ISSN 2269-5141

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Sophie Van der Meeren : Exhortation à la philosophie. Le dossier grec

Aristote

mercredi 4 mai 2011, par Haud Guéguen

La récente parution, aux Belles Lettres, d’Exhortation à la philosophie : Le dossier grec - Aristote [1] nous offre un beau travail qui, en même temps qu’une introduction très claire au « genre » littéraire du protreptique, fournit une analyse philosophique et philologique très minutieuse du Protreptique de Jamblique. Auteur d’une thèse de doctorat intitulée « Protreptique et philosophie : étude sur la constitution d’un genre » (Lille 3, 1999), Sophie Van der Meeren nous livre ici un premier volet de son étude, celui qui analyse la constitution, la circulation, les enjeux et les caractéristiques de ce type de discours dans la période antique. Ce « dossier », qui s’inscrit ce faisant dans une « approche rhétorique » (p. 7), vient ainsi combler un véritable vide de la littérature secondaire puisque, comme le note l’auteur elle-même, il n’existait jusqu’à présent qu’une seule monographie consacrée au genre du protreptique, celle de P. Hartlich (De exhortationum a Graecis Romanisque scriptarum historia e indole), laquelle date de 1889.

D’un texte perdu d’Aristote

Rappelons, pour commencer, que le Protreptique d’Aristote est un texte perdu dont nous n’avons que de rares fragments et témoignages, et que c’est le philologue I. Bywater qui, en 1869, crut reconnaître dans le Protreptique du néo-platonicien Jamblique (né en 250) de longues citations du texte perdu d’Aristote. L’originalité du projet de S. Van der Meerren réside donc dans le fait de ne pas avoir, contrairement à la quasi-totalité des publications sur le Protreptique de Jamblique, réduit son analyse à la reconstruction de celui d’Aristote, mais d’avoir plutôt cherché à aborder l’argumentation jambliquéenne pour elle-même. Ce qui ne l’empêche pas, néanmoins, de l’éclairer à partir des phénomènes d’intertextualité qu’autorise précisément la tradition littéraire du protreptique chez les Anciens. C’est d’ailleurs ce parti pris méthodologique qui justifie le choix de l’auteur de parler d’Exhortations aristotéliciennes (pour marquer le « ton » (p. XIII) ou l’inspiration aristotélicienne) et non du Protreptique d’Aristote. Jamblique ne mentionnant à aucun moment ses sources, elle considère en effet que les éditions modernes du Protreptique d’Aristote ne constituent que des reconstructions hypothétiques, et que rien ne permet en réalité d’identifier l’ouvrage d’Aristote à partir de celui de Jamblique ni d’établir que Jamblique aurait puisé à un texte unique du Stagirite. D’où par conséquent aussi, le choix de ne pas adopter l’ordre de présentation de l’édition de référence de Düring (1961) qui avait, quant à lui, sélectionné certains chapitres de Jamblique et les avait rassemblés comme autant de fragments aristotéliciens. Au contraire, Sophie Van der Meeren a choisi de conserver l’ouvrage dans son intégralité, pariant ainsi sur sa cohérence argumentative interne.

« Il faut philosopher »

Dans une sorte de préambule intitulé « La nécessité de philosopher », l’auteur commence d’abord par réinscrire le Protreptique de Jamblique dans une tradition et une histoire plus larges, celle, on l’a vu, d’un « genre » ou d’une tradition littéraire qui « exhorte » à philosopher (le fameux « il faut philosopher » : en grec philosophèteon, en latin philosophandum). Ce mode de discours de l’exhortation, qui accorde une « valeur absolue » (p. XII) et universelle à la philosophie, l’auteur le repère dans deux types de corpus. D’abord, et de façon « canonique », dans les ouvrages explicitement désignés comme proteptiques, et dont les plus célèbres sont le discours de Socrate dans l’Euthydème de Platon, le Protreptique perdu d’Aristote, ceux de Cicéron (l’Hortensius) et de Jamblique et les Exhortations de Sénèque dont il ne nous reste quasiment rien. Ensuite, et de façon cette fois indirecte, dans les textes auxquels on peut attribuer une « fonction protreptique » (p. 14) en raison de leur intention toute pragmatique à opérer une conversion à la philosophie chez le lecteur ou l’auditeur : certains dialogues de Platon (le Premier Alcibiade et le Phédon notamment), la Lettre à Ménécée d’Épicure, certaines Lettres à Lucilius ainsi que le De Brevitate vitae de Sénèque, et enfin le discours de la philosophie personnifiée de la Consolation de Boèce. C’est donc en dégageant de cette tradition un certain nombre d’invariants et de topoi que l’auteur s’autorise à parler d’un véritable « genre » littéraire, dont elle propose la triple caractérisation suivante.

