ISSN 2269-5141

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Ruedi Imbach et Adriano Oliva : La philosophie de Thomas d’Aquin

Repères

jeudi 11 mars 2010, par Thibaut Gress

C’était un défi presque héroïque que de présenter la vie et la pensée de Thomas d’Aquin en moins de 170 pages en format poche. Ce défi, seuls Ruedi Imbach et Adriano Oliva pouvaient sans doute le relever, tant en vertu de leur maîtrise remarquable de la pensée de Thomas que de la concision dont ils savent faire preuve, sans rien perdre de l’essentiel d’une pensée. C’est donc un petit livre par la taille mais exceptionnel par le contenu qui nous est offert avec cette Philosophie de Thomas d’Aquin [1]. L’ouvrage est divisé en trois parties, la première étant d’ordre biographique, la deuxième proposant une présentation de sa pensée selon un certain nombre de thèmes, et la dernière décrivant succinctement les œuvres majeures de Thomas. Extrêmement didactique, cette présentation permet de cerner rapidement les points essentiels d’une vie et d’une pensée, certes sans entrer dans les détails mais en abordant la quasi-totalité des questions du thomisme.

A : Rigueur et extases de la vie de Thomas

La vie de Thomas d’Aquin est rédigée par Adriano Oliva ; il s’agit bien évidemment d’une biographie intellectuelle, chaque événement étant relié à sa carrière ou à ses œuvres, mais souvent se trouve élargie la perspective à une certaine façon de philosopher, de penser au Moyen Age pour reprendre l’expression de Libera, et c’est ainsi fort logiquement que se trouve rappelée la triade de la pensée médiévale dans le cadre scolaire : legere, disputare, praedicare. Adriano Oliva va montrer comment l’enseignement et les œuvres de Thomas s’organisent autour de ces trois impératifs, que ce soit par les séances publiques de disputes tenues autour du Maître, dont les Questions sur la vérité constituent un des témoignages les plus précieux, ou par les prêches tenus devant les étudiants et les professeurs (praedicare) ; ajoutons à cela les commentaires, nombreux, comme celui de Job commencé en 1259 lors du retour en Italie, à Naples plus précisément.

Mais Thomas est également, nous le savons, l’auteur de textes extraordinaires par leur taille et par leur contenu, au premier rang desquels se trouve la fameuse Somme théologique. Thomas n’est pas le premier à rédiger une Somme, mais il est peut-être le premier à fixer d’une manière aussi durable un certain nombre de questions philosophiques et surtout théologiques, dans ce qui restera à jamais un des monuments de la pensée humaine. Adriano Oliva en profite pour insister sur la nature d’un tel projet : « Destinée en premier lieu aux dominicains qui étaient formés par les lecteurs dans les couvents de l’Ordre (aux dominicains et aux autres étudiants qui fréquentaient les écoles conventuelles) la Somme de théologie n’avait pas pour but de remplacer l’enseignement des Sentences : d’une part, parce que les lecteurs étaient libres d’organiser les études selon les capacités des auditeurs ; de l’autre, parce que l’enseignement des Sentences était obligatoire non seulement dans les studia generalia, mais aussi dans les autres couvents, dans la mesure où le lecteur était capable de le dispenser et les auditeurs de le recevoir (…). S’il y avait des livres que la Somme de Thomas aurait pu remplacer, c’étaient plutôt des sommes comme la Summa de casibus de Raymond de Pennafort ou la Summa de vitiis et virtutibus de Guillaume Peyraud (…). » [2] Projet modeste, donc, mais surtout projet pédagogique puisque destiné à des étudiants, ce qui n’est pas sans ironie : tout se passe en somme comme si nous étions nous-mêmes tous devenus les étudiants de Thomas, et que nous apprenions la théologie à ses côtés.

