ISSN 2269-5141

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Franck Fischbach (coord.) : Marx. Relire le Capital

mardi 23 mars 2010, par Thibaut Gress

C’est sous un titre fort significatif que Franck Fischbach a décidé de réunir un certain nombre d’articles autour du Capital de Marx, réalisant après l’immense ouvrage d’Althusser Lire le capital un Relire le Capital [1] se proposant non plus d’expliquer l’œuvre de Marx mais bien de la réadapter aux problématiques contemporaines, au risque parfois de la corriger. Il s’agit donc, pour les auteurs, de se demander comment Le Capital pourrait aider les penseurs contemporains à appréhender le monde, à en comprendre les mécanismes intimes, les structures économiques, et les soubassements destinés à rester occultes.

A : Une préface tout autant « scientifique » que « militante »

Le premier problème qui se pose, c’est qu’il s’agit tout autant, sinon plus, d’une œuvre de militant que d’une œuvre scientifique, ce que laisse transparaître la préface qui considère comme acquise – voire évidente – la validité globale du marxisme et, en particulier, de l’appréhension de la société comme étant capitaliste. Une telle démarche n’est pas sans poser problème car elle soulève non seulement la question de ceux auxquels s’adresse Fischbach : soit Fischbach se rend compte à quel point cette préface est saturée de présupposés idéologiques, auquel cas il s’adresse en priorité à un certain lectorat déjà « marxisant », soit il ne se rend pas compte que ce qu’il avance relève de choix idéologiques et non de connaissances objectives, auquel cas il faudrait nettement se pencher sur les effets anesthésiants d’une pensée prétendument critique qui serait pour le moins dénuée de réflexivité. Mais de surcroît, la force même du Capital consiste à dessiner les traits d’une société rebaptisée capitaliste, ce qui veut dire que l’examen de ce grand texte doit précisément porter sur la pertinence de décrire la société selon les critères attribués par Marx à ce qu’il est désormais convenu d’appeler "capitalisme" ; de ce fait, rien n’est moins propice à une démarche de relecture que de ne pas mettre à distance l’idée même que la notion de capitalisme soit valide pour penser nos sociétés.

Mais encore me faut-il préciser en quel sens cette préface adopte d’indiscutables présupposés idéologiques. Dans un premier temps, Fischbach se réjouit qu’enfin les hommes politiques adoptent un vocabulaire marxiste pour penser le monde, en particulier le terme de capitalisme dont il rappelle qu’il s’agit d’un terme de combat destiné à cerner conceptuellement l’ennemi : « Partons d’un constat : de fait, écrit Fischbach, il y a actuellement un retour sinon à Marx, du moins de Marx dans la théorie sociale et dans la philosophie politique, et au-delà, dans la société et les débats d’idées. Ce phénomène ne date pas du début de l’actuelle crise financière, mais il a toutes les chances d’être encore amplifié par elles. » [2] Nous ne saurions que ratifier un tel constat, tant il est vrai que le retour de Marx, après les années un peu euphoriques du triomphe de la prétendue fin des idéologies, saute aux yeux, aussi bien dans la rhétorique politique que dans le monde éditorial français.

