ISSN 2269-5141

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Marie-Magdeleine Davy : la connaissance de soi

samedi 29 janvier 2011, par Sébastien Robert

Avec la réimpression de cet ouvrage de Marie-Magdeleine Davy, La connaissance de soi [1] souffle un parfum d’authenticité, un retour aux questions essentielles de la philosophie. M-M Davy, interlocutrice de Gilson, Weil ou encore Jankélévitch, offrait un grand livre.
Comme nous l’indique la préface de l’édition Quadrige, l’auteur reprend courageusement la question de Socrate : « qui es-tu toi qui sais ? ». De cela seul, M-M Davy s’enracine dans la grande tradition philosophique qui prône, nous le verrons, l’attention à soi. Comme son aîné Brunschvicg, quelques années auparavant, Davy s’intéresse à la connaissance de soi, en son versant proprement métaphysique.
Cet ouvrage date de 1966, époque où la question de l’intériorité n’est encore pleinement évacuée en France. Nous savons que Sartre, contre la tradition réflexive incarnée par Nabert, travailla beaucoup à cette éviction. Mais M-M. Davy ne propose pas une méthode réflexive d’investigation, sinon une analyse successive des conditions de possibilités de la connaissance de soi : comment faire ? Peut-on se connaître seul ? Le premier élément de réponse de l’auteur est celui-ci : La dimension humaine est une conquête : l’art d’être un homme s’apprend.
Quelle inactualité ! Mais quelle inactualité bienfaisante ! Il y aurait donc une technique d’apprentissage pour devenir un homme. A contrecourant de son époque, M-M. Davy propose que l’existence n’est pas une errance gratuite et absurde, mais bien au contraire un moyen d’atteindre une véritable sagesse : On respire de confondre la chaleur communicative de la collectivité avec l’élan de la vie en profondeur.
Comment rechercher cet élan, essentiel et profond ?

I. L’attention

Pour l’auteur, il n’est pas question de penser l’homme à l’ombre de la collectivité. La froideur de celle-ci, produite par un ensemble de conventions sociales, sépare les hommes et libère les pires tendances. Au contraire, la connaissance de soi n’est possible qu’au prix d’un repli vers l’attention. Ce concept magnifique, commun à quelques grands penseurs comme Bergson, Nabert ou encore Marcel, est ici reconsidéré par M-M Davy.
Pour elle, l’homme est un mystère : synthèse de fini et d’infini, de temps et d’éternité, de déterminisme et de liberté. Ce sont ces mêmes contradictions qui le poussent à se connaître : pour descendre au fond de soi-même, il faut avoir entendu un appel et, quand il retentit, il faut savoir tout quitter. [2]
C’est la profondeur du retentissement de cet appel qu’il s’agit de sonder. Pour se faire, M-M Davy convoque quatre catégories de savoir, censés pouvoir investir les terres intérieures : la psychologie littéraire, la psychologie scientifique, la philosophie et la spiritualité.
Dans sa préface, l’auteur justifie ainsi son entreprise : ce n’est plus au nom des philosophies ou des religions que l’homme est invité à se connaître, mais simplement du fait de son existence et de sa propre insertion dans l’univers. Ainsi l’homme, s’il veut se connaître, devra éviter les faux-fuyants : c’est seul et libre que l’homme s’avance devant l’autel de la connaissance de soi.

Toute démarche conduisant à la connaissance de soi exige de s’assumer dans une solitude consentie, de prendre la responsabilité de soi-même. L’auteur ajoute que penser qu’une telle démarche est aisée serait illusion, elle doit être aimée en raison même de la rigueur qu’il impose constamment.
On retrouve ici l’idée développée par Simone Weil, et suivant laquelle connaître est avant tout un acte d’amour [3] : cette idée pourrait ainsi s’appliquer à la connaissance de soi. L’homme devra donc aimer la recherche de son soleil intérieur. En postulant la structure tripartite de l’homme, corps-âme-esprit, M-M Davy précise que ce postulat sur laquelle se fonde son investigation ne comporte ni mépris, ni abandon à l’égard du monde ; le monde impose des limites ; il convient seulement de les traverser en toute liberté. La connaissance de soi, recherche sur le sens de la vie, ne pourra alors que procéder par tâtonnements, et « approximations successives. Et l’auteur de clore ainsi : il est impossible de définir la connaissance de soi sans en éprouver l’expérience [4].

