ISSN 2269-5141

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Claire Pagès : Apprendre à philosopher avec Hegel

jeudi 10 mars 2011, par Thibaut Gress

Introduire à la pensée de Hegel en 200 pages et dix chapitres n’est guère chose aisée ; c’est pourtant le défi que Claire Pagès, monitrice à Paris X, a dû relever en rédigeant le volume consacré à Hegel dans la collection « Apprendre à philosopher avec… » de chez Ellipses. Le résultat est globalement réussi, bien que le nombre limité de pages impose de renoncer à certains thèmes majeurs, ce qui peut paraître frustrant ; de surcroît, l’exercice redoublait de complexité en raison de la parution il y a quelques années de l’excellent « Que sais-je » de Jean-François Kervégan consacré à Hegel qui, en moins de pages encore, avait réalisé là un véritable petit chef-d’œuvre de concision et de précision [1]. Tâche ardue, donc, mais néanmoins menée à bien compte tenu des contraintes qui pesaient sur l’entreprise.

A : Contraintes et exigences de la collection

L’esprit de la collection est clair [2] ; il s’agit de s’adresser à des élèves de terminale, des étudiants de classes préparatoires et de licence. A cet égard, la gageure est de parvenir d’être suffisamment clair pour des élèves qui découvrent pour la première fois la philosophie, et suffisamment précis pour ne pas décevoir les attentes des étudiants des premières années. Le défi est presque intenable, car il n’est pas certain qu’un élève qui découvre Hegel puisse réellement comprendre quels sont les problèmes induits par la clôture d’un système, ou le rapport à l’altérité toujours ramenée au même. De ce fait, en commençant par les questions de systématicité, Claire Pagès décide clairement de s’adresser à ceux qui on déjà compris un certain nombre de problématiques, ceux qui peuvent déjà comprendre ce que signifie par exemple la phrase qui inaugure le 5ème chapitre, « Intérieur et extérieur » : « Hegel conduit d’abord un procès systématique de l’extériorité. Ce que le Système valorise et poursuit consiste en une victoire complète sur l’extériorité, victoire acquise avec le plein accomplissement de l’esprit. » [3] Ces déclarations intelligibles pour qui est familier des textes hégéliens doit apparaître singulièrement étonnante pour celui qui n’a pas une claire connaissance des problématiques hégéliennes : de quelle extériorité s’agit-il ? Par rapport à quoi y a-t-il extériorité ? Il ne s’agit nullement de le reprocher à Claire Pagès mais simplement de souligner la difficulté qu’il y a à rédiger des introductions à des pensées comme celles de Hegel qui supposent que le lecteur se trouve d’emblée plongé in medias res.

L’ouvrage se distribue donc en dix chapitres, ainsi intitulés : Philosophie et système, vérité et absolu, dialectique, détermination et négation, intérieur et extérieur, reconnaissance, raison, esprit, nature histoire, Ethicité, Dieu et religion, auxquels succède un important lexique et que précède une introduction. Les choix imposés par la taille de l’ouvrage rendent nécessaires des coupes, si bien que l’on s’aperçoit que la notion de « logique » ou le thème de l’art ne font pas l’objet d’un chapitre spécifique, ce qui peut paraître évidemment discutable. Mais encore une fois, c’est le format comme tel de l’ouvrage qui impose de tels choix, qui ne sauraient être contestés radicalement, d’autant plus que l’être et l’essence font l’objet d’une reprise dans le lexique final.

Outre ces dix chapitres, la collection impose autant de textes commentés, illustrant le chapitre étudié. Claire Pagès a choisi systématiquement des textes de la Phénoménologie de l’Esprit, choix pertinent en ceci que le lecteur aura une idée assez claire de ce à quoi ressemble cette œuvre monumentale, mais en même temps problématique en ceci qu’il n’aura justement accès qu’à cette œuvre qui n’épuise pas le style ni la pensée de Hegel. A cet égard, il faut bien reconnaître que cet ouvrage se présente davantage comme une introduction à la phénoménologie de l’Esprit qu’à l’ensemble de l’œuvre hégélienne, ainsi qu’en témoignent le chapitre entier consacré à la reconnaissance de la section conscience de soi, qui ne se justifie pas vraiment au regard de la totalité de l’œuvre hégélienne, ainsi que l’ordre même des chapitres qui suit le plan, à peu de choses près, de la Phénoménologie de l’Esprit.

