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Entretien avec Michel Puech : autour de Développement durable, un avenir à faire soi-même

jeudi 27 mai 2010, par Nicolas Rousseau

« Lorsque je méditais, en voyage, à l’arrière de la voiture familiale, sur les fumées que rejetaient dans le ciel les usines, les immeubles et bien sûr toutes les voitures et camions que nous croisions, je m’inquiétais de l’état de l’atmosphère. […] Je me tranquillisais en me disant qu’il y avait forcément des gens, des adultes, qui s’occupaient de cela, des gens compétents et responsables. Aujourd’hui, je sais que non. »

Philosophe spécialisé dans l’analyse de la modernité, Michel Puech a publié en 2008 Homo sapiens technologicus, philosophie de la technologie contemporaine, philosophie de la sagesse contemporaine [1], où il partait de l’irrésolution de l’homme dans le monde actuel, afin de retrouver la voie vers un mode d’existence authentique. Son nouveau livre, Le développement durable, un avenir à faire soi-même [2], est dans la continuité de ce projet d’étude critique des problèmes et valeurs d’aujourd’hui.

Le développement durable est un des sujets les plus médiatisés de ces dernières années, et sûrement celui sur lequel règnent le plus de confusions, d’incertitudes et de malentendus. En trouver l’origine, la critiquer et retrouver les vrais problèmes enfouis sous les réponses hâtives et les questions mal posées, tel est ici le projet de l’auteur. C’est en fait la notion centrale du livre qui est mise en question : quel développement ? Pourquoi « LE » développement – n’y en a-t-il donc qu’un seul ? Est-il primordial qu’il soit « durable » ?...

Cette mise à plat des problèmes constitue un décrassage salutaire de nombres de discours médiatiques et institutionnels dont nous sommes aujourd’hui abreuvés. Pour cela, Michel Puech s’attaque méthodiquement aux questions pénibles et embarrassantes. Faut-il se priver pour préserver la nature ? Est-il urgent de promouvoir une économie « verte » ? Doit-on se culpabiliser de polluer ?...

Et par delà cette perspective critique, qui permet de désenchanter le développement durable (montrer que ce n’est pas une formule magique, une panacée), le but de l’auteur est de retrouver les conditions d’une véritable sagesse, menant vers une vie sereine et résolue. Cette sagesse construirait une politique fondée d’abord sur l’individu, ses capacités, ses micro-actions qui, en changeant le quotidien et en fédérant des communautés, arrivent peu à peu à tout changer.
L’enjeu est finalement de savoir si notre espèce est capable de construire un avenir soutenable ou si elle va périr de son inconséquence. La réponse de l’auteur est que, quoi qu’il arrive, nous l’aurons voulu et que nous l’aurons donc bien mérité.

Je remercie Michel Puech pour ce nouvel entretien, dans lequel il apporte un éclairage vivant sur son livre et sa pensée.

Actu-philosophia : Ce nouveau livre s’inscrit dans la continuité du précédent, Homo sapiens technologicus. Vous m’aviez dit, après notre entretien la dernière fois, qu’HST serait comme la plateforme logicielle, et que ce nouveau livre sur le développement durable en serait comme une extension.

Le terme de développement durable est employé depuis des mois, des années, à tort et à travers. Vous dites de plus que le terme de « durable » appliqué à « développement » ne convient pas. Vous lui préférez la notion de « soutenable ». Pourquoi ?

Michel Puech : Vous partez du bon problème, la notion de « développement durable » elle-même. On en abuse, on en a abusé, elle finit par agacer. J’en ai progressivement pris conscience, jusqu’au point d’avoir envie d’en faire un livre, et aussi parce que le lien avec le livre précédent sur l’Homo Sapiens Technologicus m’a paru évident : il faut travailler non seulement à une techno-éthique mais aussi à ce qu’on pourrait appeler une « éco-éthique » et qui engloberait l’écologie et l’économie. Sur cette voie, on peut espérer mettre au point une éthique du soutenable, et c’est cela que je voudrais mettre à la place des actuelles « politiques de développement durable ». Au moins pour une bonne raison, qui est de plus en plus évidente, surtout après le « Flopenhague » : les politiques et les institutions de développement durable ne font pas ce qu’elles prétendent faire, elles n’arrivent à rien, sinon à du symbolique et à occuper le terrain.

Au point qu’il faut changer non seulement de niveau, en passant du politique à l’éthique, mais de dénomination, en parlant de « soutenable » plutôt que de « développement durable ».

