ISSN 2269-5141

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Ronald Bonan : Apprendre à philosopher avec Merleau-Ponty

mercredi 29 juin 2011, par Thibaut Gress

Ronald Bonan a publié à la fin 2010 un petit ouvrage d’introduction à Merleau-Ponty [1], peu de temps après que l’étude de Vincent Peillon, La tradition de l’esprit [2] eut été rééditée en poche. De ces deux ouvrages qui se peuvent chacun lire comme une introduction à la pensée de Merleau-Ponty, transparaît toutefois la volonté de produire un essai original, imposant à l’auteur un angle d’approche qui vaut déjà interprétation. L’originalité herméneutique de Bonan nous semble ici double : d’une part conférer à la politique de nombreux passages traduits sous la forme de plusieurs chapitres, et d’autre part réduire la Phénoménologie de la perception à une étape et non en faire le centre de la pensée merleau-pontienne : le lecteur y trouvera donc moins une introduction à cette imposante œuvre de 1945 qu’il n’y découvrira l’étendue de la pensée merleau-pontienne en ses aspects les plus divers, du politique à l’inconscient, de la phénoménologie de la perception à la notion d’institution.

A : Structure de l’ouvrage

Fidèle à la ligne de la collection dont deux ouvrages ont déjà été commentés sur ce site [3], dix chapitres structurent l’ensemble : la critique de la pensée causale, le corps, Cézanne, l’histoire dialectique, l’action politique, l’intersubjectivité, l’institution, la nature, l’inconscient et la philosophie en constituent la trame, ce qui permet d’emblée de constater que la perception, quoiqu’évidemment traitée, n’occupe pas l’essentiel des analyses : ainsi que nous le signalions en introduction, la politique y occupe une place non négligeable, mais aussi, et c’est sans doute plus surprenant, l’inconscient, auquel l’auteur consacre un important chapitre.

Outre les dix chapitres, il nous faut mentionner l’important lexique définissant les notions clés de l’œuvre de Merleau-Ponty : ambiguïté, chair, comportement, dimension, réflexion, etc., autant de termes décisifs permettant une bonne intelligibilité de cette pensée plus compliquée qu’il n’y paraît. Si la plupart des définitions sont parfaitement claires, il n’est pas certain que la très délicate notion de chair reçoive un éclairage réel : pensée comme terme clé de l’ontologie merleau-pontienne, « elle est le tout du monde et ne saurait comporter de transcendance autre que celle du sens latent relativement au sens positif et manifeste. La question d’une origine de la chair ne saurait donc être formulée phénoménologiquement sans trahir la rationalité mise en œuvre par la philosophie. » (page 236) S’agit-il là d’une explicitation vraiment éclairante pour qui n’est pas familier de l’œuvre de Merleau-Ponty ? Le doute semble permis.

B : La continuité de l’œuvre

La première idée forte de l’ouvrage de Ronald Bonan nous semble être l’insistance sur la continuité de l’œuvre de Merleau-Ponty, tant chronologiquement que thématiquement : dés sa lecture de Husserl, le cadre de réflexion de Merleau-Ponty se trouve fixé, fixant le cap d’une compréhension de la perception en accord avec ce que peuvent en dire les pratiques scientifiques expérimentales. « Il s’agit donc, écrit l’auteur, de trouver le moyen de rendre compte de l’expérience perceptive telle qu’elle est décrite par les approches scientifiques contemporaines qui en respectent l’organisation spécifique (…). Ainsi que de dégager les conditions philosophiques de son intelligibilité. » [4] D’une certaine manière, la quasi-totalité de l’œuvre de Merleau-Ponty se conforme à ce programme inaugural dont il ne s’éloignera que pour le préciser et l’affiner.

Cette approche continuiste constitue l’occasion d’opérer quelques rapprochements sinon inattendus du moins audacieux. Ainsi l’auteur signale-t-il dès l’introduction qu’il serait malvenu de lire comme deux ouvrages séparés la prose du monde et les aventures de la dialectique, ouvrages qu’il convient au contraire de lire selon leur réciprocité et leur dialogue intime. « Si on lit conjointement les deux textes, il n’est pas difficile de trouver des parallélismes importants. En effet dans la Prose du monde Merleau-Ponty voulait mener une réflexion sur l’histoire de la littérature à partir, entre autres choses, d’une conception originale du langage et de l’expression. Or cette dernière n’est que le versant langagier d’un pouvoir instituant de l’être humain qui trouve son équivalent exact dans le domaine politique et historique qu’analyse Les aventures de la dialectique. Pour preuve nous avons les cours consacrés conjointement à la question de l’expression littéraire, de l’institution et de la philosophie de l’histoire. » [5] Cette annonce introductive sera développée dans le quatrième chapitre consacré à l’Histoire dialectique et à la dialectique historique au sein de laquelle seront précisés les parallélismes possibles, l’auteur allant jusqu’à considérer que Les aventures de la dialectique est « la continuation de La prose du monde par un autre moyen. » [6] Ainsi se tissent des relations pas toujours explicites mais bien réelles entre phénoménologie de la perception, du langage, et réflexion politique, celle-ci étant éclairée par celle-là. « L’application d’une philosophie de la perception à une conception de l’action historique, conclut Bonan, est tout sauf une vue de l’esprit chez Merleau-Ponty. » [7]