II. Interrogation et méthode

Le chemin vers soi commence au creux d’une question. L’interrogation sur son propre destin est toujours actuelle mais chaque époque n’y répond que de manière imparfaite. C’est cette imperfection, transcendantale, qui ouvre à la vraie nature du soi. Selon M-M Davy, il y a une triple condition pour découvrir cette vraie nature : l’attention, la lucidité et l’amour de la lumière. Telles sont les dispositions requises pour cette quête.
L’attention n’est pas la volonté. L’attention, qui s’arme de patience, capte la profondeur dans son propre repli, estime et reste sans cesse présente : l’attention est liée au consentement ; elle est perpétuelle docilité et total acquiescement [5]. Selon Bergson, la vie intérieure est tout cela à la fois, variété de qualités, continuité de progrès, unité de direction. On ne saurait la représenter par des images. [6] M-M Davy, en convoquant l’attention, prolonge la vue de son aîné.
L’attention appelle la lucidité. On peut retenir de celle-ci la qualité essentielle, qui est de comporter un détachement à l’égard de ce qu’elle découvre. Être lucide, c’est refuser d’adhérer. Cette distance, explique M-M Davy, est constructive et nous aide à sortir de l’ombre. Car moi qui ne me connais par encore, l’ombre m’enveloppe. Selon l’auteur, l’amour de la lumière suffit à l’homme lucide.

Armé de ces dispositions, l’esprit peut être actif. M-M Davy convoque Lagneau, afin d’orienter le sens de cette activité : L’évidence n’est donc pas dans les idées mais dans l’esprit qui les considère. [7] C’est dire le rôle central de l’esprit en tant que foyer de relations. Loin des contradictions du monde, l’esprit est le lieu de l’unité et il devra se concentrer sur un point immuable : le moi.
Or, il ne faudrait pas penser que cette immuabilité justifie un quelconque confort. Être en partance pour se connaître, c’est tracer un itinéraire. Se connaître, c’est devenir pèlerin. Cette belle image employée par l’auteur rappelle l’intervalle qui existe entre le moi social et le moi profond. Songeant à Gabriel Marcel, elle écrit que l’homme est un homo viator. La tâche est d’autant plus difficile que l’homme est perpétuellement en genèse, il se crée à chaque instant, s’engendre et par là même devient, à l’égard de ce devenir qu’il assume. » Parce que « notre nature est dans notre mouvement [8] selon Pascal, il s’agit d’une nécessité : être voyageur. Cependant, nous sommes toujours tentés de regarder en arrière. Mais il faut être conscient de ce qu’entraîne cette démission : c’est aussi se charger de souvenirs, alourdir sa mémoire, refuser d’être neuf comme un enfant. [9] Et Davy de rappeler ce précepte de Marcel : « être, c’est être en marche »
En sens contraire l’immobilité est, selon l’auteur, aussi stérile qu’un suicide. En vérité, comme l’écrivaient quelques philosophes de la première moitié du siècle dernier, Le Senne en tête, nous sommes toujours tentés de nous contempler – pauvreté ! – pour enfin nous transformer en chose.
S’examiner véritablement n’est donc pas chose aisée. Dans la mesure où chacun change selon les épreuves qu’il traverse, il se considère toujours autre. Et Davy d’illustrer ce propos par la très belle plume de Jankélévitch dans Le pur et l’impur : Qu’est-ce que le soi-même pour un moi sincère, sinon un être imparfait et moyen comme tout le monde, un être bien humain en somme. [10]
Les moi religieux, social, moral, psychologique, se succèdent et passent : le danger serait alors de se croire installé dans l’un ou l’autre. Ce piège happe nombre d’hommes. M-M Davy souligne ce drame : des hommes naissent et meurent sans avoir réalisé leur condition, sans avoir été « en marche ». En effet, les inaptitudes à cet égard sont d’origine diverse : les désirs parfois ne dépassent pas le sac de chair, de nerfs, de muscles et le bon fonctionnement des organes. Les hommes satisfaits d’eux-mêmes ne sauraient souhaiter se modifier.  [11]
Alors quels outils faut-il posséder ? Quelles méthodes ou techniques faut-il convoquer afin de se connaître ?
Se connaître est un métier ; exercer un métier signifie s’y donner. Il faut être attentif. C’est cette attention que requiert par exemple le yoga. Sa technique est particulière et fait partie des techniques favorisant l’attention. Celles-ci provoquent la stabilité du regard privé de toute dissipation. Les associations d’idées, les identifications qui accompagnent la pensée errante sont rompues et s’éclipsent devant le silence intérieur qui surgit et tend à devenir un état permanent [12] M-M Davy convoque encore d’autres traditions issues d’un traité néo taoïste, Le mystère de la fleur d’or, qui propose de faire éclore la « fleur intérieure » par diverses techniques.
En occident, M-M Davy fait appel à Platon, et plus particulièrement à son Banquet. En effet, il est rappelé dans ce dialogue que Socrate vivait, pour ainsi dire, insensible et sous son propre regard. Il était attentif à lui-même, détaché des données sensibles. L’auteur rapproche cette attitude de celle de Descartes, au début de sa méditation troisième : détourner ses sens et suspendre son jugement.
Or on ne peut entreprendre une connaissance méthodique de soi sans un pédagogue, un maître spirituel capable de susciter un l’élan, comme disait Jean-Luc Marion de son maître Alquié. Le pédagogue, le maître, est essentiel à l’homme avide d’une « prise d’attention » avec lui-même. Celui-là oriente l’être dans la direction qui convient. Le but de l’enseignement est d’apprendre le silence des sens et des passions, le contrôle de l’imagination afin de parvenir peu à peu au recueillement profond qui permet l’exercice de l’attention à l’égard de la vérité intérieure. Attention et réflexion se jumellent ou mieux – comme l’a montré Leibniz dans les Nouveaux essais – réflexion et attention se définissent l’une par l’autre, la réflexion étant une attention à ce qui est en nous. [13]
Mais en s’ouvrant à la vérité intérieure, l’homme s’ouvre à son maître intérieur. Sur ce point, l’auteur fait référence à toute une tradition prenant racine dans cette image du daïmon socratique. Qu’il soit dieu intérieur ou daïmon directif, M-M Davy précise qu’il est possible de prendre contact avec celui-ci.
L’enseignement à la vie intérieure ne va pas sans un groupement d’homme : les écoles dont l’auteur souligne le rôle important. On pensera aux communautés politiques ou religieuses. Les secondes, que l’on pourrait appeler « communautés spirituelles », imposent à l’homme une assise et le forcent à chercher en lui-même l’occupation. Ces hommes grégaires ne sont pas des surhommes mais des individus dont l’exigence est extrême. Si les écoles monastiques ont été, selon l’auteur, des pépinières de sages et de saints [14], il ne faut pas oublier qu’ une école de méditation et de prière ne tire pas sa valeur de sa fidélité extérieure à sa propre tradition, mais de l’esprit qui l’éclaire et lui permet de rompre son attachement à des formes périmées de détachement. [15]

