ISSN 2269-5141

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Jared Diamond : Pourquoi l’amour est un plaisir

L’évolution de la sexualité humaine

lundi 14 février 2011, par Katia Kanban

Pourquoi l’amour est un plaisir [1] se lit sans difficulté, non seulement parce qu’on y sourit souvent, mais surtout parce qu’on est introduit, en toute simplicité, aux joies de l’amour du point de vue évolutionniste. Il y a du jeu dans l’interprétation de tout phénomène par les hypothèses évolutionnaires, mais ce jeu-là a l’humour grotesque, sourire qu’on espère pouvoir teinter du rictus du mépris une fois la faille argumentative trouvée. On l’espère d’autant plus que l’amour est en jeu, que le sens de l’existence et la noblesse de nos sentiments sont engagés. Pour autant, l’âme scientifique veut connaitre la vérité et on détient un paradigme indéniablement opérationnel.

Jared Diamond est physiologiste, biologiste de l’évolution tout autant que géographe (discipline qu’il enseigne à l’Université de Californie à Los Angeles). Sa vocation transdisciplinaire fonctionne, cependant, dans le cadre du paradigme évolutionniste, on peut regretter que manque à l’auteur une formation, sinon à la philosophie, tout au moins à l’esprit scientifique, car pas une fois le paradigme évolutionniste n’est pensé à l’aune de théories concurrentes, n’est jamais mentionné le statut du discours tenu. Il y a du « prouvé scientifiquement » dans le style de Diamond. Mais il sait choisir ses sujets : du présent ouvrage qui explore l’amour au Prix du livre sur l’environnement qu’on lui attribua pour Effondrement, en passant par Le troisième chimpanzé, on peut dire que notre auteur s’attaque aux sujets attendus avec la méthode attendue. C’est donc avec bonheur qu’on s’apprête à le lire et le plaisir est bien au rendez-vous.
Considérer l’animal que nous sommes et questionner nos comportements et nos croyances à l’aune de l’explication évolutionnaire est donc l’angle de cet essai de Diamond. D’entrée de jeu, il joue sur le décalage entre ce qui fait l’esprit positif de notre époque et ses explications scientifiques conséquentes et l’étonnement ressenti face au contraste entre ce qui est ressenti et ce qui en est expliqué. Pour autant nous promet-il « ce livre vous aidera peut-être à comprendre le comportement de votre bien-aimé(e) ». L’ambition scientifique se double d’une ambition coach en développement personnel, le tout sous la gouverne de l’humour censé certainement pallier l’ambition ratée de rendre compte de la richesse de notre vie intérieure. Mais jouons la partie, cela vaut indéniablement le coup, la mécanique implacable du raisonnement évolutionnaire, la sélection pleine du bons sens que l’on aime tant entre plusieurs hypothèses concurrentes et le style naturel de Diamond réveillent la pensée. Car, enfin, il y avait bien encore des questions que l’on avait oubliées de se poser et l’étonnement philosophique est, à coup sûr, un allié de choix en sciences : « Parmi les aspects singuliers de la sexualité humaine, je citerai la ménopause féminine, le rôle de l’homme dans la société, l’intimité de l’accouplement, sa fonction de plaisir plutôt que de procréation, et le fait que le sein grossisse avant même d’être sollicité par l’allaitement. » [2] Le programme est donné, il faut bien le dire il est alléchant, la métonymie du sexe pour introduire au regard évolutionniste sur le phénomène de la culture et pour initier aux délices des explications made in Darwin.