Mais, bien vite, on retrouve dans cette préface d’étonnantes remarques assénées comme telles et jamais justifiées quant au marxisme et à l’Union Soviétique, notamment lorsque Fischbach, contre toute vraisemblance, associe cette dernière à un système capitaliste : « Finalement la parenthèse n’aura pas été les soixante-dix ans de « communisme » (qui n’auront été qu’une version planifiée et dirigée d’une économie qui, en elle-même, restait capitaliste), mais les trois ou quatre années qui ont suivi la chute du mur et durant lesquelles d’aucuns ont pu croire ou vouloir faire croire que « l’économie sociale de marché » - à laquelle le monde entier, y compris la Chine, se convertissait, était la solution définitive et la fin même de l’histoire. Mais comme, dans le même temps, sous les effets du coup d’accélérateur de la globalisation néo-libérale, les contradictions du capitalisme devenaient de plus en plus apparentes, et ses effets destructeurs sur les sociétés et les cultures humaines, et sur leur environnement naturel, de plus en plus visibles, l’idée proprement marxienne selon laquelle le mode de production capitaliste est un mode de production historiquement déterminé, et donc historiquement dépassable, a commencé à reprendre des couleurs. » [3] Contre ce révisionnisme historique faisant du capitalisme une forme plastique bien pratique, la réfutation de Philippe Raynaud contre Michael Lowy [4] demeure absolument essentielle et permet de se préserver aussi bien des tentatives de négation même de la nature criminelle d’un certain usage du socialisme, que d’un usage bien trop extensif d’un prétendu capitalisme. Cette phrase est par ailleurs symptomatique d’un certain usage extrêmement flottant de termes abusivement considérés comme explicatifs, mais dont les auteurs seraient bien en peine de donner une définition rigoureuse – et d’ailleurs ils ne la donnent pas : que signifie « globalisation néo-libérale », en quel sens l’URSS est-elle restée « capitaliste » ? Il y a là une illusion de maîtrise de ces phénomènes ultra-complexes procurée par l’emploi de termes prétendument explicatifs, censés épuiser le sens de réalités qui, sans aucun doute, excèdent infiniment l’appellation qu’on leur donne. Mais en même temps, il serait tout aussi illusoire de ne pas voir l’importance psychologique que revêt pour certains philosophes le sentiment de maîtriser par de simples mots le réel en son entier, fût-ce au détriment de sa complexité et de la maîtrise d’un certain nombre de savoirs positifs.

En outre, se déploie une certaine cécité à l’égard de la démarche de l’auteur dans cette préface qui, par ses ardeurs militantes (mais l’auteur a-t-il conscience de faire œuvre militante, tant son mode personnel d’appréhension du monde lui semble naturel et allant de soi ?), perd de vue la rigueur scientifique, lorsqu’elle reproche par exemple à ceux qui, depuis peu, utilisent le terme même de « capitalisme » d’être hypocrites ou menteurs. « Le terme même de « capitalisme » est remis en circulation, y compris par des politiciens de droite, alors qu’on s’était habitué à ne l’entendre que dans la bouche des critiques plus ou moins marxisants de la société actuelle. Evidemment, la somme d’hypocrisie qu’il y a chez ceux qui font mine aujourd’hui de découvrir ce qu’ils appellent les « dérives du capitalisme » et qui se proposent d’y remédier par une « refondation du capitalisme », est incalculable. Mais tout de même, le seul fait de nommer ce système social de production, et d’utiliser pour cela le nom même que Marx lui a donné, engendre un effet d’objectivation et de mise à distance de ce qui s’imposait jusqu’ici ou était présenté comme quasiment naturel et nécessaire, et donc comme non-interrogeable et allant de soi. » [5] Cette remarque est tout à fait intéressante par ce qu’elle révèle : Fischbach considère au fond que, même si l’usage du terme « capitalisme » est hypocrite et circonstanciel, il permet de produire une objectivation du système dans lequel on se trouverait, et donc libèrerait les conditions de possibilité d’une pensée critique de notre monde. Or, il y a là quelque chose qui est intrinsèquement gênant : le terme de « découvrir » qu’emploie Fischbach est hautement symptomatique. Aux yeux de ce dernier, en effet, la réalité même du capitalisme ne se pose pas, alors que, philosophiquement parlant, c’est là que se noue le véritable enjeu. En d’autres termes, cette préface dessine un monde d’évidence, un monde de facilité intellectuelle, un monde où le capitalisme serait une réalité allant de soi, et où tous ceux qui en emploieraient le terme feraient moins un choix idéologique qu’ils ne parviendraient à « découvrir » quelque chose de l’ordre de la vérité, si bien que, si l’on peut volontiers admettre qu’un certain discours des années 80 et 90 avait sombré dans l’évidence du système économique et social, on doit tout autant remarquer que Fischbach échoue de la même manière à objectiver ses présupposés et les problèmes qu’ils soulèvent.

