ISSN 2269-5141

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Chantal Delsol (dir.) : Simone Weil

les cahiers d’histoire de la philosophie

dimanche 5 décembre 2010, par Élise Pellerin

Parmi les nombreux ouvrages publiés en 2009 autour du centenaire de la naissance de Simone Weil, les éditions du Cerf ont livré une contribution importante avec cette somme de près de 700 pages dirigée par Chantal Delsol et préfacée par Emmanuel Gabellieri [1]. Il faut tout d’abord saluer le parti pris de l’éditeur, l’iconoclaste et brillant Maxence Caron [2], qui n’hésite pas à placer Simone Weil dans sa collection philosophique de textes de référence à la suite d’Hegel, Heidegger, Husserl, Kant et Saint Augustin ! Excusez du peu. Dans un paysage philosophique français académique qui met Simone Weil à l’écart de sa recherche et de son enseignement, le geste éditorial qui sonne comme une entrée dans un Panthéon philosophique n’est pas neutre.

La vitalité du réseau weilien international

L’audace de l’éditeur est dignement honorée par les choix de Chantal Delsol et d’Emmanuel Gabellieri. En faisant appel aux 26 rédacteurs, la direction a effectivement fait la part belle à l’excellence et à la jeunesse, en publiant les grands spécialistes de Simone Weil aux côtés de jeunes chercheurs. La somme des contributions exprime au final la vitalité du réseau weilien international, puisque les échanges sont ici non seulement européens – mettant à l’honneur la belle école italienne autour de la pensée weilienne – mais aussi transatlantiques, avec les textes venus de Rio avec Maria Clara Bingemer et de l’université américaine de Notre-Dame avec Jane Doering et Eric Springsted. Les grands noms français sont également convoqués, et le tableau est presque complet. On peut effectivement regretter qu’Emmanuel Gabellieri, cheville ouvrière de ce réseau et des recherches weiliennes en France, se soit limité à la rédaction de la préface et n’ait pas offert de contribution. L’autre « incontournable » dont on regrette la présence est Rolf Kühn. Enfin, quel dommage que l’on n’ait pas pu obtenir de Catherine Chevalley un nouveau texte sur l’épistémologie de Simone Weil ! Le texte mis à l’honneur par Florence de Lussy dans le collectif publié sous sa direction chez Bayard [3] révélait un éclairage neuf sur la question de la science que l’on voudrait voir enrichi et développé. Mais finalement, les excellentes contributions de Robert Chenavier, de Michel Narcy, la présence des précurseurs Miklos Vetö, Bertrand Saint-Sernin, André Devaux, ou encore Florence de Lussy, la « jeune garde » weilienne avec Pascal David, Joël Janiaud et l’apport de chercheurs peu connus comme Maria Villela-Petit ou encore Pascal Rolland forment un panorama varié et stimulant des recherches actuelles sur Simone Weil.

Un guide de lecture arbitraire

L’épaisseur de l’ouvrage ne permettant pas de rendre compte de chaque contribution, nous choisirons de nous attarder sur celles qui nous semblent les plus décisives et dont la lecture est à notre sens prioritaire. Les « initiés » éviteront ainsi la longue (80 pages) contribution de Gabriella Fiori dont la teneur, fortement biographique, disperse l’esprit du lecteur sur diverses pistes et n’apporte pas au final une substance nouvelle à la lecture weilienne.

L’article de Jacques Maître [4], revenant sur les thèses sur l’anorexie mentale qu’il avait développées dans un ouvrage datant de 2000, ne présente qu’un intérêt anecdotique et adopte un point de vue relevant plus de la « psychanalyse sociohistorique » selon les mots de l’auteur, que de la philosophie.
Les développements originaux proposés par Maria Villela-Petit, Robert Chenavier, Pascal Rolland, Michel Narcy, Pascal David et Joël Janiaud méritent quant à eux une lecture prioritaire et attentive. Nous rendrons compte précisément de ces deux dernières contributions auxquelles nous voulons spécialement rendre hommage. Que le lecteur nous pardonne de mettre de côtés d’autres contributions d’aussi bonne qualité qui lui auraient semblé être prioritaires.

A noter au final, la très brève contribution conclusive offerte par André Devaux a le mérite d’attirer l’attention sur la notion de Civilisation, enjeu fondamental mais souvent mal évalué de la philosophie de Simone Weil.