A. L’enjeu vulgarisateur ou comment faire entendre que le plaisir de l’amour puisse être un problème à poser

Les scientifiques, comme les philosophes, commencent à penser quand ils s’interrogent sur ce qui va de soi, quand ils s’étonnent. Eveiller le lecteur à ce type de regard est un enjeu de l’ouvrage de Diamond, puisque celui-ci vulgarise le paradigme évolutionniste en tant que modèle permettant de comprendre les comportements et croyances de l’homme. C’est pourquoi, l’auteur prend le point de vue d’un chien humanisé : « Les humains sont vraiment dégoûtants, ils s’accouplent n’importe quel jour de la semaine ! Barbara propose à John de faire l’amour même quand elle sait parfaitement bien qu’elle n’est pas fertile : juste après ses règles par exemple. John veut s’accoupler tout le temps, sans se soucier de savoir si ses efforts ont la moindre chance d’aboutir ou non à un bébé. Plus répugnant encore : Barbara et John ont continué d’avoir des rapports sexuels pendant qu’elle était enceinte ! Et chaque fois que les parents de John viennent en visite, je les entends eux aussi s’accoupler, bien que la mère de John ait dépassé depuis des années ce qu’ils appellent la ménopause. Maintenant elle ne peut plus faire de bébés, mais elle veut toujours avoir des rapports sexuels, et le père de John n’y trouve rien à redire. Que d’efforts gâchés ! Et voici le plus étrange : Barbara et John, comme d’ailleurs les parents de John, s’enferment dans la chambre à coucher pour s’accoupler, au lieu de faire ça devant leurs amis comme tout chien qui se respecte ! » [3] Cette longue citation se légitime pour plusieurs raisons. Premièrement, en plus de l’ouverture pédagogique qu’est l’introduction par l’image, y est posée la plupart des questions du livre de Diamond, c’est-à-dire toutes les originalités à comprendre de la sexualité humaine. Si la sexualité au sens naturel permet la reproduction, pourquoi la sexualité humaine diffère-t-elle tant de la sexualité des autres espèces, pourquoi celle-ci ne semble pas bornée à la simple procréation ? Pourquoi s’accoupler quand la femme n’est pas fertile : toute l’année et toute la vie ? Pourquoi ne pas manifester plutôt cette fertilité par des signaux et ne pas perdre ainsi inutilement de l’énergie ? Pourquoi former un couple se jurant fidélité génétique, alors que la polygamie généralisée permettrait apparemment une distribution plus efficace de notre patrimoine génétique ? Pourquoi s’aimer et pourquoi aimer faire l’amour, quand l’amour universel et le désir mécanique (non dissocié de sa fonction procréatrice) permettraient, semble-t-il, une compétitivité darwinienne meilleure ? Pourquoi rester auprès de sa femme après l’avoir fécondée, alors qu’on pourrait partir en quête de la fécondation maximale, objectif de vie bien plus naturel et utile biologiquement ? Mais aussi pourquoi rester auprès de celui qui féconda, quand fuir en laissant marmaille et travaux domestiques au géniteur présumé permettrait de courir en quête de l’ultime patrimoine génétique ? Et c’est là le deuxième coup de force du monologue du chien, ses indignations ne sont pas des anathèmes moraux, mais le cri outrée de la nature : quelle est donc cette espèce aux mœurs singuliers qui semble aimer pour aimer et jouir pour jouir ? Cependant le chien n’est pas le porte-voix d’une conception idéaliste de l’union amoureuse et sexuelle, il est l’indice d’une méthode comparative : l’espèce humaine sera comparée aux autres espèces afin de comprendre l’utilité de ces comportements différents. Et ce qui est répugnant (le couple hétérosexuel s’accouplant dans la pudeur d’une chambre à coucher pour fêter leur trentième anniversaire de mariage fidèle) n’accédera à la normalité biologique qu’une fois mis au jour en quoi leur comportement reproductif est plus performant que celui d’un Don Juan. Le point de vue du chien nous met donc précisément en garde contre l’espécéisme, c’est-à-dire la tendance naturelle à prendre les mœurs de notre espèce comme normes à partir desquelles juger les autres comportements.
En résumé, la comparaison permet de noter les comportements originaux de la sexualité humaine suivants : l’exclusivité du couple durable et contracté, la participation des deux géniteurs à l’éducation des enfants, l’animalité sociale des hommes, l’intimité des rapports sexuels, la dissimulation de l’ovulation et la disponibilité sexuelle des femmes hors période de fécondité, le rôle du plaisir sexuel, la ménopause et son gâchis génétique. Diamond anticipe l’objection des exceptions : « on considère qu’un état de fait constitue une « norme » simplement parce qu’il est plus fréquent que son contraire (la « violation » de la norme). » Aux oubliettes donc les Don Juan, les mères célibataires et les anorgasmiques, parce qu’ils ne sont pas la norme stable de nos sociétés et que leurs comportements s’imposent moins que les comportements relevés. Ce qu’il faudra se demander, cependant, c’est si l’exception est exception, c’est-à-dire si l’exception dans les comportements de certains hommes est comparable à l’exception chez les autres espèces. Car si le problème est réglé rapidement par Diamond, il ne l’est plus quand on interroge notre possibilité de marge par rapport à la possibilité d’écart à la norme quand l’instinct est le seul guide des comportements. On voit peu d’animaux différer, le bonobo ne devient pas monogame et l’orang outan ne devient pas un animal social ou mâle dominant un harem. Cette possibilité de l’écart à la norme naturelle, ou en tout cas face à la norme (il faudrait déterminer, d’ailleurs, si cette norme est naturelle et/ou sociale, distinguer entre instincts primitifs et émergence de déterminations sociales, voire rationnelles), ne peut pas être rejetée. Surtout qu’on parle ici d’un animal rationnel, voire perfectible, interroger cette perfectibilité à la simple aune de l’évolution, c’est nier que cette perfectibilité n’est pas un phénomène observé sur le temps de l’évolution, mais sur le temps de notre histoire, voire d’une même époque. Et si on peut expliquer évolutionnairement la plasticité, on n’explique pas pour autant ce qu’elle permet en termes de détermination de ses comportements hors instincts programmés. On y reviendra plus longuement.

B. Le paradigme évolutionniste et l’hypothèse de Diamond

La méthode comparative de Diamond trouve son étalon dans les espèces proches de la nôtre, à savoir les grands singes. Ce qui nous en distingue est la taille du cerveau et le comportement sexuel. En disant cela, on suppose que l’auteur voit en la sexualité une métonymie du social et du culturel, à savoir étudiant la sexualité, nous comprendrons le tout culturel, mais en fait c’est dans un sens plus fort (une sorte de métonymie causale) : « ce sont nos spécificités sexuelles qui sont à l’origine des différences physiologiques et comportementales » de notre espèce. [4] Essayons de comprendre l’intuition. L’organisme s’adapte physiologiquement, biochimiquement, anatomiquement et comportementalement à son environnement. Les lois de la sélection naturelle supposent que cette adaptation est le résultat d’une capacité de survivre ou à séduire sexuellement, et donc de se reproduire et de propager son matériel génétique avec plus de probabilité, devenue meilleure que celle des autres organismes de la même espèce à la suite d’une mutation génétique sans dessein, pur fruit du hasard. Ce qui est avantageux ne l’est que relativement au milieu, il n’y a pas d’avantageux en soi, ce qui complique le jeu des hypothèses parce qu’on ne peut raisonner de manière a priori sur cette meilleure adaptation, la sélection naturelle se comprend en fonction d’un milieu et d’un organisme déjà évolué. Comprendre la sexualité comme ce qui permet l’existence culturelle, c’est somme toute logique : la meilleure façon de propager son patrimoine génétique, c’est d’optimiser ses chances de reproduction, la dimension culturelle ne fait que continuer cette optimisation de se reproduire. On voit donc le biais cognitif qui nous guette : penser la sélection naturelle de façon a priori, se prendre aux pièges de l’explication séduisante en finalisant ce processus naturel, en cherchant l’hypothèse logique à ce qui n’a pas de logique. Ce biais gène dans la lecture de ce type d’ouvrage, malgré la prévention de Diamond : l’efficace du paradigme attire, mais on a tôt fait de réifier la sélection naturelle, de faire des hypothèses a priori qui ont le charme de ces théories qui expliquent tout et qui n’acceptent pas la contradiction. Nécessairement à la question « quels sont donc ces changements de mode de vie et ces contraintes héréditaires qui ont forgé l’évolution de notre curieuse sexualité », question évitant le biais de l’apriorisme, un ouvrage de vulgarisation ne peut répondre et dans la précision « vulgarisation » que nous faisons, nous accordons un crédit au scientifique, l’accusé n’est coupable que du crime de son livre.