Enfin, mais c’est le plus évident, ce qui structure la continuité de l’œuvre de Merleau-Ponty n’est autre que cette permanente position du juste milieu, toujours située à mi-chemin de positions duales qu’il ne cesse de critiquer. L’illustration la plus constante et la plus spectaculaire de cette position se trouve dans le rapport à l’égard de l’idéalisme (nommé intellectualisme par Merleau-Ponty) et de l’empirisme dont il restitue pour chaque problème les égarements respectifs. Cela se retrouvera dans le cadre politique où seront condamnés tout aussi bien les crimes communistes, tant soviétiques que ceux de la guerre de Corée, que la volonté hégémonique du capitalisme. A cet égard, l’auteur tente de défendre la continuité merleau-pontienne y compris en politique et ce alors même que les aventures de la dialectique semblait contredire sur un nombre appréciable de points les analyses encore marxistes de Humanisme et terreur : « Jugé rétrospectivement, le parcours politique de Merleau-Ponty, de Humanisme et terreur à les Aventures de la dialectique, révèle une certaine constance de préoccupation qui compense l’apparente contradiction dans le propos. » [8] Mais quelle est cette « constance de préoccupation » qu’évoque Ronald Bonan et que ne semblent pas confirmer, au moins en première lecture, les textes en question ? L’idée consiste à remarquer que la position merleau-pontienne passant de l’attentisme marxiste au nouveau libéralisme ne constitue pas une rupture mais une réponse sensiblement affinée à la difficile question de la liberté comme résistance à toute captation idéologique : « Il faut donc, explique l’auteur, que la diversité sociale, à travers la gradation de ses classes, s’exprime de telle manière qu’elle demeure suffisamment différenciée pour que chaque point de vue soit incité à persévérer dans son être par l’autre point de vue qui le menace à sa façon ; non que Merleau-Ponty souhaite une pérennisation des inégalités sociales, mais tout simplement, en prenant acte du caractère utopique de leur réduction totale, il prend en même temps conscience du caractère salutaire de l’opposition qu’elles constituent et de la possibilité de débat qu’elles peuvent représenter si elles ne sont pas fondées en nature. » [9]

Il n’est pas tout à fait certain que la reconnaissance de la dimension utopique de la réduction de toute inégalité sociale ne constitue pas une rupture, et il nous semble que l’auteur indique davantage la persistance d’une question que la continuité d’une réponse mais, de manière générale, la lecture de cette introduction emporte l’adhésion quant à la continuité de l’œuvre.

C : Le problème de la causalité et la dialectique

Un des points forts de cette introduction nous semble également être l’insistance sur la question de la causalité, problème central auquel s’affronta Merleau-Ponty : ce dernier chercha à fonder une explication des rapports entre la conscience et le corps qui ne reposât guère sur la causalité, désolidarisant la synonymie entre expliquer et expliquer à l’aide d’une cause. Dès lors, l’existence ne peut plus faire l’objet d’une approche causale et cette exclusion libère la place pour l’introduction d’une dialectique que Merleau-Ponty déploiera aussi bien en faveur de la perception que de l’histoire et de la politique. « Il y a dialectique, commente l’auteur, dès que les oppositions sont dépassées vers une réalité à la fois plus concrète et plus riche. Afin de rendre compte du comportement il s’agit de dépasser l’opposition de l’idée et de la chose comme celle de l’intérieur et de l’extérieur. La pensée causale, sous sa version matérialiste, fait du comportement une chose en le réduisant à une chaîne de réponses stéréotypées à des stimuli ; elle le réduit à une idée, sous sa version idéaliste, en le soustrayant de l’explication proprement scientifique sous prétexte que le sens de la conduite visée n’est pas dans la chose (à l’extérieur) mais seulement dans la conscience qui l’anime (à l’intérieur). Or, précisément ne pas réduire le comportement, le saisir à son propre niveau d’être, exige de comprendre comme un tout structuré, une forme (une Gestalt), qui donne valeur de « cause » à ce qui est capable / d’entrer en interaction avec lui. » [10]

