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A. Dubois et A. Ohler : Évolution, extinctions : le message des grenouilles

samedi 28 mai 2011, par Nicolas Rousseau

Tout, tout, tout, grâce à ce livre [1] vous saurez tout sur la grenouille : la chanteuse, la verruqueuse, la bleue, la verte, la marécageuse ou la torrenticole, la sonneuse ou la fouisseuse…
Alain Dubois et Annemarie Ohler, professeurs au Muséum d’histoire naturelle de Paris, proposent une description exhaustive de cet animal familier, dont nous avons tous capturé les têtards quand nous étions enfants, avant de les regarder grandir dans une bassine. « Ce livre a pour objet d’aider à connaître un peu mieux ces animaux à la fois proches et mystérieux » [2]. En référence à un dessin animé sorti en 2001, La prophétie des grenouilles, où celles-ci se mettent à parler aux hommes, ce livre nous explique ce que nous pouvons apprendre des batraciens.

La grenouille est un animal mal connu : il a beau être étudié depuis des millénaires, nous sommes très loin de bien le connaître. Le nombre d’espèces connues « était de 57 en 1768, de 234 en 1854 et de 1003 en 1882 […] » et se montait en 2008 à 6452. « Depuis 1995, et pour la première fois depuis Aristote, nous connaissons plus d’amphibiens que de mammifères, et la différence en faveur des premiers se creuse chaque année » [3]. L’observation minutieuse des grenouilles dans leur marécage révèle une réalité biologique et écologique d’une richesse insoupçonnée : comme le disait Leibniz, chaque goutte d’eau d’un étang recèle elle-même un étang. « Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère, / Doux, regardait la grande auréole solaire ; / Peut-être le maudit se sentait-il béni, / Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini » [4]. Comme le montre ce livre, l’étude des grenouilles n’est ni anecdotique ni une simple curiosité : elle peut nous apprendre nombre de choses sur la vie et sur nous, pas seulement les conditions de reproduction des batraciens en eaux marécageuses.

Un animal aussi négligé que surprenant

Le livre fait état de l’écart entre la variété des grenouilles et le faible intérêt que nous leur portons. Les batraciens ont en effet contre eux de n’être l’objet d’aucun enjeu économique, idéologique ou politique, si bien que, leurs cuisses ayant beau être réputées en cuisine, ce n’est pas un animal qui retient l’attention, au contraire « d’autres groupes de vertébrés plus proches de l’homme (mammifères), plus visibles (oiseaux), plus utiles (poissons) ou parfois plus dangereux (certains reptiles) » [5]. Ni photogénique comme un dauphin ou un lion, ni assez répugnant et objet de phobie comme les insectes, il est considérablement négligé. Or, nous l’ignorons, mais les grenouilles ne sont pas moins en danger de disparition que d’autres animaux mieux considérées comme les baleines, et pas moins intéressants que d’autres espèces !
Le livre décrit systématiquement les grenouilles, leur physiologie, leurs espèces, leurs modes de reproduction et de développement. L’exemple mis en avant par les deux auteurs, parce qu’il est tout à fait surprenant, est la grenouille du genre Rheobatracus, où la mère, après la fécondation de ses oeufs, avalait ceux-ci et les gardait dans son estomac jusqu’à leur éclosion. Les œufs avalés émettaient une substance bloquant la production de sucs gastriques dans l’estomac –substance qui a été utilisée par la recherche pharmaceutique pour soigner les ulcères. « A la fin du développement, il semble qu’un message était émis par les grenouillettes, signalant à leur mère qu’elles étaient prêtes à sortir. Celle-ci les « vomissait » alors une par une, les propulsant puissamment dans sa bouche, puis ouvrant celle-ci pour les libérer […] Il s’agit là d’un cas unique de « naissance à la carte » chez un vertébré » [6]. On ne peut hélas parler de cette espèce qu’au passé puisque, découverte en 1973, elle a disparu en 1990. Il y a là quelque chose d’émouvant, car à la fois dérisoire et tragique : des espèces disparaissent tous les jours, et avec elles des inventions biologiques originales, qui suscitent l’étonnement et pourraient aider la médecine, et qui, de plus, n’ont rien à envier à notre imaginaire mythologique et tératologique : est-il moins surprenant d’être ravalé à la naissance par sa mère que de sortir de la cuisse de Jupiter ?...