De ce fait, il y a une contradiction fondamentale dans le propos tenu : ces « politiciens » se voient reprocher le fait d’avoir longtemps considéré comme allant de soi le système de production que Fischbach qualifie de capitaliste ; mais au nom de quoi se trouve légitimée cette critique ? Au nom d’une évidence peut-être encore plus forte, à savoir celle que, pour Fischbach, la nature même du monde contemporain est intégralement structurée par le capitalisme lequel reçoit une garantie existentielle jamais mise en crise. Bref, Fischbach reproche aux « capitalistes » d’avoir diffusé une idéologie de l’évidence voulant qu’aucun autre système ne fût possible, mais il ne peut le faire qu’au nom de sa propre évidence qui l’empêche de voir que la description du monde comme capitaliste n’est jamais qu’un choix idéologique et interprétatif, et non une description objective. Et il y a quelque paradoxe à justifier implicitement la certitude de l’existence du capitalisme par le fait que « même » les « politiciens de droite » l’auraient employé ; autrement dit, Fischbach prouve implicitement l’existence du capitalisme en convoquant ceux qui en refusaient jadis l’existence, et en nous disant : « voyez, même eux l’admettent. » Mais quelle est la valeur d’une telle preuve qui s’appuie sur les dires circonstanciels de personnes dont on dénonce en même temps l’hypocrisie ?

Dès le début de l’ouvrage, donc, on sait que la question centrale, celle de l’existence réelle du capitalisme, ne sera pas posée ; on admettra de manière axiomatique son existence, et puisque la définition de ce capitalisme prétendument réel sera posée comme abominable, il ne s’agira désormais que d’en relever les différentes illustrations elles-mêmes abominables. Mais on ne peut s’empêcher de penser, lorsque l’on fait preuve d’un minimum d’esprit critique, que la moindre des choses lorsqu’on lance de telles accusations, eût été de prouver la réalité du coupable, au lieu de ramener systématiquement tout phénomène à une cause unique dont l’existence semble se dispenser de toute preuve rationnelle.

B : Jacques Bidet : Prendre le Capital à bras-le-corps

Le premier article est celui de Jacques Bidet ; de très loin, il s’agit de la meilleure contribution de l’ouvrage, la seule qui prenne au sérieux cette tâche énorme consistant à relire, c’est-à-dire à repenser le Capital au risque de le violenter. Dans un titre tout à fait explicite, « Les philosophes n’ont fait jusqu’à présent qu’interpréter diversement le Capital. Pourquoi il faut aussi le transformer. Et comment », Jacques Bidet pose un programme de travail, ambitieux et fécond : réadapter le Capital au monde contemporain, et non pas simplement gloser à l’infini sur ses différentes interprétations. Ce programme qui était annoncé en préface n’est en fait pleinement tenté que par Jacques Bidet, ce qui va d’ailleurs laisser un arrière-goût de déception quant aux autres articles qui auront la rude tâche d’en assurer la succession, et donner une saveur particulière à cette remarque : « les philosophes, qu’ils se réclament ou non de Marx, ont, le plus souvent, convenu que Le Capital est bien comme il est, et qu’il s’agit simplement de le lire et de l’interpréter. Qu’on ne vienne pas les ennuyer avec quelque autre souci. Ce qui les concerne, en tant que philosophes, c’est la philosophie de Marx, qui est là, dans Le Capital. » [6] Cette démarche est éminemment intéressante car elle opère un déplacement problématique central : il s’agit non plus de se demander ce que le Capital veut dire mais il s’agit au contraire d’interroger la valeur de vérité du Capital ; le déplacement est énorme, et l’on voit combien la préface de Fischbach est incapable de penser un tel déplacement, puisque la vérité même de la description du monde comme étant capitaliste, au sens où Marx l’aurait décrite, ne peut pas même pas faire l’objet d’une mise en doute. Cette impossibilité qui entrave tant de philosophes, c’est précisément ce que parvient à surmonter Jacques Bidet.

Quel est donc le point sur lequel l’auteur de Que faire du Capital ? [7] va tenter de corriger Marx ? C’est sur le point de départ, le commencement du Capital que Bidet va introduire une première correction tenant à la nature du marché. La logique du marché « se donne tout à la fois comme celle dans laquelle les hommes se reconnaissent comme libres, égaux et rationnels, et en même temps comme une loi naturelle-transcendante s’imposant à eux : comme la « loi du marché », selon laquelle nos interrelations économiques ne seraient légitimes et rationnelles que dans la mesure où elles prendraient la forme marchande. Voilà ce que je désigne comme une « contradiction performative ». » [8] La contradiction que pointe Bidet dans la description du marché par Marx est qu’elle se donne à la fois comme une loi naturelle, donc comme quelque chose qui s’impose par le haut, et en même temps comme une logique marchande, donc comme un procès immanent aux échanges humains. Comment dans ce cas parvenir à critiquer le marché, si celui-ci n’exprime rien d’autre que la forme même de la rationalisation des échanges ?

