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Cocktail dînatoire de philosophie médiatique : Onfray, BHL, Finkielkraut, et les autres

Partie I

mercredi 12 mai 2010, par François-Xavier Ajavon

Pour la toute première fois dans l’histoire mondiale de cette formidable « chronique de la philosophie médiatique », qui est lue – parait-il – par Vladimir Poutine, Roman Polanski et l’infernal polygame de Nantes, nous proposons un petit cocktail de brèves tragi-comiques aux sujets glanés dans l’information du mois écoulé. Si la formule vous convient, dites-le moi... je pourrais renouveler l’expérience. Envoyez-moi également des mails si vous souhaitez faire des placements « sûrs » en Islande ou en Grèce, ou bien si vous êtes jeunes, très jolies et célibataires.

Onfray dans sa bulle

Ce n’est pas toujours une bonne idée de sortir deux livres simultanément. BHL l’a appris à ses dépens il y a peu, en constatant le niveau des ventes de ses deux derniers opus en date, sortis le même jour. Les deux livres du philosophe (‘De la guerre en philosophie et Pièces d’identité) ne se sont écoulés qu’à 3 721 et 5 282 exemplaires en un mois et demi. Ce qui fait très très peu compte tenu, notamment, de l’extraordinaire médiatisation dont béchamel a bénéficié… même si la polémique « Botul » n’a certainement pas aidé les choses. Mais revenons-en à Michel Onfray. L’olibrius à lunettes a eu la témérité de faire paraître en même temps une bande-dessinée biographique sur Nietzsche, dont il a signé le scénario, et un essai dévastateur sur Freud Le crépuscule d’une idole : l’affabulation freudienne. Les médias se sont évidemment jetés comme des affamés sur la polémique que Michel Onfray a lancée à propos de l’imposture psychanalytique (nous y reviendrons certainement), et ils ont quasiment ignoré l’intrusion du philosophe dans le domaine de la BD.


Une planche de la BD scénarisée par Onfray à propos de Nietzsche

Entendons-nous bien, pas de malentendu... je suis personnellement un fan de bandes dessinées, d’André Franquin à Pénélope Bagieu… je suis mordu ! Si tout était à refaire je voudrais renaître en René Goscinny… Alors, croyez-moi… une BD consacrée à Nietzsche, j’ai sauté sur l’objet de tous mes désirs. D’autant que le jeune auteur des dessins, Maximilien Leroy, 25 ans, ne manque pas d’intérêt : outre un talent indéniable et un trait inspiré, le dessinateur est engagé. Il se saisit de sujets tels que la misère des Sdf ou la situation désagréable des populations civiles dans la bande de Gaza. Sur son site il dit aimer à la fois Chomsky et Alain Bashung. Il nous gratifie également d’intéressants « carnets de voyages » dessinés. Curieux et prometteur donc, le jeune-homme. Mais son chemin a malheureusement croisé celui de Michel Onfray, le grand agité normand des « Universités Populaires », qui semble tristement vivre dans un écran de télévision.