III. Appel et intériorité

Sans pour autant sombrer dans l’analyse vaine de ses défauts et de ses qualités, l’homme doit tenir compte de ce qu’il est. Une introspection rapide aurait des chances de cristalliser la pensée.
L’être ne peut se développer et devenir pleinement libre que s’il se responsabilise. M-M Davy illustre ce propos à l’aide d’une belle image, celle de l’arbre qui possède son propre feuillage et ses propres fruits : il lui est donc impossible de renoncer à lui-même. Et l’auteur de compléter avec Bérulle : Dieu nous a confiés nous-mêmes à nous-mêmes.
Mais cela n’est guère une évidence pour tous : le drame est qu’une majorité d’hommes ignore ce qu’exister veut dire, en son sens profond. L’auteur indique que la plupart des individus ne savent pas qu’ils pourraient devenir autres. Inconscients de leur ignorance, ils ne peuvent franchir leurs limites. Prisonniers du divertissement, la plupart d’entre eux ne peut convoquer une attention suffisante à la connaissance de soi.
Il y a plus : l’auteur nous montre que la notion de divertissement recouvre des dispositions inattendues. Ainsi le sérieux, la recherche intellectuelle, les dieux et même la recherche de la vérité peuvent apparaître comme des entraves à la recherche de notre être profond. Ces types de divertissements sont travestis, déguisés : en cela, ils sont subtiles et dangereux [16]. Pourquoi ? Parce que l’homme qui ne se connaît pas est forcément idolâtre de sa vérité et de son dieu.
Au contraire, la connaissance de soi exige un vide en soi-même. L’homme doit être attentif à un appel qui provient des fosses les plus profondes de l’âme humaine : bien souvent, celui-ci est insondable ou couverts des rumeurs du dehors. Mais lorsque le sujet prend contact avec lui-même, il tente alors de scruter autrui dans son intériorité. Seulement, souligne M-M Davy, on ne peut copier une démarche qui est particulière et unique.
Les terres intérieures de l’homme sont immenses. Cette découvre est, selon les mots de l’auteur, toujours une surprise. Mais une chance inouïe se présente alors : L’invisible lui apparaît plus réel que le visible et le temps moins saisissable que l’éternité [17].