C. La stratégie de reproduction

« Les gènes qui spécifient les structures anatomiques ou les instincts les plus aptes à assurer la survie de jeunes portant ces gènes auront tendance à devenir de plus en plus fréquents. On peut dire cela autrement : la sélection naturelle privilégie les structures anatomiques et les instincts qui favorisent la survie et la reproduction. Remarquons que c’est là un type d’explication compliqué, fréquent dans les discussions sur l’évolution. Aussi les biologistes ont-ils couramment recours à un langage anthropomorphique pour condenser ce genre de tirade. Ils diront qu’un animal « choisit » de faire quelque chose ou qu’il adopte telle ou telle stratégie. Ce vocabulaire simplifié ne doit pas donner l’impression erronée que les animaux font des calculs raisonnés. » [5]

Dans le problème dit de la guerre des sexes par notre auteur, il s’agit de déceler la stratégie reproductive de l’espèce humaine, de comprendre les comportements humains en matière de conquête sexuelle et d’éducation des enfants à l‘aune de la sélection naturelle. On entend bien que le vocabulaire du choix et de la stratégie simplifie l’expression et la compréhension, on le remercie de l’utiliser pour faciliter la lecture quitte à ce que la vulgarisation échoue à l’essentiel en matière d’évolution, à savoir l’enjeu naturaliste combattant la vision anthropomorphique finaliste. Soit, l’artifice est nécessaire, même quand on vulgarise. Le problème est ailleurs. Ce qu’on comprend moins bien, c’est l’affirmation « du fait que la sélection naturelle agit sur les gènes du comportement, aussi bien que sur ceux du développement des dents ou de la résistance au paludisme ». Nos amours sont réductibles à notre système immunitaire, nos faits de conscience sont réductibles à nos faits organiques. C’est que Diamond n’est pas philosophe, inutile de questionner ses présupposés, paradoxalement c’est ce qui dérangera le plus certainement les lecteurs non philosophes : que leurs amours et leur plaisir sexuel soient ainsi réduits. Il convenait d’avertir, cependant, sur ce présupposé requis. On comprend bien l’efficace de l’hypothèse de la sélection naturelle pour rendre compte de nos comportements, on comprend moins le silence pesant sur ce qu’est un paradigme, un modèle de pensée, une hypothèse. A qui veut vulgariser la science, l’esprit de méthode manque quand on la ramène au « prouvé scientifiquement » et autres « vu à la télé ». Passé sous silence aussi son cousin si porteur en matière d’hypothèses : le darwinisme social, l’hypothèse que la sélection des comportements est aussi une affaire culturelle pour un être de culture. Ne parlons pas de l’hypothèse folle qu’en matière humaine, parler d’un choix conscient, d’une stratégie réfléchie pour décider de nos comportements serait viable, on serait à coup sûr anthropomorphique… Admettons, pour l’instant, ces précisions qui ne seront pas dites : le présupposé que le choix conscient est une illusion, l’ignorance de ce qui nous détermine et que ce qui détermine le comportement humain, ce sont des instincts programmés.

Passons au contenu, c’est-à-dire à l’efficace de ce paradigme. « Ainsi, alors que la sélection naturelle favorise à la fois les mâles et les femelles qui laissent une descendance nombreuse, la meilleure stratégie à adopter pour parvenir à ce résultat n’est pas forcément identique pour le père et pour la mère, et l’intérêt génétique d’un mâle ne coïncide pas nécessairement avec celui de la mère de ses jeunes, et vice versa. » [6] Géniteurs, génitrices de tous les pays, levez-vous et unissez-vous, vos intérêts génétiques sont spoliés par des compétiteurs darwiniens intolérables ! Autrement dit la guerre des sexes, les scènes de ménage, l’ambivalence des sentiments face à l’être aimé ont des origines génétiques. Ainsi vous pouvez continuer à demander à votre homme de gagner toujours plus d’argent et il peut continuer à vous tromper, on n’a pas là affaire à une femme intéressée que l’on peut juger moralement ou dont on peut dire qu’elle ne connait pas les bonheurs de la vie et leurs causes, on n’a pas là affaire à un homme qui cherche à se rassurer dans la conquête permanente et ne connait pas les bonheurs de l’intimité et du don amoureux, nous avons là un comportement programmé génétiquement. Quant aux nombreux déviants de cette norme naturelle, ils ne font pas la règle. Le raisonnement est le suivant : on note dans l’espèce humaine une singularité de poids, les géniteurs forment un couple stable et coopérant, une famille. Or il y a là un conflit d’intérêt génétique : pendant que l’un s’occupe de la progéniture et assure la descendance de ses gènes et de ceux de son partenaire, l’autre pourrait aller répandre son patrimoine génétique. La sélection d’un comportement efficace génétiquement pour une espèce, c’est-à-dire le choix du comportement à adopter après la procréation dépend selon l’auteur « de trois ensembles de facteurs interdépendants : l’investissement initial dans la fabrication de l’embryon ou de l’œuf, les occasions que l’animal perdrait s’il décidait de se consacrer à l’œuf ou à l’embryon déjà fécondé, et sa certitude d’être réellement le géniteur de l’œuf. » [7] Autrement dit, celui qui a investi le plus dans la fécondation tendra à rester et à ne pas gâcher cet investissement : par exemple être enceinte neuf mois est un gros investissement, bien plus que dépenser quelques centaines de calories (cela varie selon les hommes, mais cette variation reste nulle en l’occurrence…) lors de la copulation. Le deuxième facteur est la propagation de son patrimoine génétique : si l’un des deux parents prend en charge la survie du descendant, l’autre parent a tout intérêt à essayer de continuer sa quête de propagation, son graal génétique. Le dernier facteur est la certitude d’être le géniteur, problème qui ne se pose que pour le mâle et il est clair que plus il féconde, plus il est sûr d’avoir des descendants réels. Voilà le calcul que pourraient faire les partenaires, l’évolution a sélectionné différents comportements pour résoudre ce problème. Diamond multiplie les exemples éthologiques, ce qui permet de suspendre le jugement moral et le biais cognitif qu’il implique, mais aussi de prendre beaucoup de plaisir à la lecture. On voit par exemple le gobe-mouche (un oiseau qui reste auprès de sa belle pour élever leur progéniture ) pris dans un terrible dilemme génétique : quitter quelques instants sa compagne pour aller copuler avec une autre lui permet certes de multiplier les occasions de se reproduire, mais son voisin gobe-mouche risque de profiter de cette absence pour faire de même et copuler avec sa douce…