Pourtant, et c’est un point sur lequel Oliva consacre beaucoup de lignes compte tenu de la place qui lui est impartie, Thomas ne fut pas lui-même le plus convaincu par ses œuvres. Si un culte certain est aujourd’hui voué à la pensée thomiste – pour ne pas dire à Thomas lui-même –, il apparaît que le principal intéressé était fondamentalement sceptique à l’égard de ce qu’il avait pu écrire. En effet, épuisé par le travail, Thomas va éprouver une première extase mystique qui l’accablera davantage encore physiquement. Son secrétaire lui demandera pourtant de reprendre la rédaction de la Somme théologique – texte que Thomas ne put achever – ce que Thomas refusa en ces termes : « Raynald, je ne peux pas, car tout ce que j’ai écrit me semble de la paille. » [3] Etonnante réaction de la part d’un homme qui venait de rédiger un système théologique aussi admirable ! Le plus étonnant survient alors : parti se reposer chez sa sœur, Thomas reçoit à nouveau la visite de son secrétaire qui lui adresse la même requête, finir la Somme théologique. Et à nouveau, Thomas répond : « Tout ce que j’ai écrit me semble de la paille par rapport à ce que j’ai vu et qui m’a été révélé. » [4] Il est ici vraiment intéressant de prendre la mesure de ces quelques mots, qui semblent traduire l’inanité de la pensée face à ce que donne à comprendre l’extase mystique. Est-ce une raison pour occulter la pensée de Thomas, pour ne pas l’étudier ? Certes non, mais il serait peut-être bon, parfois, pour relativiser certaines passions, de garder ces quelques mots en tête, sans leur faire dire plus – ni moins – qu’ils ne disent effectivement.

B : La pensée comme système

C’est Ruedi Imbach qui hérite de la rude tâche de synthétiser la pensée de Thomas en moins de 140 pages. Disons-le tout de suite, l’exercice est réussi, et la synthèse magistrale. Ruedi Imbach propose six axes de réflexion, ainsi constitués : nature et division de la philosophie, la connaissance humaine, les problèmes éthiques et l’homme, la pensée politique, l’ontologie / théologie philosophique / métaphysique, et la croyance / théologie. C’est donc un plan qui organise la réflexion selon une pente ascendante, partant de la philosophie comme matériau intellectuel et s’épuisant en Dieu, terme ultime de la progression.

Un des grands mérites de cette présentation de la pensée de Thomas est que chaque référence est donnée dans le corps de texte, ce qui permet d’organiser un jeu de renvois à l’œuvre même de Thomas extrêmement pratique et opérant. Pour donner un exemple parmi cent autres, je prends le cas du telos de l’action, et du rapport de Thomas à Aristote, que R. Imbach expose en ces termes : « Comme Aristote, Thomas part du principe que toute action ou tout agir se produit en vue d’une fin – « omne agens agit propter finem » (…) –, car un effet déterminé ne peut être atteint sans qu’un but déterminé ne lui soit présupposé (voir ST I-II, q. 1, a. 2). En conséquence, il est possible de postuler une universelle ordination des choses à leur fin dans l’univers, ce qui implique d’ailleurs que « toute ouvre de la nature soit l’œuvre d’une substance douée de connaissance. » [5] C’est ainsi que fonctionne l’ensemble de l’ouvrage : une thèse, une citation, la référence dans le corps de texte. On voit tout de suite à quel point un tel choix s’avère pratique et pédagogique, et combien il est précieux pour s’orienter dans le dédale thomasien.

Un des points intéressants également de la présentation qui est faite de la pensée de Thomas réside justement dans le fait que l’optique est davantage thomasienne que thomiste ; en d’autres termes il s’agit moins de montrer la pertinence du thomisme comme tel que d’en évoquer les divers aspects et la force intellectuelle. Cela confère à cette présentation une objectivité certaine qui est assez rare dans le cadre des études thomistes : ici, les auteurs ne défendent aucune thèse précise, sinon celle de la grandeur de Thomas, et cela est plaisant de pouvoir lire des commentaires de l’œuvre thomasienne sans que ne transpirent de manière sous-jacente un grand nombre de présupposés. Evidemment, cela n’exclut pas l’admiration – légitime – pour Thomas, ainsi qu’en témoigne le commentaire qui est proposé des transcendantaux : « L’analyse thomasienne des transcendantaux est remarquable, en ce qu’elle utilise le langage et la connaissance humaine qui s’articule en jugements, comme fil conducteur de la découverte et de l’établissement des déterminations les plus générales de l’être. Par-delà cet aspect méthodologique, il convient de prêter attention à l’élargissement de la perspective ontologique à l’œuvre dans cette démarche. » [6] Néanmoins, en dépit de cette admiration parfois revendiquée, le propos demeure mesuré, et toujours animé d’un souci réel d’objectivité.

