ISSN 2269-5141

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Louis Pinto : Le collectif et l’individuel

Considérations durkheimiennes.

mercredi 22 septembre 2010, par Nicolas Rousseau

Louis Pinto est sociologue, spécialiste du monde intellectuel [1]. Il recueille dans Le collectif et l’individuel. Considérations durkheimiennes. [2] plusieurs articles, certains déjà publiés, d’autres inédits, qui s’attachent à faire le point sur les notions d’individu et d’individualisme. L’auteur cherche à évaluer la pertinence scientifique de l’opposition, réactivée depuis les années 1980, entre individu et société. Il décortique ce que recouvre ce regain d’intérêt pour l’individu et les sociologies de l’individualisme méthodologique, revalorisées contre Durkheim. Il montre que ces retours intellectuels sont la face « philosophique » du conservatisme politique. Le propos est ainsi indissociablement savant et polémique.

Le prologue cerne « l’air du temps philosophique », à savoir la doxa contemporaine en matière de pensée, en s’appuyant sur un hors-série « philo » du Nouvel Observateur, paru en 1998. L’étude des auteurs convoqués (Paul Ricoeur –en débat avec Jean Daniel sur le racisme, Jean-Luc Marion, Michel Onfray, André Comte-Sponville, Ruwen Ogien…) permet de cerner non certes l’état de la pensée en France à la fin du 20e siècle, mais ce qu’on en propose au public du journal, qui se veut (le public comme le journal) de gauche, anti-conformiste et cultivé. Louis Pinto montre que l’abandon des questions sociales et la mise en avant des questions d’éthique, de salut personnel et d’attitude de rébellion individuelle sont la traduction d’un virage conservateur, qui est donc littéralement vendu au public, sous une forme censurée, sublimée, et donc bien plus acceptable (adaptée à des gens « intelligents »). De même, la mise en avant de la notion d’autrui s’inscrit dans une vision apolitique, aseptisée, du monde social, réduit à une rencontre intersubjective entre consciences.
Il y a donc là, de la part du journal comme des auteurs qui se prêtent à cet exercice de soi-disant vulgarisation philosophique, ni plus ni moins que de la langue de bois –l’abandon des visions collectives au profit de la sagesse privée étant la forme « noble » des discours économiques « vulgaires » dirigés contre le droit du travail, les aides sociales d’Etat et les mesures de redistribution des richesses (ce qui définit traditionnellement une politique de gauche).
« Seule la philosophie, écrit Louis Pinto, parée de ses vertus immémoriales de sagesse et de profondeur, semble capable de procurer aux reniements et aux renoncements une justification sophistiquée et surtout, la consolation irremplaçable de disposer de hautes raisons » [3].

Le second article, Ne pas multiplier les individus inutilement, constitue une analyse serrée de la notion et conclut sur le faible profit méthodologique du terme individu, qui pourrait dès lors être abandonné jusqu’à nouvel ordre.
L’auteur présente de façon systématique plusieurs raisons de douter de la validité du concept, d’abord en rappelant que l’idéologie de l’individualisme ne permet en rien de conclure que l’individu serait devenu la source exclusive de ses choix de vie. De plus, l’appel à l’individu suppose que le social serait une option que l’on peut suspendre ou révoquer. Or, par ce discours peuvent s’exprimer des pratiques très différentes, recherche par un cadre de nouveaux loisirs « branchés », d’un espace dans le couple ou du repli sur soi d’un salarié désemparé. Les autres réserves exprimées vont dans le même sens, et mettent en évidence d’autres confusions.
En fin d’article, Pinto critique de manière très dure les auteurs du livre Multitude, Antonio Negri et Michael Hardt [4], dont le style radical cache de leur part un abandon des luttes réelles au profit de luttes verbales pour des dépassements verbaux. Pinto peut ainsi conclure sur le « tourisme philosophique » de ces auteurs « post-modernes », qui proposent en fait une nouvelle forme d’eschatologie, opposant le monde immobile et disciplinaire d’hier aux horizons bariolés, enchanteurs d’aujourd’hui. [5]
« On ressent quelque gêne à être rabat-joie mais enfin, on ne va pas continuer à entretenir de jolis contes d’enfants sous prétexte d’en finir avec les grands récits. » [6]