Cette stratégie génétique s’applique donc à notre espèce. Chez l’homme, assurer sa descendance, c’est être à deux, certes c’est la femme qui s’investit lors de la grossesse, mais l’homme doit rester ensuite pour assurer nourriture, territoire et éducation. Le travail de protection de ses gènes requiert l’union du couple après la fécondation. Pourtant l’investissement du corps de la mère (grossesse et allaitement) est énorme, une femme consomme des calories à hauteur d’un sportif de haut niveau et dépense une énergie considérable dans la procréation. De plus, si la femme ne peut pas aller propager son matériel génétique lors de sa grossesse et de l’allaitement, l’homme lui peut le faire. Enfin un doute sur la paternité est possible, ce qui pourrait engager les hommes à féconder au plus pour s’assurer une descendance probable. En bref s’il y a couple, c’est qu’il y a besoin génétique et que la descendance a plus de chance de survie en ce cas. Pour Diamond l’explication est donc toute trouvée : « ces trois facteurs (l’investissement initial moindre du père, les portes qu’il se ferme en se consacrant aux enfants, et le doute quant à sa paternité) font que les hommes abandonnent beaucoup plus facilement conjoint et enfant que les femmes. » [8]

L’auteur de conclure ce chapitre par une analyse dite scientifique de l’infidélité : les hommes rechercheraient à distribuer leur patrimoine génétique, quant aux femmes la motivation de leur infidélité serait de changer d’homme, c’est-à-dire de trouver un homme plus sécurisant ou plus prometteur génétiquement. L’adjectif « désanchantement » employé pour motiver l’infidélité féminine est savoureux de décalage avec le style factuel habituel, mais bien sûr le délice de cette brève conclusion réside tout entier dans l’explication d’une infidélité plus massive, car biologique, des hommes. Dorénavant le mâle, dont la conscience est rongée de culpabilité, peut accuser ses gènes et peu importe qu’il culpabilise d’une promesse non tenue, peu importe qu’il ait du dégoût ou quelques questions face au décalage entre l’intimité construite et la consommation compulsive de ses conquêtes du samedi soir, ou qu’il aime sa maitresse et souhaite, l’idiot, fonder à nouveau un couple monogame, car il tient là une explication scientifique expliquant tous ses tourments, à défaut de les comprendre. Au ricanement de sa douce face à de telles justifications, il peut enfin opposer une mauvaise foi sartrienne et non la mauvaise foi du charbonnier sauvant sa demeure en péril, chosifiant, réifiant aussi bien son sexe que sa personne. Car il y a bien une chose en lui qui décide, c’est bien « plus fort que moi », que ma conscience, ce sont ces maudits gènes.

D. Le raisonnement évolutionnaire a plus d’un tour dans son sac

La suite de l’ouvrage est à l’image de ce premier chapitre, le paradigme évolutionnaire montre son efficace à traiter de toutes questions. Pourquoi les hommes n’allaitent-ils pas ? Pourquoi l’amour est un plaisir, c’est-à-dire pourquoi nos périodes d’ovulation ne sont-elles pas visibles (la femelle humaine aurait pu arborer un derrière rouge comme ses cousines babouines), demandant ainsi une fornication continue, bref une perte d’énergie et de temps que l’évolution doit expliquer. A quoi servent les hommes, plaisante même l’auteur (où l’on voit que chez les êtres humains, la mante religieuse fantasmant le festin post coït est souvent un homme) ? On pourrait répondre, parce que la conscience féminine, bien que curieuse du pourquoi de la différenciation sexuelle, comprend la nécessité de l’homme, qu’il y ait là contingence évolutionnaire ne trouble pas cette absoluité de l’amour qu’elle porte aux hommes. Et, erreur génétique que je suis, j’ai le cœur qui balance non pour les chasseurs, mais pour les contemplatifs amoureux de la nature, incapables de tuer une mouche… Mais je m’égare, nous verrons plus tard en quoi mon cas d’erreur génétique dégénérescente devient intéressant quand il se multiplie, alors même que dans les autres espèces animales, les erreurs génétiques sont plus rares.

Passons aux dernières questions de Diamond. Pourquoi la ménopause, autrement dit pourquoi arrêter la reproduction si tôt, alors même que la finalité (sic), « le principe de base » plutôt « de la sélection naturelle, c’est qu’elle favorise les gènes dont l’action se traduit par une augmentation du nombre de descendants qui les portent. Comment la sélection naturelle a-t-elle bien pu aboutir à ce que toutes les femelles d’une espèce portent des gènes qui limitent leur descendance ? » [9] Je ne m’offusquerai pas d’être qualifiée de femelle, même si au quotidien ce type de langage m’invite à penser qu’on réduit mon être, qu’on me refuse le statut de personne et qu’il vaut mieux fuir. S’engage alors une réflexion plus générale sur le vieillissement et la mort, pourquoi en effet mourir et vieillir ? Cette expérience tragique de l’espèce consciente que nous sommes aurait de quoi faire rire nos gènes, trop contents de cette technique de perpétuation, mais ces squatteurs d’incarnation n’ont aucune conscience d’avoir pourri notre Eden et l’effet tragi-comique ne hante que ses marionnettes, à savoir nous. Enfin Diamond se penche sur les signaux, c’est-à-dire cette communication lors d’un premier rendez-vous amoureux entre nos patrimoines génétiques, où ils se disent en substance : « fonce, ce rapport taille-hanche à 0,7 et cette symétrie du visage indiquent un potentiel génétique hors-pair ». L’émoi face au charme, la dissymétrie touchante d’un sourire, le confort de poignées d’amour, vous voilà en pleine idéalisation amoureuse, essayant de justifier votre amour nécessaire (pour la propagation et survie de vos gènes) par une idéologie du charme, masquant en fait votre impossibilité à conquérir un Brad Pitt ou une Monica Bellucci. Où l’on apprendra, quand même, que l’embonpoint féminin est un critère de fertilité et donc un signal fort de compétitivité darwinienne…