Le problème que pointe Bidet est que si l’on en reste à cette contradiction performative, si donc l’on conserve comme point de départ le marché, on est condamné à ne pas pouvoir le dépasser ni même correctement le penser. L’idée de Bidet consiste alors à introduire un nouveau point de départ, qui est la métastructure qui, seule, permet de comprendre le fonctionnement de la lutte sociale. « Et, rajoute Bidet, qu’il s’agit d’une contestation structurelle¸ qui se nourrit de l’interpellation métastructurelle de l’exploité en termes de liberté, immanente à la présupposition, à la prétention moderne. » [9] L’erreur du commencement aux yeux de Bidet est donc d’avoir posé le marché et non la métastructure, ce qui entrave le cours dialectique du développement du Capital. « Ce qui est irrecevable, conclut-il, c’est donc la stratégie d’écriture de Marx, qui nous conduit du marché à l’organisation démocratiquement planifiée, transformant, par un subtil glissement, l’exposé logique en une narration téléologique. » [10]

C : Des « lectures » plus que des « relectures »

Les articles suivants renoncent à l’audace dont a su faire preuve Bidet et renouent avec un traitement classique de la pensée marxienne, c’est-à-dire retrouvent des questions d’interprétation ; cela n’est évidemment pas dénué d’intérêt, mais les promesses du collectif ne sont pas, du point de vue programmatique, tenues. Ainsi, loin de repenser le Capital Emmanuel Renault propose-t-il des clés pour penser ce qui est réellement dialectique chez Marx ; cela fournit l’occasion de poser une confrontation féconde entre Hegel et Marx, et de rappeler cette évidence voulant que le concept même de dialectique chez Hegel ne permet pas de rendre compte de son usage marxien. Que signifie en effet la méthode dialectique chez Marx ? Elle reçoit une forme matérialiste, quand elle est reflet conscient du mouvement dialectique du monde réel, rappelle E. Renault ; en outre, « les interprétations attribuant à Marx une dialectique matérialiste conçue comme Aufhebung de la dialectique hégélienne semblent difficilement pouvoir éviter l’une des deux impasses suivantes : premièrement, elles attribuent à Hegel des thèses qui sont étrangères à sa philosophie (en transformant par exemple la contradiction d’opérateur d’une déduction du vrai en opérateur de critique de la réalité existante) ; deuxièmement, elles procèdent à une lecture très sélective des différentes références de Marx à la dialectique. » [11]

C’est dans la Postface du Capital, que Marx pose pour la première fois l’idée de dialectique comme déterminante et enfin non péjorative. « Quelles sont les « lois » qui déterminent la « forme fondamentale de toute dialectique » ? En quoi consisterait le « fond rationnel » qui apparaîtrait une fois ces lois « dépouillées de leur forme mystique » ? Marx n’ayant jamais donné le moindre commencement de réalisation à son projet de rédaction d’une « dialectique », ces questions ne peuvent que rester indécises. En suivant une opinion dominante, Althusser soutient qu’il est possible de répondre à ces questions en examinant la manière dont le travail théorique est mis en œuvre dans Le Capital. Mais il présuppose ainsi que l’idée de dialectique permet de décrire adéquatement la démarche d’ensemble de la critique de l’économie politique, alors que tout le problème est précisément de savoir jusqu’à quel point et en quel sens le Capital peut être dit « dialectique ». » [12] Tâche difficile, donc, que de comprendre en quel sens le Capital est dialectique, tant Marx semble prendre un malin plaisir à en dissimuler la signification. Ce qui est certain, c’est qu’il ne fait pas de la dialectique le mouvement immanent du réel ; ce qui est également certain, c’est que la dimension dialectique du mode d’exposition reste indéterminée, et la référence à l’idée dialectique « vise ici davantage un ensemble d’emprunts méthodologiques à Hegel, plutôt que l’ensemble cohérent et systématique de « lois de la dialectique » que Marx a par ailleurs affirmé vouloir opposer. » [13]