Le compte-rendu du livre de Bernard Lahire, La Culture des individus, est l’occasion de montrer les limites d’une étude sociologique prenant pour objets des individus d’exception, dont la « dissonance » remettrait en question les schémas bourdieusiens, jugés trop déterministes. Pinto montre ainsi que l’exemple, au premier abord, étonnant d’une PDG aimant le karaoké n’est pas nécessairement si étonnant, que la sociologie « à l’ancienne » n’est pas vouée à étudier que des gens moyens et des pratiques banales. Le concept bourdieusien d’habitus permet en effet d’éviter l’écueil de l’opposition liberté – déterminisme, par l’analyse de trajectoires évolutives. Comme le rappelle Pinto, si l’on peut dégager des constantes, les règles et les régularités, naturelles ou physiques, ne sont pas des contraintes s’exerçant sur les êtres. De plus, c’est précisément parce que les agents sociaux sont doués de subjectivité qu’ils peuvent être objets d’étude. « Evoquer l’individu comme transcendance inclassable n’a pas de sens » [7], car l’individu construit par la sociologie est épistémique. Selon Pinto, l’intérêt propre du travail de Lahire, est d’étudier « l’amplitude des pratiques effectives d’un agent » [8], quand Bourdieu dans La distinction cherchait d’abord à dégager les « principes générateurs des pratiques d’une classe d’agents » [9]. L’habitus n’enferme ainsi pas mécaniquement l’individu dans un stéréotype social, mais c’est par lui que s’ouvre l’éventail des possibilités de situations et d’évolutions (on ne se refait jamais complètement). Pinto montre de ce fait l’inanité de l’antagonisme commode entre holisme et individualisme méthodologique.

Louis Pinto s’intéresse ensuite à la revalorisation contemporaine de deux sociologues, Tarde et Simmel, de retour en faveur dans des milieux –Pinto le montre – très différents, aussi bien académiques que contestataires. Dans tous les cas, ces deux sociologues sont censés faire échec au dogmatisme, aux lourdeurs et aux tentations holistes (totalisantes, totalitaires…) de Durkheim. Pinto ne propose en fait pas immédiatement de contre-argumentation, ni pour défendre d’emblée Durkheim, ni pour réfuter Tarde et Simmel. Plus subtilement (avec plus de malignité ?), il se contente de citer les discours anti-Durkheim (de la part de gens aussi différents que Jean-Louis Vieillard-Baron, Julien Freund, Raymond Boudon ou Eric Alliez), pour montrer d’une part, leur absence d’arguments, leurs oppositions caricaturales, par exemple entre « micro » et « macro » (le niveau « micro » étant systématiquement jugé bon, par une sorte de sous-deleuzisme, et le « macro » inapte à saisir les nuances du réel ) et enfin la faible scientificité de Tarde et Simmel, avouée à demi-mot par leurs défenseurs (la prose rhapsodique et « brillante » ne masquant pas l’absence de pensée systématique).
On le voit, loin de se réduire à un débat désintéressée, la mise en place (académique, éditoriale, journalistique) de l’opposition Tarde-Simmel versus Durkheim s’inscrit dans un contexte politique. Le débat, s’il se déroule explicitement à un niveau théorique, n’a pas sa finalité dans la théorie. C’est peut-être la blessure narcissique propre que la sociologie, après Marx, inflige à la philosophie : celle-ci a l’air de se dérouler dans le monde des idées, mais elle sert souvent des intérêts politiques bien terrestres. La « sociologie très subtile des neveux de Simmel et Tarde » (c’est le titre de l’article) est bien porteuse d’intérêts sociaux précis…

Un article passionnant, intitulé « C’est moi qui te le dis », étudie deux modalités de l’expression de la certitude individuelle, que sont l’assurance et la conviction. Par quelles expressions, de langage, de corps, d’intonations, est-ce que s’exprime un avis qui se veut indiscutable ? Comment impose-t-on son point de vue à autrui, lorsqu’on est expert en la matière, et surtout quand on ne l’est pas ? Des expressions courantes telles que « écoute, je vais te dire une chose », « j’aurais voulu t’y voir », « les gens, ils pensent qu’à eux-mêmes » y sont minutieusement décrites. Ou, bien plus dramatique et amusant, la « virilité de l’homme « franc » -celui qui ne craint pas de dire haut et fort ce qu’il pense – [qui] est une manière d’assumer la détresse symbolique en usant de la seule ressource qui ne se dérobe pas ». [10]. L’auteur précise ainsi son propos dans la note : « Les « couilles », c’est à la fois ce qu’on a « en plus » (des « gonzesses ») et ce qui reste quand on se défait de l’inessentiel. » [11]. Le drame de celui qui ose tout dire est qu’il n’a plus que son air convaincu et viril pour convaincre…
L’enjeu de cette étude est de montrer, puisque position subjective et position individuelle sont souvent confondues, que la position de « sujet » ne déjoue en rien l’objectivité, qu’elle peut parfaitement être étudiée, en particulier dans ses manifestations face à autrui. L’usage de l’autorité en première personne constitue dès lors un terrain privilégié. On le voit, la sociologie ne néglige pas les « micro-analyses ».