Passons à quelques points de méthode, car si Diamond ne compare jamais le paradigme évolutionnaire à un autre type d’explication, il esquisse la méthodologie de sa discipline. Comme on l’a laissé entendre implicitement à travers quelques plaisanteries faciles, la difficulté des hypothèses évolutionnistes, c’est leur structure. En effet, on remonte d’un résultat évolutionnaire à sa cause, ou plutôt à ses causes : interaction d’un organisme ayant plusieurs fonctions organiques avec un environnement. Ainsi deux problèmes se posent. Premièrement, il s’agit de ne pas faire l’impasse sur l’imbrication causale, par exemple ce qui peut sembler un gain pour la procréation (le plaisir sexuel donne envie de procréer) est aussi une perte d’énergie inutile pour l’organisme et une mise en danger (précarité de l’animal affairé à l’accouplement face aux prédateurs). Ainsi une explication simpliste du plaisir sexuel comme permettant un désir permanent de copuler et donc une propagation très efficace des gènes, ne suffit pas. Il faut comprendre en quoi cela vaut le coup malgré la perte calorique et le danger de mort. On voit là le deuxième problème de méthode qui se pose : remonter d’un produit biologique à ses causes, c’est envisager la causalité à l’envers, ce qui pour une causalité non mécanique n’est pas aisé. Guette toujours le problème du jugement rétrospectif, pire du raisonnement finaliste, car il faut à la fois se demander « qu’est-ce qui est le pus efficace pour se reproduire ? », et donc envisager cette finalité qu’est « se reproduire », et cependant garder à l’esprit qu’on n’a pas là un raisonnement qui a été tenu, car non seulement il y a d’abord mutation hasardeuse, mais en plus il y a de l’irréversible dans les caractères transmis, car non seulement il y a interaction avec le milieu et non efficace absolue, mais il y a évolution de ce milieu, car non seulement il y a efficacité naturelle, mais il y a aussi efficacité sexuelle (sera transmis le patrimoine de celui qui survit, mais aussi de celui qui a le plus d’aura sexuelle et donc se reproduit le plus), enfin car non seulement il y a évolution anatomique, mais il y a aussi évolution physiologique, biochimique et comportementale à prendre en compte.

Prenons l’exemple du chapitre Ce n’est pas le moment pour comprendre comment on discrimine entre des hypothèses concurrentes. L’objet de ce chapitre nous tient à cœur, puisqu’il s’agit d’expliquer le plaisir sexuel comme stratégie reproductrice différent de celle du signalement de la fécondité (merci l’évolution sur ce coup, n’est-ce pas ?). En effet, la femelle de notre espèce ne connait pas instinctivement ses périodes d’ovulation et ne les exhibe pas, comme une femelle babouine ou le comportement d’une chienne en chaleur. « La sexualité humaine semble effectivement comporter une part de gaspillage monumentale, si l’on se réfère au dogme catholique qui pose la fécondation comme seule justification biologique de l’activité sexuelle. Pourquoi les femmes ne signalent-elles pas clairement leur ovulation comme la plupart des autres femelles, afin que nous puissions limiter notre activité sexuelle aux moments où elle serait productive ? Ce chapitre cherche à expliquer l’évolution de l’ovulation cachée, de la réceptivité sexuelle quasi permanente des femmes, et du plaisir comme but premier de l’activité sexuelle. Ce trio de comportements originaux est au cœur de la sexualité humaine ». [10] La question est donc : comment comprendre ce comportement sexuel comme stratégie évolutionniste en dépit d’un apparent gâchis comparé aux autres espèces ? Car, en effet, faire l’amour par plaisir et non dans le but de procréer, cela ne semble pas naturel au vue de la comparaison avec les autres espèces, car on a là un comportement dangereux. Dangereux parce que l’organisme y perd beaucoup d’énergie (« la production de sperme est coûteuse pour les mâles », l’énergie dépensée pendant l’acte demandera autant d’énergie sous forme de nourriture, quand le temps passé à copuler est un temps en moins à la recherche de nourriture), parce que les prédateurs peuvent profiter de ce moment, parce que le combat des mâles pour les femelles est permanent au lieu d’être restreint aux périodes de fécondité. Il faut donc comprendre en quoi notre stratégie du plaisir amoureux (que l’on peut élargir au fait d’être amoureux de l’autre, se privant ainsi des autres partenaires génétiques possibles) est évolutionnairement efficace. L’hypothèse la plus simple pour expliquer cela est mise à l’écart grâce à la méthode comparative : on peut penser que le plaisir sexuel permet aux femmes de garder leur partenaire afin d’éduquer les enfants et ainsi de favoriser la survie de leurs gènes communs. Or, dans d’autres espèces, on voit aussi bien des couples rester ensemble sans accouplement pour élever leurs petits (les gibbons) que des accouplements permanents sans fonction de cohésion parentale (les bonobos). On voit cependant dans cette méthode comparative que, si elle révèle une fausse piste possible, elle ne la discrimine pas totalement, car les stratégies ne sont pas choisies comme meilleures, mais sélectionnées, or peuvent être sélectionnées plusieurs stratégies selon les espèces, puisqu’il ne s’agit pas de trouver la meilleure dans l’absolu, mais est sélectionnée la stratégie efficace selon sa survenue génétique, son adéquation au milieu propre de l’espèce, etc. Diamond nous livre ensuite les différentes hypothèses et les deux plus pertinentes : la théorie du « papa à la maison » (l’homme serait contraint par cette ovulation cachée de rester auprès de sa femme afin d’être le bon géniteur, ce qui permettrait une descendance plus assurée, les deux parents pourvoyant à l’éducation) et la théorie des pères multiples ( cacher sa fécondité permettrait ici aux femmes de maintenir le doute quant à la paternité, ce qui éviterait les infanticides, les mâles ne tuant pas les petits parce qu’ils en sont potentiellement le père). Pour tester ces deux hypothèses Diamond recourt aux travaux de Birgitta Sillén-Tullberg et Anders Møller : les deux biologistes vont comparer les différentes espèces primates et notamment celles qui utilisent l’ovulation cachée comme stratégie. Afin de classer les différents comportements et l’évolution de ces comportements, on dresse un arbre généalogique du signalement de l’ovulation et un autre des mœurs sexuelles. Si on pose le besoin de co-parentalité pour la survie optimale des petits d’hommes, et donc des mœurs sexuelles adéquates, alors on comprendra la fonction de l’ovulation cachée après recoupement avec les autres espèces à ovulation cachée et après différenciation des espèces à ovulation publique. La méthode de Diamond permet de mettre au jour deux choses importantes. Premièrement, elle permet de tester les hypothèses, Diamond vulgarise ici bien la science en ce qu’il dévoile les coulisses, les débats, le caractère plus précaire que de renommée des hypothèses scientifiques. Deuxièmement, l’hypothèse retenue est intéressante en ce qu’elle montre comment certaines caractéristiques de notre évolution peuvent avoir différentes fonctions selon l’environnement. Ainsi c’est à la fois parce que l’ovulation cachée permet l’incertitude quant à la paternité et donc l’infanticide plus rare, et parce que les plaisirs permanents de l’amour permettent de vivre en couple, que l’espèce humaine a sélectionné ce comportement. On pourrait ajouter que cette analyse de l’auteur a le mérite de montrer par l’exemple l’échelle de temps adéquat pour comprendre nos comportements et l’importance du milieu pour comprendre les évolutions. Vous trouverez dans le dernier chapitre sur la publicité sexuelle (anatomie et comportements qui sont des signaux génétiques pour l’autre sexe) une confrontation analogue des hypothèses. Le caractère agréable et drôle de la lecture de ce chapitre n’est pas sa dernière qualité.