Conversion, Propagande, Introduction

Le mode de discours propre au protreptique se caractérise, premièrement, par sa fonction « interne », au sens où il est tourné vers le patient (lecteur ou auditeur) chez qui il vise à provoquer une conversion à la philosophie, cette première fonction correspondant ainsi à une perspective anthropologique et existentielle. À ce premier niveau, la philosophie représente ainsi pour l’âme l’analogue de ce que la médecine est pour le corps. Elle vise à la « santé morale » (p. XII), la fonction interne constituant donc une fonction fondamentalement thérapeutique que l’auteur met en évidence à partir d’un texte de Philon de Larissa qui repose, comme un certain nombre d’autres textes grecs que l’auteur indique, sur cette analogie entre la philosophie et la médecine. Selon une perspective cette fois concurrentielle et professionnelle, le protreptique répond, deuxièmement, à une fonction externe, où il s’agit désormais de justifier la supériorité de la philosophie par rapport à d’autres modes de vie (la religion, d’autres métiers ou sciences), l’exhortation s’apparentant donc ici à un discours de « propagande » (p. XVII). Conformément à sa perspective pédagogique ou isagogique, le protreptique remplit enfin une fonction d’ « introduction » puisqu’il s’agit, à travers ce type de discours, d’introduire de façon non technique ou exotérique à un enseignement et à un corpus de doctrines ésotériques.

Dans chacune de ces fonctions, on voit donc que le protreptique relève du discours rhétorique – il s’agit à chaque fois de défendre, persuader, convaincre de la nécessité de la philosophie -, ce qui justifie le choix méthodologique de l’auteur d’aborder le Protreptique de Jamblique selon une « approche rhétorique » (p. 7), on l’a dit, qui privilégie l’argumentation et la cohérence interne du discours par rapport à la question de la place, du statut et de l’authenticité du discours d’Aristote à l’intérieur de ce Proteptique.

Entre Phusis et Technè

La seconde section de l’ouvrage, intitulée « Introduction », fournit pour sa part une analyse méticuleuse de l’ « architecture formelle du discours » (p. 7) de Jamblique dans lequel l’auteur défend l’idée d’une double matrice argumentative : la phusis et la technè, entre lesquelles elle vise autant à mettre au jour les effets de congruence que les effets de tension, voire de contradiction. Apparue au dernier quart du Vè s., l’opposition phusis / technè – comme celle bien connue entre phusis et nomos – constitue au départ un topos de la littérature sophistique, dont l’enjeu principal est l’éducation (paideia), la question étant de savoir dans quelle mesure les choses sont déjà déterminées par la naissance et dans quelle mesure, à l’inverse, elles sont modifiables par l’enseignement.

Le Protreptique de Jamblique - qui constitue le second livre de la Synagôgè - repose en effet sur une méthode de variation des « approches » (ephodos, agôgè, tropos ou methodos) consistant à multiplier et diversifier les angles de vue dans un objectif à la fois isagogique et persuasif. Or c’est de et dans cette variation que S. Van der Meeren dégage la phusis et la technè comme les deux perspectives principales de Jamblique (les deux arguments complémentaires étant 1) le caractère à la fois théorique et pratique ou mixte de la philosophie et 2) sa généralité ou le fait qu’elle porte sur tous les êtres). Le point de vue de la technè, qui commande selon l’auteur les chapitres VI et X, consiste à appréhender la philosophie comme une compétence ou un art, au sens d’un savoir (epistémè) qui se caractérise par son efficacité pratique et son exactitude théorique. À ce premier point de vue, la philosophie se trouve donc envisagée dans une perspective externe et concurrentielle, puisqu’il s’agit de défendre sa supériorité sur d’autres technai, l’argumentation procédant dès lors ici du discours de propagande. Le point de vue de la phusis, qui régit les chapitres VIII, XI et XII, correspond pour sa part à une approche téléologique et naturaliste de la philosophie, définie cette fois comme activité humaine la plus haute et la plus complète, accomplissement de la nature humaine et plus haut bonheur. Or si l’auteur montre la façon dont le texte fournit des éléments de conciliation entre ces deux approches (notamment au chapitre VII où on assiste à une oscillation entre les deux approches), elle montre surtout les tensions auxquelles elles donnent lieu, et qui apparaissent au moins à trois niveaux.