De l’attention comme outil épistémologique, éthique et spirituel

Après la publication déjà ancienne de son petit ouvrage Simone Weil, l’attention et l’action [5], Joël Janiaud, jeune docteur et agrégé, poursuit une réflexion toujours brillante et riche sur le concept, central dans la philosophie weilienne, de l’attention [6]. Le mérite de ces publications est d’avoir révélé et de ne cesser de souligner l’unité de la pensée de Simone Weil à travers ce concept, défini comme « clef d’une relation authentique au réel » dont les enjeux « considérables » sont multiples : « cognitifs, spirituels, éthiques et politiques » [7]. La réflexion sur le thème de l’attention se déploie progressivement, au fur et à mesure de l’évolution du projet philosophique de Simone Weil vers la recherche des conditions d’une « renaissance spirituelle de l’humanité ». En fait, l’intérêt pour l’attention est déjà présent chez la jeune étudiante pétrie de cartésianisme, à qui se révèle le paradoxe fondateur de l’attention, à la fois « nécessaire et impossible ». L’attention cartésienne est liée à un travail, un effort intellectuel. Il faudrait toutefois se garder d’en faire une notion abstraite ou intellectualisante. Le travail dans la pensée weilienne est le lieu ou l’union de l’esprit et du corps est réalisée le plus pleinement, l’attention exercée par l’esprit devenant la condition nécessaire de l’action juste : « il ne s’agit pas d’un simple concept philosophique mais d’une exigence éthique et politique, pour laquelle le travail, sous ses différentes formes, doit être à la fois une expérience vécue et une attitude de contemplation » [8]. Si l’attention est donc rigoureusement nécessaire, l’effort qu’elle implique en fait un défi, en raison de la résistance naturelle de l’esprit paresseux, mais aussi des conditions de vie bien souvent impropres à la réalisation de cet effort. Simone Weil l’éprouvera elle-même durant les longs mois passés à s’épuiser à l’usine. Cette expérience personnelle d’un esprit dépossédé de toute énergie, incapable d’attention sera décisive : elle conduit la jeune philosophe, depuis une réflexion que l’on aurait pu croire circonscrite au champ de perception et de la connaissance, à une prise de conscience politique. Si l’attention a des enjeux proprement politiques, c’est parce qu’elle est un rapport au réel, et donc, une source de liberté… par opposition au régime de l’imagination propre au règne de la force et des idéologies. L’imagination asservit, l’attention libère : pour sortir des schémas révolutionnaires que Simone Weil critique déjà ouvertement, il faut se concentrer sur ce juste rapport au réel qui garantit l’action juste.

Mais le caractère à la fois nécessaire et impossible n’est pas le seul paradoxe de l’attention. Si l’attention exige un effort, elle n’est pas soumise à la volonté : il y a une « complémentarité et une sorte de relation circulaire entre attention et volonté », l’attention n’est pas la concentration, elle implique « une sorte de passivité » [9] qui la désigne implicitement comme une attitude spirituelle. Dépendant « d’un acte volontaire sans être un pur produit de la volonté » « l’attention contient donc une part de mystère ».
Progressivement, la réflexion sur l’attention, « action non agissante », impersonnelle, évolue vers l’affirmation de cette passivité qui correspond à l’attitude opposée à celle que produit le règne de la force [10]… Le rapport authentique au réel implique une forme de dépouillement personnel qui va de pair avec un renoncement progressif à l’imagination. Simone Weil dit de l’attention pure qu’elle doit être « à vide », « un regard et non un attachement » [11]. L’effort demandé ici, renvoyant à certaines pratiques spirituelles orientales, est spécialement difficile tant l’esprit craint le vide et se réfugie dans l’imagination « combleuse de vide » : « l’attention pure dont parle Simone Weil a ainsi une dimension spirituelle, méditative très forte : il s’agit de ne pas combler les fissures, de ne pas remplir à tout prix la conscience, mais au contraire de l’ouvrir et d’accepter que le réel soit autre que ce qu’inventent nos rêveries » [12].