IV. Vers la source

Reprenant le grand Brunschvicg, M-M Davy montre que si l’homme biologique est lié au temps, l’homme spirituel appartient à l’éternité [18]. Seulement, l’homme spirituel est bien souvent prisonnier de son ego. Il faut donc opérer une décréation, concept que M-M Davy emprunte à Simone Weil. La décréation est une incarnation parfaite, et procède d’un dépouillement total : il s’agit d’un mouvement rendant l’âme à elle-même, et vidant l’homme des apparences. Touchant aussi bien le corps que l’âme, la décréation est une délivrance pour l’homme qui s’humanise dans sa totalité.
Ainsi c’est parce que je réalise l’être en moi que je donne l’être ; c’est parce que je suis la lumière que j’éclaire [19] : alors qu’il était recouvert par le vacarme extérieur, l’homme nouveau a laissé son bâton de pèlerin pour s’approcher, selon l’auteur, de la chambre du trésor [20]. Ceci est le vrai lieu : dans la chambre du trésor, le sujet libéré de son moi superficiel découvre le Soi [21]. Ce lieu, c’est le soi dans sa quiétude pleine et entière : il n’éprouve aucune soif d’existence, aucun désir de mort. Il sait que tout ce qui adhère au temps est fugace (…) car le soi est semblable au rocher, il est inébranlable. [22]
Ainsi, lorsque le sujet se connaît, il lui parvient plusieurs révélations : la révélation d’une découverte toujours renouvelée des contradictions de la vie, mais aussi la révélation du silence, infiniment plus puissant que la parole et l’écriture. La profondeur qualitative de la vie est ineffable : La vraie profondeur est celle de la lumière inscrutable dans sa source écrivait Jean Pucelle dans son Essor de l’âme [23]

Une fois qu’il aura trouvé le centre de lui-même, l’homme ne devra pas se mettre en repos. Se connaître est un acte « à poursuivre et à recommencer » précise M-M Davy. L’homme qui se réalise ainsi devient son propre créateur, se purifiant toujours, exerçant sur lui un acte double : retenir la vie et retenir la lumière. Lorsque l’homme devient un pèlerin intérieur, il finit par se rendre à lui-même, au prix d’un long cheminement qui le fait être.
Alors que ce petit essai sur la connaissance de soi s’achève à la lumière du Christ et des évangiles, laissant en suspend la question de la déification, l’auteur cite l’Evangile selon Thomas : Le royaume des cieux n’est pas dans le ciel extérieur. Si ceux qui vous guident vous disent : voici, le royaume est dans le ciel ! – alors les oiseaux du ciel vous devanceront… Mais le royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous. [24] Avec ce livre, Marie-Madeleine Davy nous offre l’un des plus beaux hymnes à l’intériorité humaine.

Notes

[1Marie-Magdeleine Davy, La connaissance de soi, PUF, coll. Quadrige, 2010

[2La connaissance de soi, p. 7

[3Simone Weil, L’enracinement, Gallimard, 1949, p. 318-319

[4CS, préface

[5Ibid., p. 17

[6Bergson, La pensée et le mouvant, « Introduction à la métaphysique », Paris, PUF, 1946, p. 185.

[7CS, p. 21

[8CS, p. 25.

[9CS, p. 29

[10Ibid., p. 30.

[11Ibid., p. 31

[12Ibid., p. 34

[13Ibid., p. 43

[14CS, p. 46

[15Ibid.

[16Ibid, p. 53

[17Ibid., p. 61

[18Ibid., p. 73

[19Ibid., p. 71

[20CS, p. 72.

[21Ibid., p. 95

[22Ibid., p. 95.

[23Jean Pucelle, L’essor de l’âme, Paris, Beauchesne, 1987, p. 74.

[24Ibid., p. 112.

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