On notera également une présentation très claire du problème de l’analogie de proportionnalité ; on connaît la difficulté et la profondeur de cette question, ce qui rend d’autant plus précieuses les remarques proposées par Ruedi Imbach pour introduire à ce délicat problème. Le point de départ réside dans la discussion des limites de la possible connaissance humaine de Dieu sur fond d’une question liée à la signification des termes. Thomas démarque en effet la chose signifiée par le nom (res significata) de son mode de signification (modus significandi) et cette démarcation va s’avérer fort utile dans la question de l’analogie ; si l’on pose par exemple deux perfections, la bonté et la sagesse, et que l’on dit que Dieu possède pleinement ces perfections, alors celles-ci ne sont réalisées dans les créatures que de manière déficiente. Si nous réinterprétons ce qui vient d’être dit du point de vue de la signification, nous obtenons cette analyse : « Le contenu de signification affirmé de Dieu et de la créature n’étant ni parfaitement identique, ni totalement différent, il existe entre les deux significations un rapport de proportionnalité : ces noms sont dits de Dieu et de la créature de manière analogue (…). » [7]

C : Un résumé analytique des oeuvres

La dernière partie de l’ouvrage mérite bien le nom du sous-titre du livre qui est « Repères » ; ce sont en effet des « repères » autour de l’œuvre gigantesque de Thomas qui sont proposés, mais paradoxalement c’est peut-être là que Ruedi Imbach s’engage le plus du point de vue philosophique. Cela est vrai aussi bien du point de vue de la hiérarchie des œuvres qu’il indique que du point de vue de leur importance au sein du système thomiste. Ainsi, les Questions disputées sur la vérité, dont la genèse est retracée dans la partie biographique du petit ouvrage, reçoivent-elles un traitement fort élogieux : « On peut à bon droit regarder ces questions disputées comme l’un des chefs d’œuvre philosophiques de Thomas d’Aquin. » [8] Si Ruedi Imbach résume donc rapidement le contenu de chacune des œuvres marquantes de Thomas, c’est peut-être aussi le moment qu’il choisit pour exprimer ses préférences et ses dilections au sein de l’œuvre thomasienne.

On retrouve également dans la présentation de la Somme contre les Gentils sinon une dimension polémique à tout le moins une nouvelle prise de parti quant à la nature même de cette œuvre qui occupa huit années de la vie de Thomas : « Dans la mesure où Thomas lui-même a clairement précisé la portée de la théologie philosophique par opposition à celle de la théologie chrétienne, il paraît impossible d’identifier purement et simplement l’entreprise des trois premiers livres avec une théologie philosophique. » [9] Enfin, sur la cible du petit opuscule L’unité de l’intellect, Ruedi Imbach propose une interprétation autour d’un sujet qu’il connaît bien : « Siger de Brabant, parmi d’autres, est incontestablement la cible des attaques de Thomas (comme l’atteste notamment l’argument disant que Dieu ne pourrait pas créer une pluralité d’intellects sans se contredire ; § 96, voir aussi § 101). » [10] Naturellement, dans tous les cas relevés ci-dessus, il ne s’agit pas de dire que cette Philosophie de Thomas d’Aquin défend une thèse générale, mais il serait tout aussi faux de nier le fait que les auteurs prennent parti dans certains débats, que ce soit sur la nature de la théologie ou sur les interlocuteurs implicites de certaines œuvres, ce qui n’enlève rien à l’objectivité de la présentation dont je parlais auparavant.

C’est donc un petit livre rare et précieux qui nous est offert par les éditions Vrin, qui fera sans doute date dans l’histoire des introductions à la pensée de Thomas : précis, clair, fort bien référencé, doté d’une bonne bibliographie finale, l’ouvrage tient toutes ses promesses et relève le défi que posait une synthèse d’une œuvre aussi gigantesque que celle de Thomas. Ainsi que le suggère à juste titre l’avant-propos, le livre est conçu comme une carte géographique permettant de se repérer en territoire thomiste, et il y parvient fort bien. « Le livre que le lecteur tient en main, écrivent les auteurs, peut être comparé à un guide de voyage : il voudrait aider le lecteur à découvrir la pensée philosophique de Thomas d’Aquin, à se déplacer (…). » [11] Enfin, l’ouvrage se clôt sur une analyse d’une superbe fresque de Lippi, résumant et incarnant les rapports thomasiens de la théologie et de la philosophie, ce qui permet de conclure sur une analyse picturale réjouissante, permettant de comprendre que chez Thomas, c’est la philosophie qui postule la nécessité d’une science inspirée immédiatement par Dieu, la théologie, ratio manuducta per fidem qui, à partir de la Révélation, permet une connaissance de Dieu et des réalités du monde.

Notes

[1Ruedi Imbach et Adriano Oliva, La Philosophie de Thomas d’Aquin. Repères, Vrin, 2009

[2Ibid. p. 23

[3cité p. 29

[4Ibid.

[5Ibid. p. 36

[6Ibid. p. 73

[7Ibid. p. 83

[8Ibid. p. 96

[9Ibid. p. 110

[10Ibid. p. 142

[11Ibid. p. 7

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