Pour finir sur la notion elle-même de développement durable, je ne suis pas le premier à remarquer que c’est justement parce que personne ne sait exactement ce qu’elle veut dire que tout le monde est a priori d’accord, en espérant pouvoir défendre ses intérêts et faire en sorte qu’à terme rien d’important ne change. Ce serait même un excellent slogan pour le développement durable tel que nous le connaissons : tout changer (en apparence) pour que rien ne change (en réalité).

Ce n’est donc pas par accident qu’il est devenu affaire de publicitaires cyniques et de politiciens : l’idée même y était prédestinée !

AP : A l’origine de l’écologie, vous dites qu’il y a le préservationnisme et le conservationnisme. Pouvez-vous expliquer la différence entre ces deux philosophies de protection de la nature ?

MP : Le préservationnisme affirme que la nature constitue en soi une valeur, et par « nature » il entend la nature sauvage. C’est l’option de l’écologie « profonde », selon laquelle l’espèce humaine n’a pas le droit de disposer des éléments naturels au détriment des autres formes de vie. Comme il est évident que nous abusons systématiquement de toutes les ressources naturelles, l’écologie profonde devient assez vite un acte d’accusation contre l’espèce humaine. Si la priorité éthique est de préserver la nature, le minimum sera de préserver des espaces clos où la nature sauvage reste intouchable, et le maximum dans cette option serait de sanctuariser ainsi la planète entière.
J’emploie à dessein le verbe « sanctuariser », car il y a bien à mon avis dans le préservationnisme l’idée d’une sacralisation, avec toute la logique de la transgression qui s’ensuit. Or je crois que le « retour au sacré » est une très mauvaise solution aux problèmes de développement durable, et même, disons-le, c’est une attitude philosophique dangereuse.

Le conservationnisme est l’origine intellectuelle du développement durable tel que nous le connaissons, le développement durable institutionnel – alors que le préservationnisme, de son côté, aboutit à l’écologie contestataire. Dans l’option conservationniste, les humains ont le droit d’exploiter la nature, mais ils ont aussi la responsabilité de la « conservation » de cette nature. Dans notre propre intérêt, nous devons conserver en pleine santé la nature, qui est notre environnement vital. Le système de valeurs est différent, c’est l’humain qui reste au centre, comme dans les philosophies humanistes traditionnelles, par opposition au « biocentrisme » qui est la tentation des philosophies écologiques.

Mais malgré cette différence entre les deux sensibilités écologiques, une alliance pragmatique est facilement négociable, pour mettre en action une prise de responsabilité nouvelle des humains par rapport à leur impact sur la nature.

AP : Vous dites qu’il faut désenchanter le développement durable. Pour quelle raison ? N’est-ce pas une bonne chose de faire rêver les gens à un avenir meilleur ? Puisqu’il y a une menace globale qui pèse sur la planète (disons plus modestement : sur l’espèce humaine), il est peut-être urgent de chercher une voie de salut global ?

MP : Je conçois très bien qu’on puisse penser autrement, mais je vais assumer que votre question me fait peur... « Rêver à un avenir meilleur », nous l’avons beaucoup fait, et bien des malheurs ont été causés par la manipulation idéologique de ce rêve. Même sentiment à l’évocation des « voies de salut », pour la même raison : les horreurs que ce type de manipulation idéologique produit immanquablement. Nous avons besoin de sagesse et pas de prédicateurs du salut (avec Inquisiteurs verts), ni de rêves du grand soir (avec doctrine du Parti vert). C’est pour cela que l’essentiel est de désenchanter, de ne surtout pas repartir dans les enchantements idéologiques.

Michel Puech, Développement durable

AP : Vous distinguez trois aspects de ce désenchantement : désenchantement de la nature, d’abord. Et aujourd’hui, peut-être plus important, désenchantement de la science et désenchantement du pouvoir (et donc aussi de ce qu’on croit être le pouvoir de la science). Pouvez-vous expliquer ce qui ne va pas, selon vous, dans notre recours aux scientifiques pour comprendre les problèmes actuels de la planète (climat, ressources…) ?

MP : J’ai aussi très peur quand j’entends les avocats du développement durable se soumettre à la parole sacrée de la science comme on citait autrefois celle de la religion. « Les scientifiques ont parlé », cette expression se trouve partout, on se réfère aux rapports scientifiques, aux chiffres et aux courbes comme autrefois à l’Écriture, c’est-à-dire comme à un point de départ absolu, un ancrage dans la vérité qui n’a pas d’antériorité (je veux dire : derrière lequel il n’y a rien à voir, rien à analyser, une vérité originaire). Or la science ce n’est pas ce dogmatisme !