E. Doutes méthodiques

« Notre caractéristique la plus importante en tant qu’espèce est sans doute d’être les seuls parmi les animaux à pouvoir faire des choix qui vont à l’encontre de l’évolution. La plupart d’entre nous choisit de renoncer au meurtre, au viol et au génocide, malgré les avantages qu’ils présentent pour la transmission de nos gènes, et malgré leur fréquence parmi les autres espèces animales et les sociétés humaines plus anciennes. » [11]

Un paragraphe, un pauvre paragraphe qui est un précipice. Précipice dont on ne s’approche jamais dans l’ouvrage, on évoque à peine ici en quelques lignes qu’aux frontières de cette compréhension de l’homme à l’aune de l’évolution, il y a un précipice. Et c’est dommage à plus d’un titre : premièrement on reste sur sa faim en fermant le livre, car une compréhension naturaliste et surplombante se fait jour en nous et pourtant résiste l’intuition de l’en-deçà, un en-deçà de la compréhension du phénomène. Mais une intuition, cela n’objecte rien aux explications de Diamond. Deuxièmement ce précipice est en fait porteur et gros d’objections fondamentales auxquelles il faut répondre pour ne pas être dogmatique. Le jeu des hypothèses concurrentes ne satisfait pas l’esprit scientifique, quoiqu’il satisfasse l’esprit calculant et joueur, l’esprit enfermé dans une épistémologie propre à sa science, mais refusant la confrontation, non pas seulement entre hypothèses, mais aussi entre paradigmes. Le dogmatisme est entier en ce que l’ouvrage se présente comme vulgarisation scientifique et que pas une fois une réflexion épistémologique sur l’évolution n’est faite ; on a là la science délivrée comme vérité, un « prouvé scientifiquement » qui assène dogmatiquement, qui ne se met pas en perspective en tant que paradigme. Car enfin vulgariser la science, ce n’est pas d’abord amuser le lecteur pour faire passer la pilule de la rigueur et de la technicité, c’est avant tout vulgariser l’esprit scientifique et celui-ci aujourd’hui ne peut être que transdisciplinaire. Cet esprit scientifique se méfie de l’aveuglement d’un paradigme, il maitrise le paradigme de sa discipline mais interroge son ontologie, ses présupposés, il sait qu’il avance en terrain miné, à l’aveugle, fort et affaibli à la fois de son passé scientifique, des épaules de ces géants d’argile sur lesquels il se dresse. Il a peur des fondements et ce terrain miné des fondements de ce que l’on avance est promesse d’objections, gros d’autres théories, d’autres moyens de comprendre et d’expliquer, vertigineux mais gros. Et même l’humour de Diamond indique cela, sa structure est le décalage, jouer et faire sourire sur le décalage entre les explications et le phénomène expliqué, l’en-deçà provoque le sourire, voire le rire nerveux (expliquez les thèses de Diamond à des élèves en terminale pour voir). L’humour, la forme donc, indique le problème théorique. Accrochons-nous, après ces soucis de méthode, il faut s’affronter au combat de paradigmes et en la matière l’esprit est faible, il est difficile de jongler avec des ontologies différentes. C’est pourtant tout l’intérêt de la vulgarisation scientifique, changer un regard ontologique, mettre une brèche dans la compréhension quotidienne et former à cette brèche ontologique, non prendre la place de regard en colmatant la brèche, en offrant une vision, mais éclairer, rendre la vue, convertir le regard, apprendre à voir.