B : Une vie tragique

Ce qui frappe à la lecture de ce livre, c’est d’abord la biographie introductive de Hegel, écrite dans un style tout à fait différent du reste de l’ouvrage ; phrases extrêmement courtes, sujet-verbe-complément, chapitre extrêmement long, et assez édifiant : Claire Pagès a le mérite de faire ressortir l’immense pénibilité de la vie de Hegel ; nous n’avons pas affaire avec lui à un philosophe fonctionnaire, nanti d’une vie facile : sa mère meurt alors qu’il a onze ans, son frère meurt à la guerre en 1812, sa sœur est folle – elle se suicidera en 1832, soit un an après la mort de Hegel survenue à cause d’une épidémie de choléra –, si bien que l’environnement familial le confronte très vite aussi bien à la cruauté de la maladie (sa mère meurt d’une épidémie de dysenterie) qu’à la violence de la guerre comme telle. Ce n’est donc pas au philosophe enfermé dans sa tour d’ivoire que nous avons affaire mais à un homme qui a subi dans sa chair les douleurs du monde incarné, et il serait dès lors mal venu de faire de sa pensée une œuvre indemne des réalités de la vie.

A cela s’ajoutent les grandes difficultés matérielles : Hegel gagne fort mal sa vie, il survit presque au sens littéral, et est obligé de travailler comme domestique pour manger. Il lui faudra attendre 1816 – soit l’âge de 46 ans – pour enfin obtenir un poste qui lui assurera une position plus confortable à Heidelberg. Enfin, les difficultés nées de son fils naturel mal accepté par ses deux fils légitimes – sa fille est morte en bas âge – font de Hegel un homme dont la vie a connu toutes les souffrances (épidémies, guerres, morts d’enfants, difficultés familiales) auxquelles un être humain peut être confronté. On est fort loin d’une vie aseptisée et apaisée que certains croient déceler chez ceux qui auraient la « chance » d’avoir le temps de penser philosophiquement : chez Hegel, pour le dire clairement, la philosophie n’est pas un luxe que la vie lui réserve sous prétexte que son esprit ne serait pas occupé par le malheur ; elle est au contraire possible grâce à ces malheurs dont on peut observer qu’ils seront progressivement érigés en points cardinaux du système – la mort, la guerre – sans ressentiment aucun.

Curieusement, Claire Pagès, bien que signalant tous ces points existentiellement pénibles pour Hegel, n’en tire aucun profit : son introduction biographique semble obsédée par un point : la pensée politique de Hegel. Tout se passe comme si l’introduction présentait ces épisodes douloureux comme des anecdotes au fond dénuées de sens philosophique pour mieux surinvestir la question politique, destinée à dédouaner Hegel d’une prétendue pensée réactionnaire : que Hegel soit progressiste, voilà le sésame légitimant sa pensée, et que l’introduction se devait d’établir afin d’éviter que la suite ne soit entachée du soupçon réactionnaire. « Pourquoi Hegel se serait-il si systématiquement entouré d’opposants s’il avait été simplement le réactionnaire qu’on a dit ? Pourquoi choisir pour favori et répétiteur de ses cours E. Gans, opposant bien connu, celui qu’il aurait été si prudent d’éviter, à moins d’avoir quelque estime pour ses convictions ? On a tort de croire que Hegel, plein d’idées subversives dans sa jeunesse, se serait avec l’âge assis et rangé. » [4] Ouf, Hegel est dans le camp du progrès, il est resté « subversif » bien au-delà de ses années de jeunesse, le lecteur est rassuré et peut donc se lancer dans l’étude de sa pensée sans angoisses ; on ne s’étonnera donc pas de croiser comme principaux commentateurs cités dans l’ouvrage Deleuze et Lyotard, Derrida et Zizek.