Libération nous expliquait, le 6 mai dernier, sous la plume d’Eric Loret, que… : « Passionné de coups de marteau, (Maximilien Leroy) a commencé tout seul un story-board de l’Inocence du devenir d’Onfray, un scénario biographique sur Nietzsche publié chez Galilée. Puis le philosophe a accepté de retravailler ses dialogues, pendant que Leroy allait sur les lieux nietzschéens. Le dessinateur a en outre ajouté quelques scènes. » Le projet était alléchant. D’autant que cela sauvait de l’indifférence générale une « biographie philosophique » de Nietzsche, promise à l’oubli, que Michel Onfray destinait – dans une bouffée héroïque – au cinéma. Oui, au cinéma... avec Besson à la caméra, Audrey Tautou en Lou et Lorant Deutsch en Nietzsche ? (Ne riez pas, il a déjà interprété Sartre à l’écran !) Le résultat est évidemment décevant : non pas que le récit manque de rythme, ou le dessin de caractère... mais une version complètement biaisée des choses nous est présentée. Et ce, à travers la vision manichéenne - et souvent caricaturale - de Michel Onfray, qui divise l’histoire de la philosophie entre philosophes « officiels », universitaires, installés, bourgeois, etc. et philosophes dissidents, ou « contre-philosophes » même (pour reprendre l’expression de sa série d’ouvrages consacrés à la question). Il place évidemment Nietzsche du côté des bons rebelles. Il en résulte une pénible succession de clichés. Loiret note, dans Libé : « Du coup, ce que l’on voit surtout dans ce Nietzsche, c’est l’édification d’une statue d’Onfray à lui-même, avec l’aide de Leroy qui, sur son blog, écrit sans rigoler que, ’un siècle après la mort de Nietzsche, notre époque n’a toujours pas examiné en quoi sa philosophie était porteuse d’immenses révolutions’. Sans doute, Deleuze et Derrida ayant omis de lui adresser un faire-part de décès et, du même coup, d’existence, Leroy s’est effrayé d’ ’une image fausse, floue, dangereuse, qu’il était urgent, à tous égards, de rectifier’. En particulier le soupçon d’antisémitisme, que le livre essore sans barguigner. » Oui. Dans cette bande-dessinée le parcours de Nietzsche prend une dimension religieuse. Le philosophe tend à la sainteté. Par sa folie. Par sa pauvreté. Par son hostilité envers la philosophie universitaire, par son hostilité envers le clergé chrétien et sa fascination pour les sagesses païennes du passé. Onfray nous comte une vie de « Saint » vagabond, une pataude « vie de Jésus », lourde comme du plomb, qui n’a absolument aucune chance d’inciter le grand public à ouvrir Zarathoustra. On lit dans les dialogues : « les professeurs d’université n’aiment pas les pensées libres » - BÂÂÂMM ! - et dans le dossier de presse : « tout ce qui est dit, montré dans cet album est vérifiable dans l’histoire de Nietzsche. Rien n’est inventé ». Le problème n’est pas que M. Onfray ait inventé quoi que ce soit – il est clair que ce laborieux gentilhomme n’est pas un escroc – mais qu’il se soit fourvoyé dans une fâcheuse interprétation de l’œuvre de Nietzsche. Le premier grief à faire à cet album (que nous adresserons aussi à son pénible pamphlet contre Freud) est de tirer de la vie d’un penseur trop de leçons sur sa pensée. Un philosophe, naît, vit, écrit et meurt. C’est tout. Et comme le disait Desproges après l’âge mûr vient l’âge pourri. Ce qui reste, et compte... ce sont les écrits. Nietzsche dit beaucoup de choses, dans cette BD... mais pas grand chose de nietzschéen…


Éric Loret, taille un costard en règle à la Bd de M. Onfray dans les colonnes de Libé.

Onfray et la BD ? Fin de l’histoire ! Maximilien Leroy ? Affaire à suivre ! Et sinon ? Achetez plutôt Cadavre Exquis de Pénélope Bagieu, dans la collection Bayou (dirigée par le grand Johann Sfar), chez Gallimard. Nettement plus stimulant. Et sinon lisez plutôt Nietzsche ! (La lecture croisée de Bagieu et Nietzsche peut d’ailleurs donner des résultats intéressants sur les psychismes équilibrés).

Bhl, philosophe engagé

Mais il n’y a pas que Michel Onfray sur l’étincelante scène française de la philosophie médiatique, il y a aussi Bernard-Henri Levy. Nous l’avions laissé sur l’affaire Botul, mais le saltimbanque à roulettes est plein de ressources… Il est réapparu dans la presse ces derniers jours pour prendre la défense de Roman Polanski, le vieux cinéaste embastillé en Communauté Helvétique ; qui aurait des tendances regrettables à vouloir s’introduire dans des jeunes-filles mineures par l’entrée de service. La douce Laure Daussy (si tu me lis…) explique, sur Arrêt sur images, de quelle façon le philosophe a organisé un « coup de com » magistral pour le compte de son ami réalisateur. Dans un papier titré "Polanski parle : un plan com’ signé BHL", la journaliste signale que le site web de la revue de Bernard-Henri « La règle du jeu » a publié une tribune de Roman Polanski le dimanche 2 mai à 19h55…


Le site web de la revue de BHL « La règle du jeu »

…quatre minutes plus tard seulement l’Agence France presse publiait une dépêche pour apprendre au monde entier cet événement capital. Agence qui aura certainement reçu très en amont le communiqué de BHL avec la consigne de ne pas le publier avant la fin d’un embargo (certainement fixé à 20h). Le lendemain c’est le journal Libération (dont BHL est actionnaire) qui fait sa « une » sur ce sujet brûlant et singulièrement important en contexte de naufrage grec, et de catastrophe écologique américaine. D’autant que la lettre de Polanski n’apporte aucun élément vraiment nouveau à l’affaire qui l’intéresse…


Béchamel dans les studios d’Europe 1

Mais le « plan com » de notre béchamel adoré se poursuit… Le philosophe a pris également la parole, sur l’antenne d’Europe 1, quelques jours plus tard, pour expliquer que Roman Polanski « …ne peut pas courber l’échine éternellement » et qu’il est victime d’un « acharnement absurde ». Le coup de gueule est complété par un appel solennel à la Suisse, pour qu’elle libère le malheureux Polo.

