ISSN 2269-5141

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Yannis Constantinidès et Damien McDonald : Nietzsche l’Éveillé

jeudi 10 février 2011, par Nicolas Rousseau

Un Nietzsche zen ?

Nietzsche affirme dans un fragment posthume qu’il voudrait être le Bouddha de l’Europe. Cette déclaration a suggéré à Yannis Constantinidès l’idée de rapprocher la pensée de Nietzsche de celle du bouddhisme, notamment le bouddhisme enseigné par maître Dôgen (1200-1253) [1]. Le bouddhisme a déjà été comparé à plusieurs philosophies occidentales, par exemple celle de Heidegger. Parce qu’il nous nous enjoignait à retrouver une présence poétique au-monde, l’auteur de Sein und Zeit était proche de la pensée zen de l’Eveil enseignée par Dôgen. [2]

La proximité entre le sage Japonais et Nietzsche est au premier abord bien moins évidente. Quoi de commun entre la philosophie de la volonté de puissance, nihilisme affirmé, et le zen ?

Dans un style clair, agréable, Yannis Constantinidès révèle de façon tout à fait convaincante une parenté de pensée. Il se propose de montrer dans quelle mesure Nietzsche pourrait être un « Eveillé », c’est-à-dire un sage au sens du bouddhisme.

C’est un fait que Nietzsche connaissait mal le bouddhisme. Il n’y voyait qu’une forme passive de nihilisme, certes dénué de ressentiment et d’esprit de vengeance (au contraire du christianisme) mais un nihilisme tout de même, résigné face à la souffrance. Or, maître Dôgen, loin de prêcher l’extinction du désir, prône une attitude de résolution énergique, dans le quotidien comme dans les moments de décision critique.
Parce qu’il refuse le dualisme de l’âme et du corps, du matériel et du spirituel, il appartient à une lignée philosophique qui passe aussi par Nietzsche. Nous ne devons pas mépriser le corps, les soins quotidiens, ni les tâches ménagères. D’un point de vue pédagogique, un enseignement théorique ne vaut rien s’il n’est pas mis aussitôt en pratique. En cela, le sage zen partage une affinité de pensée avec Nietzsche.

Une pensée de l’immanence

Un deuxième point commun est la critique des arrières-mondes. Nietzsche, on le sait, nous enjoint à abandonner tout désir d’au-delà, à ne plus dénigrer la vie présente, qui est la seule que nous ayons. Dôgen quant à lui affirme que toute chose est mortelle, l’homme aussi, qu’il ne doit pas attendre une autre vie pour espérer atteindre le Nirvana, cet état de libération du cycle des réincarnations, le samsara. Pour Dôgen, le samsara est déjà en tant que tel le nirvana : autrement dit, la délivrance et le bonheur sont déjà possibles en cette vie. Si nous ne pouvons l’atteindre aujourd’hui, nous ne la connaîtrons jamais. Le nirvana n’est pas le but de la pratique zen, il est la pratique même. Cette prise de conscience est l’Éveil.
L’impermanence n’est pas que celle de notre être, mais de la totalité du monde. Toute chose doit mourir, il convient donc de se détacher des choses, c’est à dire à ne plus s’y attacher, et d’apprendre à mieux les aimer en les acceptant comme elles sont, éphémères. L’homme se trouve réconcilié avec la totalité du cosmos, dont il sait n’être qu’une partie.

Y. Constantinidès a de belles pages sur l’importance du rêve. Il met judicieusement en regard des textes de Nietzsche et de Dôgen, où ceux-ci montrent à quel point le rêve occupe notre vie. Les visions des songes ne doivent pas être tenues pour une réalité imparfaite ou trompeuse. Nous devons les accepter, car rêver est encore vivre, et notre vie elle-même, en tant qu’elle est changement perpétuel, n’est qu’un songe un peu plus long. Comme le dit Dôgen : nous discourons du rêve au milieu du rêve. Dôgen va même plus loin quand il assimile l’expérience de l’Eveil à un rêve, parce que, soudain, notre vision de la réalité est profondément changée. Accepter le monde est comme un réveil, mais se réveiller, c’est accepter la vie comme un rêve !
Ces paradoxes, on le voit, ont pour but de choquer l’esprit, de perturber nos opinions et d’aiguiser notre conscience.

Loin d’engendrer des pensées mélancoliques, comme celles d’un Calderon dans La vie est un songe, cette méditation sur le rêve nous montre que la vie, même si elle est impermanente, n’est pas pour autant dénuée de valeur. Sa brièveté devrait plutôt susciter en nous un sentiment de légèreté, d’allégresse.
Ce refus du dualisme corps-esprit, ce rejet des arrières-mondes, cette approbation au devenir, font des deux hommes des penseurs de l’immanence.

Dôgen philosophe ?

Le plus grand intérêt de ce livre est d’éclairer chaque auteur par l’autre. Ce qui rapprocherait le plus Dôgen de Nietzsche serait d’abord l’importance accordée à la maîtrise de soi et, en même temps, à la résolution énergique dans l’action. Plus profondément, ce que la comparaison révèle, c’est que le nietzschéisme est une sagesse -ce qu’on oublie bien souvent (Nietzsche n’était-il pas "rien qu’un fou, rien qu’un poète" ?). Y. Constantinidès met en lumière un Nietzsche plus secret. Au lieu du tonitruant apôtre d’un pragmatisme vital, l’amoureux de la contemplation qui se veut « ami des choses les plus proches » ; derrière l’apologiste de la volonté et du dépassement permanent de soi, un penseur qui nous enjoint, comme Dôgen, à « lâcher prise », c’est-à-dire à ne pas nous attacher à nos désirs, à ne pas lutter sans cesse pour imposer notre volonté. La volonté de puissance, contre toute attente, n’est pas synonyme d’exercice inconditionnel, intransigeant, de la volonté. Renoncer à exercer un vouloir tyrannique serait encore une forme de volonté de puissance plus fine, peut-être plus intense.
Par le biais de la pensée de Dôgen, nous découvrons que le nietzschéisme ne se résume pas à un bréviaire pour hommes d’actions, ni à une apologie de la brutalité des "maîtres".