C : De la difficulté de s’adresser au lecteur débutant

Au fur et à mesure que progresse le livre, l’écriture évolue : le style se fait plus fluide, les phrases plus longues, l’aisance plus palpable. De belles descriptions de thèmes centraux chez Hegel permettent ainsi d’apporter un éclairage certain sur des notions complexes, notamment autour des rapports de l’immanence et de la transcendance. Claire Pagès explique fort bien le geste hégélien consistant à résorber la transcendance conçue comme extériorité insaisissable. « D’une façon générale, la philosophie hégélienne se présente comme le refus de toute transcendance instituée et définitive : l’autre monde, la chose en soi n’y ont pas de place. Le risque est celui de creuser des fossés entre des types d’êtres conduisant à en assigner certains dans un ailleurs réservé. » [5] De la même manière, l’absolu reçoit une analyse assez intéressante, mais sans doute insuffisamment précisée. Ainsi, analysant l’idée selon laquelle l’absolu est sujet, Claire Pagès écrit ceci : « Cela signifie que la réalité effective de l’absolu réside dans un procès : Hegel oppose l’absolu à toute immédiateté. Il semble que ce soit cette dimension générale de l’immédiateté de l’être ou du savoir que désigne ici la notion de substance que Hegel oppose à celle de sujet. » [6] On retrouve le problème évoqué en début d’article, à savoir la question du public : un débutant, pour lequel la pensée de Hegel demeure encore énigmatique, peut-il vraiment comprendre pour quelle raison la subjectivité de l’absolu signifie la processualité de ce dernier ? Cela n’eût été possible que si une claire explication de la subjectivité hégélienne avait été fournie ; bref, il y a dans ce livre énormément de descriptions, mais très peu d’explications : la subjectivité de l’absolu est procès de ce dernier ; soit, mais pourquoi ? Répondre que l’absolu n’est pas immédiat ne serait jamais qu’une réponse circulaire, et en aucun cas une explication.

Un chapitre assez intéressant est consacré à la distinction entre le dialectique et la dialectique, distinction à laquelle Kervégan avait du reste consacré d’intéressants développements. La dialectique est le procès par lequel la négation se redouble pour se résoudre dans une positivité, tandis que le dialectique est inscrit dans le mouvement dialectique comme tel. Mais il faut bien voir que « la possibilité de l’issue spéculative est déjà contenue dans l’entente hégélienne du dialectique : le dialectique est moment de la dialectique, dans la mesure où il peut glisser dans le moment spéculatif et, à l’inverse, la dialectique est structurante dans la mesure où elle a pour levier le travail du négatif. » [7] Chiasme intéressant et éclairant s’il en est, qui vient introduire la nuance dans un terme trop souvent rendu univoque par la doxa autour de Hegel.

En revanche, plus troublant est le chapitre consacré à la raison, pour le coup insuffisamment dialectisée. Claire Pagès écrit ainsi que « La raison se caractérise par son objectivité. La raison n’est pas ma raison. Pour Hegel, la subjectivité finie n’est qu’un aspect de l’esprit. » [8] Etrange affirmation une fois de plus pour qui n’est pas familier des textes hégéliens ; que signifie l’idée selon laquelle la raison ne serait pas ma raison ? De qui est-elle alors la raison, demanderait immédiatement n’importe quel élève ; à cela aucune réponse ne se trouve apportée. Claire Pagès fait de la raison – et plus généralement de l’esprit – une entité anonyme, se réalisant comme tel à travers l’histoire. Cela est vrai, mais il n’en demeure pas moins que l’individualité existe chez Hegel, et qu’il n’est pas tout à fait correct de nier l’individualité comme moment de la raison, Pagès isolant excessivement l’objectivité de la raison comme déploiement immanent au contenu, si bien qu’en toute rigueur il aurait fallu dire que « la raison n’est pas uniquement ma raison », sans que cela n’implique qu’elle ne le soit pas du tout, sinon je demeurerais extérieur à la raison ce qui n’aurait aucun sens.

