’Ontologie de l’Objet, Paris, Vrin, 1998

[2F. Nef, Qu’est-ce que la Métaphysique ?, Paris, Gallimard, folio-essais, 2004

[3Frédéric Nef, Traité d’ontologie pour les Philosophes et les non-Philosophes, Gallimard, coll. folio-essais, 2009

[4Ibid. p .28

[5Ibid. p. 45

[6Ibid. p. 57

[7Voir le chapitre V, en particulier pp. 182-192.

[8La métaphysique est d’ailleurs sauvée en tant qu’ontologie analytique dans le chapitre XVIII de Qu’est-ce que la Métaphysique ?, p.629-733. Cette partie est l’embryon de ce traité.

[9Ibid. p. 59

[10F. Nef fait dériver ce besoin d’ontologie d’une tendance naturelle de l’homme : « Si une telle ontologie n’est pas une illusion, une simple fiction, il est inévitable de la systématiser et de l’expliciter, dans la mesure où ce que nous voulons connaître, c’est la structure ultime de la réalité – puisque « l’homme a naturellement la passion de connaître » comme le déclare Aristote au premier livre de sa Métaphysique (980a). C’est en ce sens précis que l’ontologie est à la fois nécessaire et naturelle. » p.67

[11Ibid. pp. 91-93

[12« Des prétentions à une connaissance objective se sont maintenues contre vents et marées, notamment chez les néoscolastiques, qu’ils fussent scotistes ou thomistes, et chez les philosophes de la tradition autrichienne, qui, à travers Brentano, ont renoué avec la métaphysique catégoriale d’Aristote, tout en développant une théorie de l’intentionnalité orientée vers l’objet ». p.92.

[13Ibid. p. 11

[14Ibid. p. 39

[15Ibid. p. 236

[16Ibid. p. 91

[17Par exemple, pp. 93-112 ou encore pp.148-150.

[18Métaphysique contemporaine, Propriétés, Mondes possibles et Personnes, Vrin, 2007

[19« Que l’ontologie soit inévitable, qu’elle ne soit pas un appendice parasitaire de notre connaissance, mais le fruit d’une exigence foncière, ne signifie pas que toute ontologie ait la même valeur ». p.67.

[20Ibid. p. 206

[21Ibid. p. 415

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