« Espèces et drôles d’espèces »

Le têtard est déjà un organisme tout à fait intéressant, notamment chez l’espèce bien nommée par Linné « Rana paradoxa » : « la taille du têtard en fin de développement est plus de trois fois celle de l’adulte, ce qui avait amené le naturaliste du XVIIème siècle Albertus Seba à considérer que, chez cette espèce, le développement suivait le cours inverse du cours habituel, l’adulte se transformant en têtard et ce dernier en poisson » [7]
Les chants développées par les différentes espèces constituent un cas d’étude pour les relations entre le vivant et son milieu : certaines grenouillent ont un chant très fort pour couvrir le bruit ambiant, d’autres, parce que les sons environnants sont trop élevés, utilisent au contraire des ultra-sons. « L’ensemble des chants d’animaux dans une même localité constitue une phonocénose » [8]. Cas intéressant d’adaptation du vivant à son milieu.

Le chapitre portant sur l’embryologie rappelle l’intérêt de l’étude des batraciens dans la connaissance du développement des organismes : « un des mots clés de ce processus est celui d’induction. Les structures apparaissent dans un certain ordre, qui ne peut être modifié. Chaque structure est susceptible d’entraîner l’apparition d’une autre structure […] De nos jours, ces phénomènes sont appréhendés aux niveaux génétiques et moléculaires. Le phénomène d’induction existe déjà au niveau des acides nucléiques et des protéines » [9]. L’embryologie descriptive peut être alors relayée par l’embryologie expérimentale, qui effectuera des manipulations sur le noyau des cellules pour en voir la conséquence sur le développement organique.

On aura sans doute déjà deviné que l’étude des grenouilles, en soi très riche d’enseignement, permet de poser des questions qui vont au-delà de l’étude du seul vivant, et intéressent en fait directement l’épistémologie et la philosophie.
L’une des propositions les plus frappantes avancée par les auteurs est celle portant sur l’existence des espèces : « On a dit que l’espèce était la brique, c’est-à-dire l’unité de base de l’évolution. Cette conception signifie, d’une part, que tous les individus vivants appartiennent à une espèce et, d’autre part, que les espèces changent et peuvent donner naissance à d’autres espèces. La naissance d’une nouvelle espèce est désignée sous le nom de spéciation » [10]. Si l’espèce se définit par l’interfécondité, cela signifie que deux grenouilles de deux espèces différentes peuvent parfois se reproduire, mais que leur enfant, un hybride, sera normalement stérile. Cependant, la découverte d’hybrides de poissons ou de grenouilles vertes capable de se reproduire sans mâle, a obligé à revoir la notion d’espèce. Dans certaines circonstances (je simplifie l’explication donnée dans le livre), il arrive que la division cellulaire d’ovule soit « activée » par un spermatozoïde du mâle d’une autre espèce, sans que celui ne transmette son matériel génétique. L’œuf qui en résulte est donc haploïde : il ne comporte qu’un seul stock de chromosomes, celui de la mère –on parle alors de gynogenèse. La fécondation a pourtant été assurée par un mâle d’une espèce avec qui une fécondation « normale » serait restée stérile. La limite entre espèces n’est donc pas étanche. « Les exemples que nous venons de voir (il en existe bien d’autres) démontrent que ce concept d’espèce ne décrit qu’un des cas possibles de « brique » de l’évolution […] Le rôle des biologistes de l’évolution n’est pas de tenter de gommer ces différences pour donner l’impression qu’il existe des lois de l’évolution » [11]. Il faut donc pour les deux auteurs revenir sur l’image darwinienne d’un arbre de la vie, et lui substituer celui du réseau « évoquant celui de certains grands fleuves tropicaux comme l’Amazone, dont les bras se séparent et se réunissent de nouveau, ou celui des connexions qui se font dans les réseaux sanguins [12]. L’image de l’arbre garde encore quelque chose de téléologique : la vie serait amenée à se diversifier, ses différentes lignées vouées à s’éloigner progressivement les unes des autres. En fait, il n’en est rien : l’évolution est ouverte et on ne peut donc prévoir les inventions et les croisements dont la vie se rend capable. Il est impossible de déterminer des lois générales. « L’étude de la vie est en grande partie l’étude de cas particuliers […] En biologie de l’évolution, il ne suffit pas d’étudier un exemple pour connaître le tout » [13].