L’attention se définit donc comme une arme contre l’idolâtrie, qui est la forme spirituelle de l’oppression. Ainsi, l’effort d’attention relève de l’éthique, en tant qu’il représente un engagement fort dans le réel, un acte de refus devant le piège de l’imagination et de l’idolâtrie. L’attention renverse le fantasme, et à ce titre elle a un pouvoir créatif qui est celui du travailleur, mais aussi de l’artiste. Développée par l’individu, l’attention représente donc un enjeu collectif dont les dirigeants politiques et les éducateurs devraient se saisir : « l’attention devrait être le premier objet de l’éducation » [13]. Mais l’attention est en elle-même un travail d’éducation au réel, qui dénude progressivement l’esprit de sa gangue d’imagination pour accéder aux structures spirituelles du monde : « l’attention humaine ne peut forcer aucune porte vers le surnaturel ; mais elle rend possible une rencontre avec le divin » ; en ce sens, « l’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière » [14]. En ce qu’elle permet la rencontre, l’attention est plus une disponibilité qu’un effort, elle est un « effort négatif », une « sorte de miracle, à la portée de tous, à tout instant ».

L’écriture des Cahiers, une expérience de la philosophie comme exercice de transformation de soi

Le jeune dominicain Pascal David, professeur de philosophie, livre une contribution, « La philosophie comme transformation de soi », (p. 105-151) permettant d’aller plus loin dans la compréhension de la densité spirituelle de la philosophie de Simone Weil. L’originalité de la démarche de l’auteur est de partir d’une forme d’écriture plutôt que du fond des idées présentées : il s’agira d’étudier la forme des Cahiers, et de poser la question suivante : « de quelle conception de la philosophie témoignent-ils » [15] ? Question fondamentale à poser au moment où ces textes, rédigés à la toute fin de la vie de Simone Weil, entre 1940 et 1943, sont presque tous disponibles en librairie, mais restent déstabilisants. Rien effectivement de la forme du journal intime dans la démarche de Simone Weil ; pas de considération d’ordre historique sur les évènements qui se déroulent autour d’elle, aucune narration somme toute. Mais une masse fascinante et effrayante de réflexions, lapidaires ou fondamentales, de formules mathématiques, de citations grecques, portant sur toutes sortes de sujets. Peu à peu, souligne Pascal David, ces divers éléments se structurent en un « réseau conceptuel [qui] se met en place » [16].

De nature proprement philosophique, les Cahiers révèlent en fait la vérité de la philosophie selon Simone Weil, « opération qui doit transformer toute notre âme », « exclusivement en acte et moderne » [17]. Il ne faut pas chercher dans l’œuvre de Simone Weil l’ambition d’élaborer un système, de produire un discours théorique universel. Sa philosophie se construit et se conçoit plus comme un exercice de l’esprit (par l’attention), et de tout l’être, qui aspirent à se transformer, ou à se laisser transformer. Ceci explique probablement la gêne de nombreux philosophes « techniciens » ou érudits à la lecture de Simone Weil, ne supportant pas ses approximation ou sa mauvaise foi sur certains sujets, mais surtout lui refusant le titre glorieux de « philosophe » au motif que sa pensée ne construirait pas de système. Toute l’intelligence de l’article de Pascal David est de prendre à bras le corps cette particularité de Simone Weil à travers une confrontation exigeante à cette somme monumentale des Cahiers. Il faut à ce sujet souligner l’énorme travail réalisé par Pascal David qui s’est véritablement immergé dans les Cahiers et en manifeste une connaissance extraordinaire ; en témoigne son travail de relevé des occurrences des différents concepts dans l’ensemble de l’œuvre ! La capacité de l’auteur à prouver sa maîtrise de l’œuvre constitue un gage d’honnêteté intellectuelle rare et précieux.

L’ouverture offerte par Pascal David est d’autant plus précieuse que le lecteur qui a eu ou aura la curiosité d’ouvrir l’un des volumes des Cahiers aura fait cette expérience d’être porté d’une pensée à l’autre, fasciné par la masse d’idées qui se lient devant lui sans qu’il parvienne à s’y repérer. Les Cahiers sont effectivement un exercice d’écriture où la pensée « se cherche, se teste, s’élabore », mais où « on ne trouve rien, ni sur l’enfance, ni sur le passé » ni « sur la vie spirituelle de son auteur » [18]. Mais si les Cahiers « fonctionnent comme un laboratoire », il faut cependant se garder d’y voir des notes préparatoires aux œuvres contemporaines ou postérieures – même si elles y sont évidemment liées. La thèse défendue par Pascal David, à laquelle il faut attacher toute son attention, est que les Cahiers « sont l’œuvre de Simone Weil » [19]. Une œuvre d’une originalité totale que l’on ne peut rapprocher d’aucune autre [20], mais pourquoi, et en quoi ?