Au contraire, la science se construit, elle explore certaines voies avec certaines méthodes, en lien avec un environnement extra-scientifique. Il y a longtemps que la philosophie des sciences a abandonné le positivisme qui faisait de la science une religion de vérité (même si la diffusion des épistémologies critiques est retardée par les résistances académiques). La science ne demande pas soumission (encore un effet pervers massif induit par l’école et ses méthodes !), elle se propage par la discussion, l’enquête, la controverse. La soumission aux experts est un usage inacceptable de la science, un abus de pouvoir caractérisé.

AP : Je vous demandais la dernière fois si les solutions au développement durable seraient écologiques. Vous me disiez qu’il y aurait du vert certainement dans ces solutions, mais que « cela masque peut-être d’autres choses plus importantes et plus inquiétantes pour nous, qui nous remettent plus fondamentalement en question ». Alors, de quoi s’agit-il ? [3]

MP : Oui, en éco-éthique comme en techno-éthique sont aujourd’hui posées des questions qui sont bien plus dérangeantes qu’on ne le croit. Il ne s’agit pas d’aménager notre comportement pour qu’il soit un peu plus « vertueux », il ne s’agit pas de se donner bonne conscience pour continuer le même comportement en ayant la conscience tranquille. Ce sont les bases de notre civilisation de la puissance matérielle qui sont remises en cause, les bases de notre vision du monde aussi, selon laquelle l’environnement serait « disponible pour toute exploitation ».

La question de la natalité, par exemple, remet en cause cette base de vision du monde et de comportement irréfléchis de notre espèce. Elle est devenue taboue alors qu’elle est essentielle. Faire moins d’enfants, partout et tout de suite, et être assez vite beaucoup moins nombreux sur la planète est l’un des comportements les plus salutaires qui se puissent imaginer aujourd’hui... mais il a le défaut de ne servir aucune idéologie ni aucune religion, car toutes sont encore dans des logiques de puissance et de domination, et pas dans des logiques de sagesse et d’équilibre.

AP : Les cas de conscience posés par le désir de moins et mieux consommer semblent innombrables, et parfois insurmontables. C’est l’exemple que vous développez des couches-culottes (lesquelles polluent le moins, des jetables ou des lavables ?).
Consommer « propre », « équitable » et « soutenable » relève du cauchemar. Il est impossible en pratique de contrôler la provenance de tous les ingrédients des produits que j’achète (flou des étiquetages « bio » et « commerce équitable » par exemple) ? Comme si nous n’avions en gros le choix qu’entre l’irresponsabilité (peu m’importe d’où vient ce que j’achète) et la mauvaise conscience (quoi que j’achète, je fais du mal à la planète).

MP : Effectivement, nous n’avons pas de choix réel, le plus souvent, l’éthique de la consommation reste à mettre en place. J’essaie dans le livre d’en définir les conditions, il me semble qu’il y en a deux. D’abord l’information, la circulation d’une information indépendante des institutions d’État et des pouvoirs économiques – elle est possible grâce aux nouveaux médias, Internet essentiellement. Ensuite une certification sur les produits, des labels, qui permettent aux consommateurs de prendre leurs responsabilités, mais pour de vrai, pas comme gesticulation marketing. La puissance publique a un rôle essentiel dans l’idée de consommation soutenable, c’est de garantir les règles du jeu. Je n’ai pas l’impression que cela passionne les politiciens.

AP : Vous menez une critique radicale des institutions. Vous parlez avec Ivan Illich de « contre-productivité ». Vous dites qu’il y a une glu, une poisse des institutions, qui tuent dans l’œuf le dynamisme et l’innovation (aussi bien dans les administrations publiques que dans les grandes entreprises).
Les institutions (ministères, entreprises, fondations privées…) qui promeuvent le développement durable aiment ainsi redorer leur image. Mais de par leur inefficacité, elles empêchent les solutions d’émerger, les acteurs de s’organiser et d’arriver à des résultats. Elles traitent des problèmes sans se rendre compte qu’elles font elles-mêmes partie du problème.
Comment le développement pourrait-il seulement être soutenu s’il n’y a pas de concertation globale sur les mesures à prendre ? Comment espérer que des initiatives locales, isolées, parviennent à s’harmoniser ?

MP : On n’abusera jamais assez du slogan : « penser global, agir local ». Nous sommes aveuglés par la croyance que seules les institutions peuvent traiter les problèmes du global, et c’est bien d’un aveuglement qu’il s’agit car il est évident qu’elles ne le peuvent pas, elles ne le font pas ! La contre-productivité de l’action institutionnelle, que vous rappelez, n’est pas une question de méthode dans la solution des problèmes du développement durable, il faut absolument comprendre, comme vous le dites, que l’idée de solution institutionnelle aux problèmes du global fait partie du problème de l’insoutenable, cette croyance est au cœur de ce que le soutenable tel que je le conçois remet en question.