Si l’on suit bien E. Renault, l’insistance sur la nature dialectique du Capital ne reçoit aucune garantie dans le texte lui-même : cela ne peut être que l’œuvre d’une interprétation, et en aucun cas une description certaine de l’œuvre marxienne. D’où cette conclusion quelque peu réservée : « Au total, il convient donc sans doute de se contenter de cette conclusion négative : la critique de l’économie politique n’admet ni méthode prédéterminée (susceptible de figurer dans ce chapitre de généralités qu’avaient prévu les Grundrisse), ni schème théorique organisateur (une « dialectique » qui serait la « logique du Capital ») mais elle fait usage de différents opérateurs logiques et critiques exigés par le développement de son enquête scientifique et la poursuite de ses objectifs politiques. » [14]

L’article de Fischbach, lui aussi intéressant, n’est pas fidèle non plus au programme qui était fixé : il ne « relit » pas le Capital mais il illustre en revanche à merveille ces lecteurs dont parle Bidet, qui se contentent de lire et d’interpréter le texte. Au fond, ce que l’on comprend à l’issue de la lecture de ce recueil, c’est que bien peu de marxistes ou de marxiens sont capables d’aller au-delà de ce que semble leur inspirer la lecture du Capital, c’est-à-dire cette terreur sacrée qui fige aussitôt toute velléité d’accorder la pensée marxienne aux réalités du monde. A cet égard, la lecture que propose Fischbach constitue un paradigme : consacrant son article au temps, et montrant que la valeur est fondamentalement pensée par Marx comme une « détermination temporelle » [15], Fischbach montre admirablement quel est l’usage contradictoire du temps dans ce que Marx thématise au sein du capitalisme. L’extension et l’unification du marché, ainsi que l’augmentation artificielle de la vitesse de circulation du capital par la mobilisation des différentes formes du crédit permettent de réduire le temps de circulation. Le premier point exprime une contradiction : la même nécessité de réduire le temps de circulation et d’augmenter la fréquence du retour à la phase de la production engendre d’une part l’anéantissement de l’espace par le temps et l’accélération des vitesses de communication et de transport, et d’autre part, de manière contradictoire, une « re-spatialisation, c’est-à-dire une réaffirmation ou une nouvelle position de l’espace qui prend la forme à la fois d’une extension et d’une unification du marché mondial. L’anéantissement de l’espace par le temps – dont on fait grand cas – est donc en réalité tout relatif (…). » [16] On mesure ici combien il eût été intéressant de véritablement penser le problème du rapport entre le temps et l’espace, et d’interroger la négation même de l’espace à laquelle nous assistons aujourd’hui ; c’est heureusement ce que fait Fischbach dans une certaine mesure en remarquant que « le capital abolit moins l’espace qu’il ne le transforme : il tend à créer un espace lisse et le plus homogène possible, sans obstacles ni barrières en lui, unifiant les espaces naturellement séparés, supprimant les différences qualitatives entre les espaces et les ramenant à un seul et même espace abstrait et homogène. » [17] Soit ; mais alors si le capital est précisément ce qui fait tomber les barrières, les obstacles, les frontières, supprimant les différences qualitatives, comment ne pas interroger – puisque le recueil prétend le faire – une des questions contemporaines les plus pressantes, à savoir celle des migrations humaines ? Comment se fait-il qu’à aucun moment Fischbach ne se demande quelle est la nature d’une défense des « sans-papiers », et comment cela semble se concilier merveilleusement avec ce qu’il identifie à la logique du capital ? On peut risquer un début de réponse : il ne peut pas voir que se joue un problème de cohérence, car s’il le voyait, il serait contraint de poser la question suivante : la défense des « sans-papiers », la revendication d’une liberté de circulation humaine absolue peuvent-elles être autre chose que l’accomplissement de la volonté du capital ? Et l’on imagine volontiers les raisons pour lesquelles il ne peut pas – et ne veut pas – se poser une telle question : cela reviendrait en effet à décrire les mouvements alternatifs et « citoyens », supposément hostiles au capitalisme, comme les alliés objectifs du capital.