L’initiative est touchante, car les démarches du philosophe semblent plutôt empruntes de gratuité… Il n’a pas grand-chose à gagner dans cette croisade contre le mal, notre philosophe botulien. Il s’agit en toute évidence d’un geste animé par une amitié sincère… celle d’un cinéaste raté (doit-on rappeler ici la question du Jour et la Nuit ?) pour un grand réalisateur. Une initiative qui, à la veille du Festival de Cannes, va cependant redorer le blason de BHL, qui se drape ainsi dans les oripeaux fatigués du « philosophe engagé » toujours à l’affut d’une juste cause à défendre. Un homme moderne peut-il vivre toute sa triste vie dans le costume élimé de Jean-Sol Partre ? Dissertez ! Vous avez quatre heures. L’usage des calculettes est interdit.

Le volcan islandais accouche de souris philosophiques

Les grandes catastrophes accouchent souvent de textes philosophiques stimulants. L’exemple le plus flagrant est le long texte que Voltaire a consacré au tremblement de terre qui a frappé Lisbonne en 1755. Ce drame qui a fait entre 50.000 et 100.000 victimes a inspiré au philosophe un texte crucial dans lequel il fait mine d’interpeller Dieu, et s’interroge sur la question de son existence effective dans ce contexte de désolation. « O malheureux mortels ! ô terre déplorable ! / O de tous les mortels assemblage effroyable ! / D’inutiles douleurs, éternel entretien ! / Philosophes trompés qui criez : « Tout est bien » / Accourez, contemplez ces ruines affreuses ». Adorno a eu la témérité de comparer ce tremblement de terre dantesque avec l’holocauste, en ce que ces deux événements avaient complètement bouleversé l’Occident dans ses manières de penser et son horizon intellectuel.


Eyjafjallajökull n’est pas content du tout

Ces profondes réflexions philosophiques consécutives aux hoquets de « Mère nature », nous les entendons régulièrement. Une vague d’interrogations métaphysiques a déferlé sur nous suite au méchant Tsunami qui a frappé l’Asie il y a quelques années ; et cela se répète de séismes en avalanches meurtrières. Mais à une époque telle que la nôtre, où tout est sous contrôle, où règne la religion du « 0 défaut », où les menaçantes grippes en arrivent même à être « asymptomatiques » il fallait bien se renouveler dans le genre de la catastrophe naturelle… C’est ainsi que s’est dressé devant nous…Eyjafjallajökull… le fameux volcan islandais qui a paralysé une bonne partie du monde il y a quelques semaines. La lave en fusion, sous une épaisse couche de glace, a produit un nuage de cendres sans précédent, qui a conduit l’aviation civile à interdire les vols, par « mesure de précaution ». Même si les experts semblent se disputer sur la question de la dangerosité de faire fonctionner des réacteurs dans le contexte d’un nuage de cendres (je me garderais bien d’émettre un avis sur la question), la décision s’est appliquée à toutes les compagnies aériennes, empêchant notamment le retour en France de beaucoup de compatriotes voyageurs ou vagabonds.

L’événement islandais a été fécond de nombreuses réflexions philosophiques amusantes. On taira la bouffée onirique du politicien Vert (de honte ?) Yves Cochet, qui voit dans cette temporaire paralysie du ciel européen, le signe avant coureur de la fin prochaine de tout transport aérien. Mais, dans un registre plus consistant, et plus sérieux, nous devons à Eric Fottorino – écrivain et directeur du journal Le Monde – un éditorial philosophique d’une belle facture méditative. Dans son article « Quelques leçons sur le temps tirées d’un volcan », le penseur du boulevard Auguste Blanqui se lance dans une réflexion hasardeuse sur le… temps. Bergson de supermarchés, à la fois Bouvard et Pécuchet, Vadius et Trissotin, le journaliste nous apprend que la lenteur fait du bien par où elle passe. « L’éruption d’un volcan islandais et le trouble aérien qui s’est ensuivi nous invitent pourtant à revoir, lentement mais sûrement, nos idées sur le temps. Le temps qu’il fait et le temps qu’il faut. Pour vivre, pour agir, pour penser. » Oui, pensons. Dans son délire stratosphérique Fottorino assène : « nous ne sommes que ce que nous sommes (…) Des passagers sur la Terre qui n’en fait qu’à sa tête, et nous prive à sa guise de nos rêves d’altitude ». Il ne manquerait plus qu’il parle de désir d’avenir, l’animal !

Mais cette philosophie d’hôtesses de l’air trouve son prolongement dramatique dans une interview du grand Alain Finkielkraut pour le Journal du Dimanche, qui nous livre ses réflexions sur la société de l’accélération, qui pourrit nos vies : « jamais mille précipitations n’ont fait une lenteur ». L’histoire retiendra que, du volcan islandais, Eyjafjallajökull, immuable et splendide, sont nées de minuscules souris philosophiques… Peut-on philosopher sur tout ? Et avec n’importe qui ?

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