Zoo du Bronx. Photo NR.

Epistémologie et écologie

L’étude des grenouilles a enfin un intérêt, ou plutôt des intérêts philosophiques, soulignés par les deux auteurs dans leur conclusion. Si, comme l’affirme Aristote, tous les hommes désirent naturellement connaître, il faut reconnaître que cette curiosité est souvent mal placée, notamment quand elle vient des institutions. Celles-ci sont prêtes à financer sans compter des projets scientifiques quand ils sont prestigieux aux yeux du public et des responsables politiques. On ne manquera sans doute jamais de milliards pour envoyer des sondes vers d’autres planètes et satisfaire notre curiosité pour l’espace lointain. « [C’est ainsi qu’est née] une discipline scientifique nouvelle : l’exobiologie, seule discipline dont on ne soit pas encore sûr que son objet d’étude existe réellement » [14]. Les petits hommes verts nous intéressent plus que les grenouilles de la même couleur. Les deux auteurs suggèrent que si l’on veut obtenir des fonds de recherches sur les grenouilles, il faudrait justifier d’une utilité médicale ou technologique. On retrouve le procès fait à la recherche fondamentale : elle n’a pas d’applications technologiques (industrielles) immédiates, donc pas « d’utilité » aux yeux des responsables publics.

C’est méconnaître l’urgence qu’il y aurait à étudier une espèce qui voit ses membres disparaître dans l’indifférence, car « biodiversité en danger signifie aussi connaissances en danger » [15]. Les recherches sur les grenouilles sont largement le lot d’amateurs (des chercheurs non-reconnus par les institutions), des explorateurs du dimanche. Au-delà du cas des seuls batraciens, nous ne connaissons en fait, rappellent Dubois et Ohler, que 5 à 20% des espèces sur terre. La biologie est donc une science à qui manque la quasi-totalité des données requises pour constituer son domaine.
Au-delà du plaidoyer pro domo (l’appel à davantage de financements pour la recherche), les deux auteurs ont le mérite de défendre une science concrète, non-spectaculaire et néanmoins passionnante. Si l’étude des grenouilles a un intérêt, ce n’est pas tant de satisfaire un goût pour l’insolite et le bizarre (l’étang à têtards comme cabinet de curiosité), ni de déboucher sur des produits pharmaceutiques (soigner les ulcères).
Le « message des grenouilles » évoqué dans le titre, serait somme toute assez simple : c’est que notre connaissance devient de plus en plus interdépendante de la préservation des milieux de vie. Notre manque de curiosité, et notre penchant à chercher très loin des êtres extraordinaires qui sont en fait sous nos yeux, pourraient même s’avérer dangereux pour notre espèce. La grenouille est bien à elle seule une petite « monade », un point de vue sur toute les espèces et sur l’évolution, et dont l’étude peut changer à la fois notre vision de l’espèce et de l’évolution –Hugo n’avait donc pas tort de dire qu’il n’est pas de « bête qui n’ait un reflet d’infini ».
Voici donc un livre tout à fait instructif, pédagogique et intelligent, qui réussit ce qui est sans doute le fin du fin en toute science : revenir, à partir d’un objet apparemment anodin et trivial, à quelques questions essentielles sur l’homme, la science, le monde.

Notes

[1Évolution, extinctions : le message des grenouilles, Le Pommier - Universcience, 2010.

[2Page 8.

[3Pages 144-145

[4Victor Hugo, La légende des siècles, « Le crapaud »

[5Pages 87-88.

[6Page 103

[7Page 86.

[8Page 45. De nombreux termes techniques étant employés, les auteurs ont prévu en fin d’ouvrage un glossaire qui s’avère précieux. Grenouilles, crapauds et batraciens appartiennent par exemple à la famille des anoures, ce qui permet aux auteurs de nous conter les « amours des anoures » où l’accouplement peut durer « plusieurs heures, voire plusieurs jours » (page 54).

[9Pages 115-116

[10Page 120.

[11Page 140.

[12Page 142.

[13Page 184.

[14Page 196, citation du livre de Jared Diamond, Le Troisième Chimpanzé, 2000

[15Page 194.

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