Nous demandons aux structures qui nous ont conduits dans l’impasse de nous en sortir. Par analogie, je dirais que nous ne cessons de nommer des commissions contre la prolifération des commissions. Il nous faudrait un Secrétariat d’État chargé de la suppression des Secrétariats d’État qui ne servent à rien (il ne servirait lui-même à rien et cela ferait en fait un Secrétariat d’État de plus mais personne ne s’en rendrait compte...). Nous avons des aberrations comparables dans le monde confus du développement durable.

AP : Au fond, c’est l’idée même de développement que vous critiquez. Vous dites qu’on ne s’interroge jamais sur ce que ce singulier a de problématique. Pourquoi LE développement ? Pourquoi n’y aurait-il pas plusieurs formes de développements possibles ? Pourquoi les « pays émergents » devraient-ils rejouer l’histoire de la révolution industrielle en Europe, et connaître l’exode rural, l’industrie lourde etc. ? (En même temps, allez dire à un Chinois, qui veut accéder à un mode de vie à l’occidentale, qu’il ne devrait pas imiter le modèle dominant et chercher une autre voie de développement : il pourrait penser que nous Occidentaux ne voulons pas partager le gâteau et préserver notre supériorité économique…)

Vous voyez dans cette conception du développement un colonialisme –colonialisme appuyé sur un évolutionnisme, à savoir l’idée qu’il y a des stades nécessaires du développement des civilisations. En finir avec cette idée qu’il y a LE développement, il me semble que c’est contribuer à « décoloniser » notre pensée et nos pratiques.

MP : La métaphore de la colonisation est en effet très éclairante, je crois. Nous sommes considérés par nos élites comme des sous-développés du durable, selon la notion mythologique de « développement » comme « route », à voie unique et sens unique, du progrès. J’utilise intensément la réflexion de Gilbert Rist, qui donne une critique radicale de la notion de développement et mobilise cette prise en compte de la catastrophe institutionnelle et humaine qu’a été le colonialisme.

Le développement durable ne peut pas être un néocolonialisme intérieur. J’en ai eu la révélation en entendant parler un responsable de la faune sauvage au Ministère (qui change sans cesse de nom) : il parlait des bergers du Midi comme on parlait des Nègres, il n’y a pas si longtemps, à l’École Coloniale (je l’imagine et je caricature sans doute) – de grands enfants irresponsables et roublards qu’il faut mettre dans le droit chemin malgré eux.

AP : Les collectifs d’usagers, Internet, ou encore l’idée américaine de gestion des commons : ce sont pour vous des pistes de développement non institutionnel. Vous dites qu’il ne faut pas tant des actions anti-institutionnelles que de la reconstruction institutionnelle par le bas. Mais dans la pratique, l’Etat ne se laisse pas faire quand il voit des gens s’organiser sans lui et ses institutions (répression des tentatives autogestionnaires : je pense au cas célèbre des Lip, « l’imagination au pouvoir »).
Là, on rencontrerait le problème du mal : des dirigeants prêts à briser délibérément des mouvements novateurs et libérateurs afin de ne pas voir leur pouvoir vaciller. L’Etat a besoin d’homogénéiser le corps social et n’aime pas trop voir se constituer un maillage hétérogène, multiple, de collectifs et d’organisations décentralisées.

MP : Je ne crois pas que les pouvoirs en place (en fait il n’y pas que l’État, il y a le pouvoir économique, le pouvoir médiatique, le pouvoir académique...), et notamment le pouvoir institutionnel d’État, réagisse par la violence à la contestation « soutenable », qui le met radicalement en question. Les formes modernes de pouvoir, pouvoir d’État et pouvoir économique, cherchent à éviter ces confrontations directes et procèdent autrement : les pouvoirs en place récupèrent et s’approprient les sensibilités critiques qui leur sont opposées. Et c’est exactement ce qui se passe (et que j’essaie de dénoncer) avec le développement durable. Entreprises et institutions nous disent : je suis d’accord avec vous, ce sont de vrais problèmes, et j’en fais mon affaire, je vais les traiter, je crée un Grand Ministère, je lance une Opération Verte et Équitable. Circulez, il n’y a rien à voir, et surtout rien à faire. Continuez comme avant, à voter comme avant et à consommer comme avant, on s’occupe de tout.