Au lieu de cela, donc, il en revient à un terrain plus sécurisé, celui de l’éternelle lecture et interprétation de Marx. Il propose une interprétation stimulante, sans doute vraie, d’un monde capitaliste absolument gouverné par le présent ; il y a une dimension coercitive du présent, explique-t-il puisque, sous le règne du capital et de la valeur, les producteurs sont forcés et contraints d’être au présent, d’être de leur temps. Ils ne doivent pas seulement travailler et produire en se conformant à une norme temporelle abstraite (heure de travail), mais ils doivent travailler en dépensant pour la fabrication de tel ou tel produit une quantité de temps de travail qui soit le plus possible conforme à la quantité du travail qui est actuellement socialement nécessaire en moyenne. La seule solution, dans le cadre marxiste, contre cette coercition du présent, ne peut être alors que la suivante : supprimer la valeur comme forme de la richesse sociale et du travail abstrait comme mode de la socialisation. Encore une fois, de telles analyses permettent d’accroître l’intelligibilité du Capital mais on voit mal en quoi elles permettent de « relire » ce dernier ou de l’actualiser.

D : Quelques correctifs marginaux

Néanmoins, il serait injuste de prétendre que l’ensemble des articles observe ce pieux respect à l’égard du maître ; outre Jacques Bidet, on trouve çà et là quelques analyses quelque peu novatrices, qui ont le mérite de discuter au sens fort la validité des descriptions marxiennes. Ainsi est-ce le cas de Guillaume Sibertin-Blanc qui, à partir d’une réflexion sur la « loi de population », va penser autrement que Marx le rôle répressif de l’Etat. L’idée de l’auteur, en elle-même ultra-marxiste, puisque considérant que la reproduction naturelle est un phénomène de nature sociale, amène toutefois ce dernier à penser la manière dont l’Etat va diviser la classe ouvrière, entre la partie qui travaille et celle qui apparaît comme surnuméraire. Quelle est alors la conséquence aux yeux de l’auteur ? Le pouvoir d’Etat, écrit ce dernier, ne perd rien de sa violence répressive ; mais il l’exerce « distributivement » [18] et non plus comme le pensait Marx par une intervention continue. La division interne de la classe ouvrière entre sa population active et sa surpopulation est l’un des facteurs principaux de l’intériorisation par la classe ouvrière du pouvoir d’Etat dans ses formes répressives que dans ses formes régulatrices ; « ce qu’elle intériorise ainsi plus profondément, c’est cette disjonction même entre ces deux modalités d’exercice du pouvoir d’Etat (…). » [19]

Allons plus loin encore. Ce qui est en jeu, c’est le déplacement du centre de gravité du problème de l’autonomie de la classe ouvrière, de l’autonomie de sa politique de classe. Pour Marx et après lui, « cette puissance d’autonomie, politiquement nécessaire, reste irréductiblement contingente historiquement, ce qui signifie qu’elle n’annule jamais l’hétéronomie des conditions matérielles sous lesquelles elle se conquiert, mais dont elle ne décide pas (…). Cela signifie encore qu’une politique de classe contre le capitalisme a pour contenu fondamental la dialectique qui se noue entre l’hétéronomie que lui imposent ses conditions matérielles (les rapports sociaux et économiques de la société capitaliste, de ses classes dominantes et de son Etat) et l’autonomie de ses organisations et de ses pratiques, de sa stratégie et de sa « conscience de classe » (on pourrait dire l’autonomie de ses manières de politiser ses pratiques, précisément dans leur asymétrie par rapport aux formes et aux pratiques de pouvoir de la société capitaliste). » [20] Il y a chez Marx une loi tendancielle à l’accroissement de la surpopulation relative, une « hétéronomie au second degré, une hétéronomie interne » [21], l’autre de la classe ouvrière. C’est là que tout se joue, à savoir dans la signification de l’autonomie d’une politique de classe décidée à partir de l’hétéronomie : d’une part, on impose à la classe ouvrière une intégration dans l’Etat et d’autre part on crée une marge qui vient briser la continuité de ladite classe ; c’est cette création de marge, cette introduction d’un critère discret et non plus continu au sein même de la classe ouvrière que cherche à penser Guillaume Sibertin-Blanc.

