ISSN 2269-5141

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Stanley Cavell : Qu’est-ce que la philosophie américaine ?

samedi 26 mars 2011, par Sabine Plaud

L’œuvre de Stanley Cavell, grand philosophe américain né en 1926 et professeur à l’Université de Harvard, est de mieux en mieux connue du public français. L’ensemble de textes regroupés sous le nom de Qu’est-ce que la philosophie américaine ? ne peut que contribuer à cette diffusion de la pensée cavellienne. L’ouvrage propose en effet plusieurs des textes majeurs rédigés par le philosophe en vue d’élucider la spécificité de la pensée américaine, représentée notamment par Ralph Waldo Emerson et par le perfectionnisme moral. Certains des textes présentés dans ce livre constituent de véritables pivots de la pensée de Cavell, et ont fait date dans la pensée de cet auteur : c’est le cas, par exemple, des conférences regroupées sous le titre d’« Une nouvelle Amérique encore inapprochable », dans lesquelles le philosophe propose une caractérisation fondatrice de la nature de la pensée américaine. C’est le cas, également, de « Conditions nobles et ignobles », l’un des plus importants textes de Cavell au sujet du perfectionnisme moral, et dont on lira en particulier l’introduction (« Tenir le cap ») qui est un essai philosophique à part entière. En plus de ces textes majeurs, Qu’est-ce que la philosophie américaine ? comprend une préface originale de l’auteur, dans laquelle Cavell clarifie son projet philosophique, la façon dont il comprend le travail intellectuel, les raisons pour lesquelles il se reconnaît dans cette façon si particulière de poser les problèmes qu’est la philosophie américaine.

Or ce projet cavellien, quel est-il, et en quel sens s’inscrit-il dans la continuité de la « philosophie américaine » ? Pour le comprendre, on peut se référer non seulement à la préface de l’ouvrage mentionnée il y a un instant, mais encore au « Rapport introductif » qui précède le premier ensemble de textes du volume, « Une nouvelle Amérique encore inapprochable ». Cavell y exprime son intérêt pour une philosophie qui, à l’instar de celle d’Emerson, serait non professionnelle : pour une philosophie non académique, une philosophie de l’ordinaire qui se réaliserait sur le mode du cheminement. Comme l’écrit notre auteur : « C’est à chacun qu’il revient de trouver la fin du voyage en chaque pas du chemin, en son allure propre » [1]. Et ces vertus du cheminement philosophique, Cavell les repère notamment dans le perfectionnisme moral émersonien, qui consiste à prendre autrui par la main, voire à se prendre soi-même par la main, pour s’acheminer, au gré de conversations et de réflexions sur l’ordinaire, vers une plus grande perfection morale marquée par l’accord avec soi-même.

Mais il se trouve, et c’est là ce qui peut sembler paradoxal, que la méthode philosophique présentée ici comme « américaine » est également incarnée de façon paradigmatique chez certains auteurs qui, justement, ne sont pas américains : chez Martin Heidegger, par exemple, dont les écrits parcourent en filigrane l’ensemble des textes regroupés ici [2] ; et, bien entendu, chez Ludwig Wittgenstein, dont la volonté de reconduire les mots vers leur usage ordinaire est l’un des principaux objets de la conférence intitulée « Décliner le déclin ». Qui plus est, cette réflexion sur la philosophie américaine est loin de se nourrir exclusivement d’une étude des philosophes. Bien au contraire, l’une des caractéristiques les plus attachantes de la pensée cavellienne tient à ce qu’elle s’appuie en permanence, ici comme ailleurs, sur un recours à des auteurs de tous horizons, de toutes disciplines, de toutes nationalités : Nietzsche, Rawls, mais aussi Ibsen, Kleist, Sophocle, Augustin, Melville, Shakespeare, ou encore Spengler.

L’un des intérêts du présent recueil tient non seulement à la possibilité qu’il nous offre de lire ensemble les textes cavelliens consacrés à la philosophie américaine, à la pensée d’Emerson, à l’interprétation de Wittgenstein ou au perfectionnisme moral, mais encore à la façon dont s’y retrouvent plusieurs des thèmes qui sont au cœur de la réflexion cavellienne en général. C’est ainsi que, par exemple, on voit s’exprimer un souci d’accord avec soi-même qui était également le point saillant du premier ouvrage publié par l’auteur en 1969, Must we Mean what we Say ?, récemment traduit en français sous le titre de Dire et vouloir dire [3] : cette même préoccupation est ici exprimée par Cavell, qui y voit l’un des objectifs les plus importants du perfectionnisme moral. Dans ses propres termes : « Le lien entre le perfectionnisme que je cherche et les versions fausses du perfectionnisme dans un contexte de discorde politique se trouve à jamais commémorée par la tirade de Polonius : "Sois fidèle à ton moi véritable" » [4]. De même, ce trait typiquement cavellien qu’est le recours aux analyses de films comme appui aux investigations morales [5] n’est pas sans se manifester dans les présents textes, notamment dans la conférence intitulée « La conversation de la justice » où, sur la base d’une réflexion sur La marquise d’O. d’Éric Rohmer, Cavell met en perspective les effets moraux de la conversation ordinaire telle qu’elle est parfois présente au cinéma avec le traitement rawlsien de la conversation-délibération. Comme il l’écrit lui-même : « Je veux suivre pendant quelques instants certaines conséquences immédiatement contenues dans la lumière que jette ce que j’appelle la conversation de la justice dans Théorie de la justice sur la conversation du mariage dans la comédie du remariage » [6].

Ajoutons que le recueil est augmenté de plusieurs appendices aussi instructifs qu’utiles à la compréhension de la pensée de l’auteur, qui comprennent la traduction française de certains textes d’Emerson commentés dans le volume (« Destin », « Expérience »). Enfin, l’ouvrage est servi par une traduction excellente, saluée par Cavell lui-même dans sa préface au volume [7]. Pour toutes ces raisons, Qu’est-ce que la philosophie américaine ? est un ouvrage précieux qui permettra au lecteur de découvrir ou d’approfondir cette pensée au style si particulier qui appartient à l’auteur des Voix de la raison.

Notes

[1S. Cavell, Qu’est-ce que la philosophie américaine ?, tr. fr. Ch. Fournier et S. Laugier, Paris, Gallimard, 2009, p. 31.

[2Voir notamment « La pensée de l’aversion. Représentations émersoniennes chez Heidegger et Nietzsche », ibid., p. 260 sq.

[3S. Cavell, Dire et vouloir dire, tr. fr. S. Laugier et Ch. Fournier, Paris, Cerf, 2009.

[4Qu’est-ce que la philosophie américaine ?, « Tenir le cap », op. cit., p. 235.

[5Voir par exemple S. Cavell, Cités de paroles. Philosophie des salles obscures, Paris, Flammarion, 2011 ; Le cinéma nous rend-il meilleurs ?, Paris, Bayard, 2010 ; La projection du monde, Paris, Belin, 1999.

[6Qu’est-ce que la philosophie américaine ?, « La conversation de la justice », op. cit., p. 377.

[7Cf. ibid., préface, p. vi.

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