Un dernier article, le plus étoffé, étudie le collectif chez Durkheim, notion centrale en ce qu’elle est la nouveauté propre apportée par cet auteur et qu’elle est au fondement même de la sociologie. Pinto défend Durkheim contre ceux qui voient en lui un holiste dogmatique, niant l’individualité et d’autre part un personnage sectaire, impitoyable pour ses rivaux comme Gabriel Tarde. Pinto montre d’abord l’importance capitale de la notion de « conscience collective » pour Durkheim, qui permettait de situer la sociologie naissante par rapport à la philosophie, à l’histoire, à la psychologie et aux luttes politiques de son temps (communismes, socialismes…). Où l’on voit comment un concept ne naît pas dans la pure conscience de son auteur, mais en vertu d’un ensemble de contraintes, de stratégies et d’enjeux indissociablement sociaux, politiques et intellectuels. Pinto peut souligner comment la démonstration de l’existence d’une « conscience collective » était une opération indispensable à la sociologie, en même temps qu’une limite, dans la mesure où il s’agit quasiment d’un oxymore. Raison pour laquelle Durkheim finit par lui préférer le terme de « représentation collective », moins paradoxal, et qui en marque bien le caractère universel (par ses représentations, l’individu sort de son particularisme pour se constituer en membre du groupe).
Reste la tentation de faire de la société un grand tout organique, un sujet supérieur. Toutefois, Durkheim aurait réussi à s’en prémunir : contre le réalisme métaphysique (position selon laquelle la conscience collective existe bel et bien), le sociologue rappelle que cette conscience sociale n’est appréhendée qu’à partir de ses états, de ses institutions. Groupe ou conscience collective sont « des constructions théoriques requises par une activité de connaissance dont le socle est constitué de perceptions et de sensations. » [12]. On ne dépasse ainsi par le cadre d’un « empirisme rationaliste » [13].

C’est avec le collectif que le système de Durkheim acquiert toute son originalité. Concept nouveau, le collectif permet à Durkheim d’étudier des problèmes et un ordre de réalité inédits. Le collectif n’est pas un super-individu, une réalité transcendante, mais il ne se réduit pas non plus aux individus le composant. Ensemble de pratiques, de normes, de valeurs, d’aspirations, auxquels les individus s’attachent davantage par émotion que par raison, le collectif est ce qui demeure par-delà les individus et qui est transmis à travers l’histoire. C’est par sa sociologie du fait religieux que Durkheim parvient à ce concept, qui lui permet d’aboutir à un constructivisme [14], par lequel le collectif est soutenu par des individus, qui sont en retour culturellement constitués par lui (loin de l’opposition entre spontanéité singulière et pesanteur insurmontable du « fait social total »). « La question du groupe est donc, sans aucun doute, moins d’ordre purement théorique que d’ordre éthico-politique : l’individu n’est pas à l’opposé du groupe, il est son dépositaire, celui qui en a la responsabilité » [15].

La conclusion du livre propose une belle réflexion, sobre et précise, sur ce qu’est un acquis social, dans ses rapports à la pensée et aux instruments de protection collectifs. En creux, Louis Pinto montre donc ce que nous perdons en cédant aux injonctions à l’individualisme, comment cette sape des biens communs (protections de santé, droit du travail…) entérine indirectement le règne du plus fort. Livre sérieux dans ses analyses, dur sur le fond (de l’usage de la philosophie comme instrument d’abêtissement…), livre savant et engagé, comme le voulait Bourdieu, pour qui celui qui sait ne peut manquer de dénoncer les discours et pratiques malhonnêtes de son temps.

Notes

[1Voir l’entretien avec l’auteur à propos d’un autre livre, La Théorie souveraine : http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article162

[2Le collectif et l’individuel. Considérations durkheimiennes. Raisons d’agir. Cours et travaux. 2009

[3p.38

[4Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’empire, Paris, La Découverte, 2004.

[5Lire aussi, de Louis Pinto et sur le même sujet, Le café du commerce des penseurs. A propos de la doxa intellectuelle., éditions du Croquant, pour voir comment un même discours conservateur sur l’individu peut prendre des formes soit patronales, soit académiques, soit post-modernes. Et plus généralement comment se constitue l’espace du discours de la doxa contemporaine, ses théories, ses structures…

[6p.57

[7p.71

[8p.70

[9p.71

[10p.96-97

[11p.97, note 1

[12p.118

[13p.119

[14On appréciera le renversement de situation –Durkheim constructiviste – quand ce sont généralement les penseurs post-modernes et anti-sociologistes qui aiment se revendiquer à tout crin du constructivisme, parfois contre toute donnée sociale ou même réelle –voir le cas de Jean Baudrillard.

[15p.147

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