1. Concurrence directe : le darwinisme social

Il y a une question simple mais qu’il faut absolument poser. La prédétermination instinctive des animaux semble plus forte, car plus systématique que chez l’homme. Qu’on ne se méprenne pas, l’enjeu ici n’est pas de discuter d’une intelligence animale, Bill le chien, Flipper et nos amis les singes témoignent sans conteste d’une intelligence qu’il nous reste à explorer et à connaitre. Mais Bill aime toutes les chiennes, dès qu’il voit une chienne, Bill la renifle, le bonobo est polygame, nécessairement, et le gibbon est nécessairement monogame. L’homme est un animal, mais c’est effectivement une étrange créature, non pas tant pour sa sexualité ou sa ménopause, que pour sa perfectibilité. Marie et Jean ne se reniflent pas, ils s’aiment, ils se sont choisis sexuellement, que ce choix soit déterminé ou pas pour l’instant ce n’est pas le problème, ils ont tout au moins opéré une sélection et la détermination de cette sélection ne semble pas purement instinctive et indifférenciée. D’ailleurs Jean aime peut-être les hommes et Marie couche peut-être parfois avec des femmes. Les grands-parents de Marie sont monogames, ses parents se sont séparés et ont une nouvelle union avec quelqu’un d’autre, Marie, elle, est polygame, elle veut connaitre plusieurs grandes histoires. Un de ses amis lui oppose une vision monogame de l’amour, il cherche un homme avec qui construire une alliance fidèle toute son existence. Il souffre parce qu’il ne trouve pas, son groupe social et ses cibles amoureuses ne partagent pas cette conviction. Que nous disent-ils ? La variété. Que dit la variété ? Elle dit le changement de comportements dans le temps et dans l’espace, selon les individus et selon leurs coordonnées spatio-temporels et non selon leur seul instinct commun. Première faille à l’interprétation évolutionniste, la variété des comportements, quand bien même ceux-ci seraient déterminés culturellement. Car on peut même penser la contraception avec le raisonnement évolutionnaire, cela ne pose pas de problème : la reproduction étant ciment social autant que perpétuation de l’espèce, l’espèce a besoin de ce ciment social parce que celui-ci est avantageux pour sa survie, on comprend alors la contraception comme régulation de la société passant par la limitation de sa reproduction, car paradoxalement c’est peut-être cela qui permet le mieux sa survie, à savoir ses capacités à réguler la société. Ainsi l’évolutionnisme permet de tout penser, rien qu’on ne puisse pas réduire, sitôt une intuition, il s’applique et il explique. Mais là le problème est en-deçà des comportements qui paraissent inexplicables évolutionnairement et pourtant le sont, c’est le simple fait de la variété individuelle par rapport à l’espèce, la possibilité de l’écart par rapport à la norme spécifique, plus : la variété des comportements possibles comme définissant l’espèce. La détermination génétique est frappante : je suis de l’espèce des homo sapiens sapiens ; mais l’indétermination instinctive est frappante aussi : je ne fais pas que réagir aux stimuli internes et externes par des comportements similaires et programmés. La question de ce qui est déterminé par nos instincts primitifs et de ce qui ne l’est pas, n’est pas une question fermée. On sait pour certains caractères physiques ou émotionnels qu’ils sont innés, on sait que notre structure cognitive est certainement innée, mais on sait aussi que cette structure cognitive permet ces comportements qui s’écartent trop souvent de la norme, en toute rigueur plus souvent de la norme que les autres animaux. On n’oppose pas là une simple intuition ou un ressenti intérieur face au réductionnisme, on décrit ce qui est et ce qui est ne semble pas pouvoir être réduit aux déterminations génétiques, même s’il est indéniable que notre patrimoine génétique permet cet écart. S’il permet cet écart, il ne détermine pas son contenu, ou plutôt en toute rigueur il ne détermine pas son contenu comme il le fait dans les autres espèces animales.

C’est pour cela que l’application du paradigme évolutionniste à l’homme est intuitivement le darwinisme social et non l’évolution naturelle. Certes notre anatomie, notre physiologie et nos comportements demandent des explications naturelles, mais on déduit de notre manque d’instinct et de notre possibilité de l’écart, et on en déduit qu’il faut d’autres explications complémentaires. Ainsi le darwinisme social est à l’homme culturel, ce que l’évolution naturelle est à l’animal naturel que nous sommes aussi. Aristote de l’avoir compris, la difficulté est de penser un animal rationnel, pas une bête ou un Dieu, mais un monstre plus complexe que souhaité. Et déjà il nous faut penser l’alliance des deux, un travail d’explication nécessairement commun, je suis un animal culturel. Peut-être plus, peut-être que l’émergence de la conscience va nécessiter d’autres types d’explication, mais pour l’instant je suis un animal culturel et le paradigme évolutionniste n’explique pas la variation des comportements. « Pouvoir faire des choix à l’encontre de l’évolution », une ligne pour une brèche aussi profonde.

Pour prendre un exemple éclairant de l’explication des comportements humains grâce au darwinisme social, on peut analyser celui de Hume [12] : la fidélité. Pourquoi la monogamie, comme l’écrit Diamond, plus précisément pourquoi la monogamie doublée de la valeur fidélité, c’est-à-dire de la croyance d’un devoir de fidélité à notre partenaire génétique, social et économique, considéré alors comme un partenaire de l’intime, comme l’exclusif et non l’interchangeable en ses fonctions ? Le comportement infidèle est bien trop courant pour que l’on puisse parler de détermination instinctive, l’orang outan, ayant aussi un comportement monogame, n’a pas cette marge de manœuvre vis-à-vis de ses déterminations instinctives en ce qui concerne sa stratégie de reproduction. Il faut penser cette marge de manœuvre et donc penser l’influence culturelle sur nos comportements, la causalité non naturelle à l’œuvre dans nos comportements. Mais on peut essayer de naturaliser ce culturel en en faisant une programmation des comportements, une détermination certes symbolique mais naturelle, ce qui explique du même coup la puissance causale du symbolique en tant qu’il est programme naturel sous le mode symbolique. Revenons alors à Hume, je suis fidèle parce que mon espèce a besoin de l’organisation sociale pour prospérer, l’organisation sociale a besoin de la cellule familiale pour prospérer (foyer économique, prise en charge de l’éducation des citoyens, etc.) et la famille a besoin de la valeur fidélité pour prospérer (partenariat économique s’assurant de la réciprocité exclusive, garantie paternelle quant à l’investissement éducatif, etc.). Du coup, ce comportement de l’individu a un effet bénéfique pour sa survie, il transmet, donc, plus ce comportement que ceux qui ne l’adoptent pas (et en effet on peut se demander pourquoi il y a encore des Don Juan, vu qu’ils ne transmettent pas ce type de comportement à des descendants…) et il y a propagation de ce comportement. Propagation par l’éducation mais aussi propagation sociale, les autres adoptent par mimétisme (puisqu’ici ne se transmet pas de patrimoine génétique mais un héritage culturel) un comportement avantageux.
De la même manière, le raisonnement du darwinisme social est sans faille, chaque comportement peut recevoir une telle explication.

2. Concurrence ontologique

Il y a, bien sûr, de multiples théories concurrentes, l’affaire ici n’est pas de les répertorier. Mais elle est de montrer que ces théories concurrentes entendent expliquer le résidu de l’évolutionnisme. Ce résidu est celui du sens. On ne doit pas affecter qu’il y a du sens, qu’il est irréductible, mais on doit plutôt se demander si le sens peut être réduit à une illusion, à un résidu dû à cette capacité évolutionnaire redoutable : la conscience. Tragédie : vous avez voulu un être conscient, ou plutôt a été sélectionné naturellement un être conscient, parce que cette capacité a été avantageuse et propagée génétiquement, mais le sens que projette cette conscience, sa réflexivité malheureuse qui contemple des espaces infinis effrayée du silence de la nature, tout cela n’est que résidu affaiblissant et tragique d’une puissance d’adaptation plus grande. Le problème n’est pas là, si tant est que la conscience est bien émergence évolutionnaire, acceptons ce résultat qui semble scientifique et fondé, n’assiste-t-on pas à une autonomisation du sens vis-à-vis de sa naturalité originelle, la conscience n’a-t-elle pas une fonction inédite dans la nature, effet réflexif permettant l’autonomisation ? Comme dit le philosophe, l’origine ne fait pas la logique de quelque chose, autrement dit être né de la nature, ce n’est pas nécessairement n’être que nature, même si c’est nécessairement être nature.