De la même manière, mais dans un texte bien moins convaincant, Stéphane Legrand essaie de s’appuyer sur les analyses de Lyotard pour reprocher à Marx d’avoir cru que le sujet du Capital pouvait être incarné et représenté sur une scène réelle. Or, prétend Lyotard, non seulement il y a une certaine illusion marxiste consistant à naturaliser les catégories économiques, mais en plus cela risque de déboucher sur l’installation d’un Parti réduit au statut d’une incantation illusoire des intérêts de classe. « Marx et le marxisme succomberaient au fond à une variété particulièrement perverse de fétichisme, consistant à croire dans la réalité de leurs propres concepts (le Capital, l’exploitation, la force de travail, les rapports sociaux) et dans la capacité de ces derniers à parler en leur nom propre (…). » [22] Cet article est assez surprenant car au fond il critique moins Marx qu’il ne critique toute possibilité de penser discursivement le monde réel, au nom de ce différend qui ne se laisserait pas apprivoiser conceptuellement, ce qui n’apparaît au fond que comme une théorisation de l’impuissance de toute théorie.

C’est donc un collectif intéressant, sans aucun doute, mais tout autant décevant qu’irritant ; il est d’abord décevant car les promesses programmatiques d’un dépassement d’une simple lecture au profit d’une « relecture » ne sont que très partiellement tenues ; Jacques Bidet et Guillaume Sibertin-Blanc l’assument clairement, les autres articles étant d’abord et même exclusivement des interprétations et des explications de textes. En outre, ce collectif peut être irritant car il fait preuve d’une assez grande pauvreté critique, exception faite encore une fois de Jacques Bidet. La préface, bien sûr, est à cet égard paradigmatique mais certains articles sont eux-mêmes incapables d’objectiver les vrais problèmes et fonctionnent de manière intrinsèquement circulaire : ils ne mettent jamais en crise l’existence du capitalisme et étant incapables de le faire, ils sont comme acculés à ne pas pouvoir moderniser ou actualiser le Capital car actualiser ce dernier reviendrait justement à penser autrement le développement du capitalisme et donc à renoncer à l’idée naïve d’une essence pratiquement éternelle du développement du capital. On assiste sans doute là, de manière particulièrement visible, à la sclérose d’une pensée universitaire qui semble s’être irrémédiablement inscrite dans le rôle d’interprètes et de lecteurs, y compris lorsqu’elle prétend s’en affranchir, et qui semble frappée d’impossibilité lorsqu’elle se retrouve confrontée au monde réel. Frédéric Porcher avait ici même, lors d’un compte-rendu de Sans objet de Franck Fischbach, fort bien compris ce phénomène : « L’enjeu [de Sans Objet] est donc finalement plus de s’expliquer avec un corpus de texte qui, ou bien utilise implicitement le concept, ou bien lui fait écran -, que de faire un usage du concept in concreto. Certes, on trouve ici et là quelques remarques faisant référence à l’actuel gouvernement ou aux manifestations anti-CPE mais cela reste très secondaire et dérivé dans l’ensemble du livre. Ce qui nous laisse, en tant que lecteur, dans l’attente d’un livre tout aussi spéculatif, mais peut-être davantage ancré sur la réalité sociale elle-même. » [23] Les mêmes travers reviennent indiscutablement dans ce collectif.

Notes

[1Franck Fischbach, coord., Relire le Capital, PUF, coll. débats philosophiques, 2009

[2Ibid. p. 7

[3Ibid. p. 8

[5Ibid. pp. 8-9

[6Ibid. p. 27

[7Jacques Bidet, Que faire du Capital ?, PUF, 2000

[8Bidet, « Les philosophes n’ont fait… », in Fischbach, (coord.), op. cit., pp. 27-28

[9Ibid. p. 37

[10Ibid. p. 39

[11E. Renault, « Qu’y a-t-il au juste de dialectique dans le Capital de Marx ? », in Fischbach (coord.), op. cit., p. 62

[12Ibid. p. 68

[13Ibid. p. 73

[14Ibid. pp. 75-76

[15F. Fischbach, « Comment le Capital capture le temps », in Fischbach (coord.), op. cit., p. 103

[16Ibid. p. 108

[17Ibid.

[18« La loi de population du Capital », in Fishbach (coord.), op. cit., p. 94

[19Ibid. p. 95

[20Ibid. p. 98

[21Ibid. pp. 98-99

[22Stéphane Legrand, « Le sujet du Capital », in Fischbach (coord.), op. cit., p. 184

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