AP : Autre objection (au risque de faire de la politique politicienne…). Vous dites que l’Etat-Nation est désuet, qu’il n’est plus à la bonne échelle pour résoudre les problèmes politiques : trop grand pour les actions locales, trop petit pour les solutions globales…
Toutefois, ce qui fait peur dans la construction européenne par exemple, c’est cette perte de souveraineté de l’Etat, au profit du « transnational » ou du « post-national » (Habermas), qui peut provoquer : une mise en danger des droits sociaux donc une soumission accrue à la violence du marché mondial (délocalisations etc.) et de plus, une perte de démocratie, au profit d’une technocratie gestionnaire, autoritaire et/ou bienveillante (qui explique aux gens ce qui est bon pour eux).

MP : Je ne suis pas très convaincu par la réalité de ce danger. J’ai l’impression que nous subissons tous les défauts en même temps : à la fois des États nationaux égoïstes et jaloux de leurs prérogatives, et une soumission totale aux marchés et aux technocraties. Nous superposons à la contre-productivité institutionnelle locale des contre-productivités institutionnelles globales, aucune administration ne nous protège d’une autre, bien au contraire.

AP : Une question d’ordre plus général sur le pragmatisme, dont vous vous réclamez. Il me semble que le pragmatisme est chez vous d’inspiration kantienne d’une part (capacité d’autonomie de la volonté qui définit l’humain, et primat des questions pratiques sur les questions métaphysiques) et « américaine » d’autre part (Emerson, Thoreau : recherche de simplicité des principes, soin des moyens, valorisation de l’efficacité).
Mais n’y a-t-il pas un conflit entre ces deux versants du pragmatisme ? Entre le versant du respect absolu du devoir (refus de définir la moralité d’un acte par son efficacité) et le versant « américain », qui s’intéresse d’abord aux résultats obtenus (refus de s’en tenir aux discours théoriques) ?

MP : Peut-être suis-je plus américanisé que kantien..., mais je pense que les deux sensibilités philosophiques que vous évoquez (avec humour) sont largement compatibles. L’éthique du soutenable que je recherche s’attacherait à la fois à l’authenticité à l’origine de l’action (dans le soi) et à l’aboutissement effectif de l’action (dans le réel). Le pragmatisme philosophique est l’exigence que le réel soit effectivement transformé, et dans un projet éthique de pragmatisme cela ne conduit pas à la perte de l’authenticité de l’agent, au contraire, cela lui confère une véritable authenticité. Cette éthique reste comme vous le dites centrée sur la différence radicale entre les discours et les actions, elle est pragmatique parce que centrée sur l’action.

AP : Vous opposez la logique occidentale de l’accumulation et de la dépense sans compter d’énergie (que l’on confond avec l’exercice d’une puissance) à la logique orientale (sagesses zen, mais aussi Gandhi) de l’équilibre. Vous dites que nous devons apprendre à « boucler des cycles ». Qu’entendez-vous par cette expression ? Quel(s) équilibre(s) s’agit-il de rétablir ?

MP : C’est d’abord une image, cette question des courbes et des cycles, elle désigne un « style » de comportement, qui se décline ensuite différemment dans chaque cas. Au lieu de nous représenter le temps comme une dimension d’accumulation, au lieu de stocker, d’accaparer, en créant des déséquilibres, nous avons aujourd’hui l’opportunité de comprendre et de ressentir des équilibres plus vastes. Il s’agit d’une sorte de holisme en fait, de prise de conscience des totalités, qui caractérise la pensée asiatique et qui nous manque. Concrètement, je pense aux cycles écologiques bien sûr (prendre en compte ce que nous prenons et ce que nous rendons à la nature), mais aussi aux cycles économiques et sociaux dans les échanges de biens et de services (développer du collaboratif, même dans les échanges marchands, au lieu de chercher les rapports de domination, par exemple), aux cycles psychologiques et de développement personnel (les âges de la vie par exemple, les cycles d’échange entre générations, les phases de sa propre vie, conçues autrement que comme croissance/déclin)...
Dans le fond de ce « holisme des cycles » il y a aussi l’idée de rompre avec une logique qui est celle de la domination et de la violence. Notre obsession de l’accroissement de puissance en est la raison, et nous a conduit dans le non-soutenable actuel. Dans un cycle, il n’y a pas de relation de domination ni de violence, les énergies circulent. – Vous voyez pourquoi je m’efforce d’être pragmatiste... : c’est pour ne pas basculer dans le mysticisme !

Notes

[1Voir Technosapiens, le site de l’auteur : extraits du livre, index, mises à jour, forum...

[2Michel Puech, Le développement durable, un avenir à faire soi-même, Le Pommier, 2010

[3Voir l’entretien sur Homo sapiens technologicus sur Actu-philosophia.

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