La théorie évolutionniste est séduisante, ce paradigme apporte quelques lumières que l’on ne peut sérieusement ignorer. C’est son exclusivité qui se discute, c’est-à-dire son statut de paradigme. On a là, à coup sûr, explication, mais on peine tant à reconnaitre notre espèce qu’on se demande si n’a pas été oubliée la réflexivité pourtant nominale du sapiens. Que notre espèce soit sapiens, voilà un fait biologique indéniable et l’évolutionnisme s’y attèle avec raison, mais cette capacité de conscience aux propriétés émergentes n’admet pas le réductionnisme. Il y a une impossibilité que le sémantique se laisse comprendre par le naturel. Parce que le naturel n’est pas signifiant, il n’a pas les catégories permettant de penser cette autonomisation du sens. Réduisez le sens à son aspect pragmatique et naturel, il rira, parce qu’il lui importe peu d’avoir une origine cérébrale, il embrasse l’immensité et l’infini, le moi et soi-même, s’en inquiète bien plus que de se savoir matière. Que cette matière soit devenu sens, qu’il y ait différence entre la matière qui ne pense pas et celle qui pense, cela suffit, on le sait intuitivement, mais on le connait aussi : une matière qui pense construit ce monde, où Russell et Platon reposent, le monde des idées. Dans ce monde, qu’on se refuse à dire être, il y a pourtant une vie diablement étrange, qui n’obéit pas aux lois de l’évolution, où on regarde lucides ce qui peut même empêcher de vivre et où surtout la causalité est logique, où la création a pour fin de signifier et de connaitre, non de reproduire au mieux, où cette aspiration s’autonomise de cette lutte pour la vie, le loisir philosophique y règne. Ce monde-là n’est pas sans rapport avec notre monde, il en parle, il en vient, nous y sommes intéressés idéologiquement, certainement même génétiquement et du point de vue de l’espèce. Pour autant, il se réfléchit et donc peut-être s’autonomise, c’est-à-dire se donne à lui-même ses propres lois, celles de la signification.

L’ontologie de Diamond est matérialiste, on le conçoit aisément, l’homme est un être neuronal, hormonal, sensoriel, c’est-à-dire un animal naturel. Tout homme sérieux est certainement aujourd’hui matérialiste (dans sa pratique scientifique, bien sûr, les croyances de chacun sont respectées, précisément grâce à cette brèche ontologique). Nos pensées ont donc une structure neuronale qui est celle de notre espèce. Nos états mentaux ont un support matériel, lui-même déterminé génétiquement. Mais accepter cette ontologie matérialiste, ce n’est pas accepter la réduction du sémantique au neurobiologique et accepter la réduction du sens à un outil d’adaptation. Avoir une origine et une fonction (évolutionnaire), ce n’est pas tout dire d’un phénomène. Ce sont les fonctions émergentes irréductibles à l’adaptation qui demandent à être questionnées, c’est leur fait. L’homosexualité, les comportements sans fin procréative, les comportements sans fin de l’espèce (car on peut comprendre les comportements sans fin procréative par leur possible régulation de nos sociétés et donc comme servant l’espèce), les excès sur le naturel. On rejoint là l’intuition qu’a le lecteur qui lit ce livre de vulgarisation, cette intuition est l’intuition que des propriétés sémantiques irréductibles aux propriétés naturelles ont émergé. Son concept scientifique est l’émergence et le nouveau visage que prend ce monstre issu de la nature : l’esprit conscient qui éprouve la richesse du sens, excédant le besoin, les instincts, l’utilité matérielle, génétique, espécielle.

C’est en fait dans cette assurance que réside la faille, cette absence de questionnement et de mise en perspective. Parce que la théorie de Diamond n’est pas que scientifique, elle a des implications ontologiques qui se discutent et cette discussion est argumentative, c’est pour l’instant son seul mode de discussion possible, il est donc nécessaire de faire place aux objections, ou tout au moins de laisser entrevoir leur possibilité. Cet ouvrage dit cela, que la science ne peut se passer d’une réflexion sur son ontologie, sur la valeur de ce qu’elle explique, d’une discussion avec les autres discours, de la transdisciplinarité. On le voit, on peut fermer le livre et devenir darwiniste social ou chrétien, ce n’est pas normal ou alors c’est normal, mais on n’a plus une explication scientifique qui s’impose, la terre peut continuer d’être plate.

Conclusion

Le livre de Diamond est très drôle et il permet au regard naïf de se former à la science, c’est-à-dire de se former à changer son regard sur les choses. La réalité n’est pas toujours telle qu’elle semble être intuitivement, la terre n’est pas plate et nous ne sommes pas des dieux. Mais si Diamond est drôle, il est aussi cause d’un malaise profond. Le naturalisme est le mal de notre siècle, il rend les jeunes gens sensibles pessimistes, cette métaphysique possible, c’est-à-dire la croyance que la naturalisation est la vérité de ce que nous sommes conduit à un regard qui, s’il veut être cohérent, est esseulé. Car il y a des conséquences morales et existentielles, même si bien sûr au quotidien ce type de lectures peut ne rien changer, comme nous y invite l’auteur dès les premières pages. L’optimisme de connaitre, la volonté de dévoiler la vérité sauve peut-être de ces conséquences existentielles, mais peut-être participe à cet optimisme l’intuition que le sens n’a pas été réellement percé en sa nature même.

Notes

[1Jared Diamond, Pourquoi l’amour est un plaisir, Gallimard, folio-essais, 2010

[2Ibid. p. 15

[3Ibid. p.15

[4Ibid. p. 28

[5Ibid. p. 38

[6Ibid. p. 39

[7Ibid. p. 41

[8Ibid. p. 65

[9Ibid. p. 157

[10Ibid. p.102

[11Ibid. p. 98

[12Traité de la nature humaine, III, II, XII

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