En surmontant l’opposition de la matière et de l’esprit, on parviendrait à maintenir les explications les plus matérialistes des phénomènes naturels, vitaux, psychologiques et sociaux, tout en leur imposant des cadres idéaux. Le « comportement » comme concept permet de penser cela à condition de repérer un fonctionnement structurel du système nerveux en ceci qu’il faudrait que le substrat nerveux du comportement fonctionne comme un tout s’orientant toujours vers chacune de ses tâches singulières. « La pensée dialectique donne ainsi droit de cité à des schémas explicatifs qui pourraient paraître comme métaphysiques ou magiques s’ils ne sont observés que sous l’angle de la pensée causale : l’organisme comme « tout concret » entretient des relations bien plus élaborées avec son milieu que s’il n’était qu’un assemblage de circuits indépendants ou faiblement interconnectés. Par exemple les régions de l’espace environnant ne sont pas équivalentes mais chargées de valeurs différenciées en fonction des possibilités qu’elles ouvrent à l’organisme selon ses orientations. » [11] De là cette conclusion : « C’est donc par la critique de la causalité qu’il est possible de s’élever vers l’analyse des comportements supérieurs alors que la pensée causale (par exemple chez Pavlov) pensait pouvoir les réduire à un ensemble de réflexes conditionnés. » [12]

Naturellement, cette critique de la causalité ouvrant sur la dialectique se retrouve également en politique ainsi qu’en témoigne le titre même des Aventures de la dialectique ; il s’agit pour lui de d’abord penser le problème communiste dans son rapport à la liberté, puis de prendre du recul à l’égard des événements immédiats en se démarquant des réactions à chaud de Sartre, et enfin de penser et poursuivre la réflexion consacrée à l’histoire et à la dialectique dans les cours du Collège de France. Comme à son habitude, il va devoir critiquer chacune des thèses exposées et progresser par explication des contradictions dévoilées. « Cela nous amène à poser la question préalable du rapport de Merleau-Ponty à la dialectique : loin de se limiter à un clair refus, il comporte une attirance certaine qui s’explique par le fait que la dialectique représente pour lui l’affirmation du caractère fluent du cours des événements, doublée de celle d’une contradiction inscrite sinon dans les choses mêmes du moins dans notre relation aux choses, telle que la tentative de dégager un sens sur fond de non-sens. » [13] Si la pensée de Merleau-Ponty est grande, elle confirme de ce même geste que rien de grand ne se fit au XXème siècle sans Hegel, tant la parenté – pourtant peu soulignée par l’auteur – est flagrante car on en arrive à une dialectique comme explication de l’historicité comme telle.

Conclusion

Il s’agit là d’une très bonne introduction à l’œuvre de Merleau-Ponty, méthodique, globalement claire et surtout presque exhaustive ; cette exhaustivité constitue à la fois la force et la faiblesse de l’ouvrage car celui-ci ne prend pas le temps d’explorer vraiment ce qui fait que Merleau-Ponty fut un phénoménologue reconnu, à savoir la notion de perception et de corps propre ; bien sûr, ces notions sont abordées et tout à fait correctement élucidées mais l’exhaustivité ne hiérarchise pas l’apport de Merleau-Ponty à la philosophie et semble mettre sur le même plan plusieurs notions d’inégale importance : le lexique témoigne ironiquement de cette tendance en ne comportant que des termes d’ordre ontologique ou phénoménologique, témoignant du fait que l’apport conceptuel de Merleau-Ponty fut d’abord dans l’ordre de la phénoménologie de la perception et seulement ensuite dans le cadre politique qui demeure dérivé et qui ne saurait peut-être donc pas être mis sur le même plan. Nonobstant cette réserve, l’ouvrage demeure de très bonne qualité et ne saurait trop être recommandé à qui voudrait se familiariser avec la pensée de ce grand philosophe et de ce grand écrivain que fut Merleau-Ponty.

Notes

[1Ronald Bonan, Apprendre à philosopher avec Merleau-Ponty, Ellipses, Paris, 2010

[2Vincent Peillon, La tradition de l’esprit. Itinéraire de Maurice Merleau-Ponty, LGF, 2008

[3ainsi l’ouvrage de Claire Pagès sur Hegel et celui de l’auteur de ces lignes sur Descartes

[4Ronald Bonan, Apprendre à philosopher…, op. cit., p. 17

[5Ibid. p. 27

[6Ibid. p. 92

[7Ibid. p. 129

[8Ibid. p. 111

[9Ibid. p. 129

[10Ibid. pp. 33-34

[11Ibid. p. 36

[12Ibid.

[13Ibid. p. 98

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