Au chapitre IX, d’abord, où l’auteur considère que l’on assiste à une formulation explicite de cette tension entre phusis et technè, puisque Jamblique y oppose clairement, à propos de la génération naturelle, les « desseins de la nature » et les « desseins de l’art ». Ensuite dans l’opposition, du point de vue de l’enseignement ou de la paideia, entre la technè qui peut s’apprendre par l’acquisition de règles et ne suppose donc aucune prédisposition particulière, et la phusis qui, passant par l’actualisation de nos facultés naturelles, paraît réduire l’importance de l’enseignement. Mais cette opposition apparaît surtout dans la signification du bien qui résulte de chacune de ces perspectives, la perspective technique conduisant à définir la philosophie par son utilité (un bien pour autre chose) et la perspective naturaliste et téléologique par son caractère autotélique (un bien en soi).

Contrairement à S. Mansion, cependant, l’auteur refuse ici d’établir une hiérarchie entre ces deux perspectives. Selon S. Mansion, qui en déduisait dans une perspective jaegerienne à une évolution de la pensée d’Aristote, la technè constituerait une approche de « surface », la véritable raison de la nécessité de la philosophie ne résidant pas dans son utilité mais dans son caractère autotélique. L’auteur, à l’inverse, considère qu’il n’y a pas une perspective unique qui fournirait la nature véritable de la philosophie mais que, suivant la méthode de variation des approches (ephodoi) : « (…) c’est le mélange même des argumentaires, tous pris également ‘‘au sérieux’’, et avec toutes les contradictions provoquées, qui nous apprend, sans doute, ce qu’il y a de plus intéressant sur la philosophie des Exhortations aristotéliciennes. » (p. 22).

L’introduction se clôt par un appendice composé de trois sections. Une première, consacrée à « L’histoire de la reconstruction du Protreptique d’Aristote » (de Bernays, en 1863, à Hutchinson et Johnson, Berti et Schneeweiß pour l’époque contemporaine), et qui est d’autant plus utile qu’elle offre ainsi une perspective synthétique assez large sur le texte étudié et ses enjeux philologiques et philosophiques. Une seconde, consacrée aux « Critères d’édition », qui permet à l’auteur de justifier, à partir de raisons d’ordre paléographique, son choix de suivre l’édition critique de Pistelli (1888) du Protreptique de Jamblique plutôt que celle, plus récente, de E. des Places (1989). Et un « Avertissement » qui donne un certain nombre d’indications sur la bibliographie.

Les matériaux textuels

Le cœur de l’ouvrage, enfin, fournit l’ensemble des matériaux dont nous disposons concernant les Protreptiques, difficilement discernables on l’a vu, du Stagirite et de Jamblique : les témoignages et les rares fragments du Protreptique d’Aristote puis, de façon bien plus ample, le Protreptique de Jamblique ainsi que des textes complémentaires de Jamblique (Protreptique, dernière partie du chap. V ; De communi mathematica scientia, chap. 26) et de Proclus (Commentaire au premier livre des Éléments d’Euclide). Les textes sont traduits avec beaucoup de clarté et accompagnés d’un très solide appareillage de notes qui permet, concernant le Protreptique de Jamblique, d’indiquer les textes aristotéliciens auxquels il renvoie ainsi que la façon dont les différents exégètes ont reconstruit le texte aristotélicien à partir de celui de Jamblique. On peut cependant regretter que la pagination du texte grec ne soit pas reprise dans la traduction, dans la mesure où cela ne permet pas au lecteur de naviguer rapidement entre le texte original et sa traduction.

Cette monographie constitue donc un outil de travail tout à fait indispensable pour la lecture des Protreptiques de Jamblique et Aristote, ainsi qu’une contribution majeure à leur analyse philosophique et philologique. Notons cependant que la lecture de l’ouvrage n’est pas pour autant réservée aux spécialistes, le préambule et l’introduction constituant des textes très abordables et finalement eux-mêmes introductifs au genre littéraire du proptreptique mis ici au jour par S. Van der Meeren.

Notes

[1Sophie Van der Meeren, Exhortation à la philosophie. Le dossier grec – Aristote, Les Belles Lettres, Paris, 2011

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