Si Yannis Constantinidès a écrit un livre sur Nietzsche, il est aussi permis de l’aborder du point de vue de Dôgen. Et plus largement de réfléchir à ce qui peut rapprocher sagesse orientale et philosophie. En y cherchant bien, le livre indique plusieurs pistes intéressantes. Peut-on dire de Dôgen qu’il était philosophe, au sens occidental du terme ?
Le sage zen ne se prétend pas détenteur de la sagesse. Il n’inculque pas un dogme. Il interroge, inquiète, éveille, pour amener chacun à trouver en lui la sagesse. Il y aurait donc une dimension socratique dans l’enseignement zen : on n’apprend pas de lui, mais avec lui (selon la célèbre métaphore platonicienne, le rapport du maître à l’élève n’est pas celui d’un vase plein qui se déverse dans un vase vide).

Le mode d’expression des deux auteurs suggère à Y. Constantinidès un dernier point de rapprochement, des plus intéressants. Nietzsche privilégie, on le sait, l’aphorisme, les remarques énigmatiques. Ces formes d’expression sont à rapprocher du « koân » zen, histoires ou questions déconcertantes -souvent humoristiques - qui ont pour fonction de maintenir l’esprit en éveil [3]

A l’issue de cette comparaison, peut-on dire que Nietzsche pouvait être le Bouddha de l’Europe ? Comme le dit Y. Constantinidès, l’expression de « Nietzsche Eveillé » est elle-même un koân !
Il faut à ce propos souligner une des vertus de ce livre, non des moindres : n’avoir pas affirmé que Nietzsche serait parfaitement en accord avec le zen. Un écart demeure entre les deux pensées, au point qu’on peut se demander si Nietzsche est allé aussi loin dans la sagesse que Dôgen. C’est le sujet de la très belle conclusion du livre, qui nous brosse un portrait sensible de Nietzsche et de ses contradictions. Parce qu’elle maintient l’écart entre les deux auteurs, la comparaison faite par Y. Constantinidès n’est que plus pertinente.

Le masque de Bouddha

Les illustrations de Damien McDonald, volontiers fantaisistes, mettent en scène Nietzsche, son bestiaire et des figures Japonaises, et leur fait subir toutes sortes de métamorphoses. S’il y a des gens photogéniques, Nietzsche [4] est un personnage qui inspire les dessinateurs (il faudrait parler de personnage « pictogénique ») [5] : d’abord grâce à cet attribut qui l’identifie à coup sûr, cette « moustache cosmique » (comme le dit le site de l’éditeur) ; ensuite, du fait du goût de Nietzsche lui-même pour les masques, les transformations. Les dessins jouent comme des métaphores du texte. On peut ainsi admirer le croquis d’un jardin zen, un pastiche de la Leçon d’anatomie de Rembrandt, le cheval que le philosophe aurait embrassé en tombant fou, un Nietzsche en samouraï tatoué, des chimères comme le chameau avec la tête du lion etc.

Ces illustrations mettent bien en valeur ce foisonnement des styles et des métaphores qui est propre à Nietzsche. Il faut noter que cette exubérance formelle dissimule chez l’auteur d’Aurore un goût de la sobriété, un refus de la grandiloquence, et c’est aussi le mérite de ce livre de l’avoir souligné.

Le style trahit la pensée, au sens où il la révèle et où il la dissimule. Nietzsche plus que tout autre savait jouer de cela : il cachait le meilleur de sa pensée derrière des formules frappantes, propres à égarer la plupart de ses lecteurs. Bouddha était un autre de ces nombreux masques dont il s’est paré, mais il fallait trouver ce masque derrière bien d’autres, plus visibles.
Cet aspect zen est très finement mis en valeur par Y. Constantinidès, qui sait nous montrer comment Nietzsche, en tant qu’ami de la sagesse et de la vie, voulait que la pratique philosophique soit un retour aux choses les plus proches.

Notes

[1Nietzsche l’Éveillé, Ollendorff & Desseins – Le sens figuré, 2009

[2Pour un rapprochement entre Heidegger et Dôgen, cf. La vraie Loi, Trésor de l’Œil – Textes choisis du « Shôbôgenzô ». Traduction Yoko Orimo, Seuil, 2004. Traduction des plus orientées : « Le temps qui est là veut dire que le temps est déjà l’être-là et que tous les êtres-là sont le temps. » (page 65, je souligne). A noter que la phrase est censée être de Dôgen ! Mais à lire cette traduction, on pourrait croire que c’est Dôgen qui était heideggerien avant l’heure ! Que le sage Japonais aurait plagié par anticipation Heidegger...

[3Par exemple, « quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ? ». Ou, sous forme de dialogue : « -Le disciple : Maître, qu’est-ce que cela fait d’avoir atteint l’illumination ? - Le maître : L’effet que cela fait à un voleur de rentrer dans une maison vide ». Ce type de brefs dialogues et de pensées déconcertantes se retrouve chez un autre penseur qui pourrait bien tenir du zen, plus que Nietzsche ou Heidegger, le Wittgenstein des Recherches philosophiques.

[4Nietzsche savait très bien se mettre en scène sur ses photographies : cf. le cliché avec Lou-André Salomé qui tient un fouet.

[5Voir le livre de Frédéric Pajak, L’Immense solitude, avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese, orphelins sous le ciel de Turin, PUF, 1999

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