D : Utilité du lexique

La partie du lexique, qui clôt l’ouvrage, est particulièrement réussie. Beaucoup d’éléments se trouvent éclairés, et offrent un vocabulaire précis permettant de s’orienter avec quelque lumière dans le dédale des œuvres hégéliennes. Mais là encore, certains éléments demeurent obscurs. Ainsi Claire Pagès distingue-t-elle fort bien dans l’aliénation les deux mots allemands, Entäusserung et Entfremdung, qu’elle discrimine en ces termes : « Cette altérité produite peut désigner une extériorité et le processus s’appelle une Entäusserung ou bien une étrangeté à soi et il se nomme une Entfremdung. » [9] Soit, mais est-ce intelligible pour un non-initié ? Comment comprendre concrètement la distinction entre étrangeté et extériorité ? Tout cela demeure sans doute encore trop abstrait pour des lecteurs non prévenus.

La description de l’essence est assez réussie car elle montre combien Hegel pourchasse toutes formes de dualisme, en particulier celui de l’être et de l’essence. « L’essence est-elle un arrière-fond réservé et caché, pour chaque chose joue-t-elle le rôle d’arrière-monde ? Hegel désamorce ce dualisme entre essence et phénomène, en montrant que celui-ci est essentiel à l’essence. Le fond se pose en apparaissant ou l’essence existe dans un phénomène, qui n’a alors plus rien d’une simple apparence. » [10] Cette analyse se produit du reste dans le chapitre « force et entendement » où le supra-sensible se révèle identique au phénomène, ce qui se montre étant précisément ce qu’il y a à connaître, le phénomène ne pouvant plus être réduit à une simple apparence mais comme ce qui, au contraire, est à connaître comme épuisant le sens de la connaissance. De la même manière, les termes « identité », « négation », « négatif », etc. reçoivent un traitement tout à fait précieux.

Conclusion

Ce livre est indiscutablement utile car il n’existe pas beaucoup d’introductions à la philosophie de Hegel comme telles ; outre celle de Kervégan, le lecteur français dispose de l’ouvrage de Stanguennec [11] qui n’est pas d’un abord facile, ainsi que du vocabulaire de Bernard Bourgeois [12] qui, lui, s’adresse carrément aux spécialistes et dont chacun a pu déplorer l’inadéquation face au public visé. Mais plus généralement, la question d’une introduction à la pensée hégélienne est posée : jusqu’à quel point peut-on introduire à cette pensée complexe, multiforme, et qui n’apprécie guère justement les introductions qui demeureraient extérieures à la chose même ?

De surcroît, Hegel est un auteur d’une difficulté telle que nul commentateur ne peut se vanter d’en avoir tout compris – Jean-François Kervégan aimait à rappeler dans ses cours qu’il ne connaissait personne qui avait réellement compris la Doctrine de l’essence – si bien qu’introduire à sa pensée suppose d’écrire sur certains aspects que l’on n’a sans doute pas réellement intégrés et que l’on se contente de restituer dans ses grandes lignes, sans en pouvoir expliquer clairement le sens précis. C’est sans doute le prix à payer dès lors que l’on pénètre en terres hégéliennes, à savoir cette nécessité d’en rester à une connaissance qui ne peut s’exprimer qu’ « en gros », faute de véritablement pouvoir en cerner la précision du sens.

Au fond, un livre qui expliquerait avec précision et aisance ce que sont concrètement, chez Hegel, l’esprit, la raison, l’essence, ou même le concept, et ce en-dehors des généralités convenues, reste à écrire.

Notes

[1cf. Jean-François Kervégan, Hegel et l’hégélianisme, PUF, coll. Que sais-je, 2005

[2Raoul Moati avait chroniqué ici même le volume consacré à Descartes.

[3Claire Pagès, Apprendre à philosopher avec Hegel, Ellipses, 2010, p. 99

[4Ibid. p. 29

[5Ibid. p. 51

[6Ibid. p. 53

[7Ibid. p. 72

[8Ibid. p. 136

[9Ibid. p. 205

[10Ibid. p. 208

[11cf. André Stanguennec, Hegel. Une philosophie de la raison vivante, Vrin, 1998

[12Bernard Bourgeois, Le vocabulaire de Hegel, Ellipses, 2000

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