L’entreprise d’écriture menée par Simone Weil, et ce de façon compulsive, dans un temps très bref (principalement en fait en 1942), s’enracine dans une expérience vécue et dans la conviction que « la vérité […] est toujours expérimentale » [21]. Pascal David, à travers l’analyse du rapport au moi de l’auteur qui s’exprime et assume et la volonté explicite de prendre le je à distance, définit ainsi les enjeux de cette expérience d’écriture : combler l’écart entre un « moi empirique et un idéal du soi qu’il faut devenir – et qui est ainsi, par l’écriture, élaboré » [22]. L’expérience d’écriture devient donc l’écriture d’une expérience : celle du moi qui se transforme… par l’expérience de l’écriture !
Cette brillante analyse ouvre sur une enquête sur la nature de l’expérience philosophique telle que la décrivent les Cahiers. Il s’agit de montrer que la « transformation du moi » est pensée par Simone Weil comme une expérience proprement philosophique : « faire de la philosophie, ce n’est pas accomplir un certain nombre d’opérations intellectuelles, ni élaborer un système nouveau, ni même écrire des livres, c’est une certaine manière de voir, de sentir, d’agir, une certaine manière de vivre, qui concerne ‘tout l’être (l’âme tout entière) et qui suppose une transformation de soi nécessaire, non pas pour acquérir des connaissances, mais pour être dans la vérité » [23].

Au vu de toutes ces considérations, Pascal David peut avancer sa thèse principale « concernant l’écriture même des Cahiers » : ils « doivent être lus comme des notes pour des exercices spirituels en vue d’une transformation de soi » [24]. En conclusion, les « Cahiers proposent donc une certaine manière de ‘gouverner sa vie’ », selon le mot de Simone cité par l’auteur car « il est trop facile de se parler de ces choses sans les faire » [25]

Conclusion

Selon la volonté de ses coordinateurs, ce recueil rassemble des thématiques à « l’aspect apparemment disparate » [26], rassemblant des perspectives « allant des lettres aux sciences humaines, de la philosophie à la théologie ». Le lecteur avide d’approfondir sa connaissance philosophique de Simone Weil y trouvera, nous l’avons montré, de stimulantes perspectives. Mais les connaisseurs avisés de la philosophe se lasseront des nombreux passages où l’on retrace son parcours, sous différents angles, mais toujours d’après une visée biographique. Si ce recueil réussit sa mission, celle d’offrir aux spécialistes tout comme aux néophytes du grain à moudre, il pose une nouvelle fois la question de l’encombrante référence biographique de laquelle il semble impossible de se passer lorsque l’on écrit sur Simone Weil. Les plus grands spécialistes, et amoureux, de la philosophe ne seraient-ils pas, au final, ces auteurs qui arrivent à mettre en exergue la trame proprement philosophique de son existence, selon la vocation même que s’était donnée Simone Weil ? Dépasser les limites et les bizarreries de sa personne pour atteindre le « dépôt d’or pur » qu’elle avait à transmettre [27].

Notes

[1Chantal Delsol (dir.), Simone Weil., Cerf, coll. Les cahiers d’histoire de la philosophie, 2009

[4Simone Weil, une figure d’anorexie mystique, p. 577

[5Joël Janiaud, Simone Weil, L’attention et l’action, PUF, collection Philosophies, 2002

[6Cf. Simone Weil et l’attention, p. 169-179

[7Cf. p. 169

[8Cf. p. 171

[9Cf. p. 173

[10Cf. p. 174

[11Cf. pp. 174-175

[12Cf. p. 175

[13Cf. p. 177

[14Cf. p. 178

[15Cf. p. 106

[16Ibid

[17Ibid

[18Cf. p. 107

[19Cf. p. 109, pour toutes les citations de Pascal David, souligné par l’auteur

[20Cf. p. 110

[21Cf. p. 111

[22Cf. p. 116

[23Cf. p. 122

[24Cf. p. 125

[25Cf. p. 151

[26Cf. Préface d’Emmanuel Gabellieri, p. 9

[27Cf. lettre du 18 juillet 1943, l’une des dernière envoyées à ses parents, in Œuvres, Quarto, p. 1227-1228 : « Mais j’ai moi aussi une espèce de certitude intérieure croissante qu’il se trouve en moi un dépôt d’or pur qui est à transmettre. Seulement l’expérience et l’observation de mes contemporains me persuadent de plus en plus qu’il n’y a personne pour le recevoir […] Cela ne me fait aucune peine. La mine d’or est inépuisable »

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