ISSN 2269-5141

Accueil > Philosophie contemporaine > Henri Bergson > Dimitri Teillier : Apprendre à philosopher avec Bergson

Dimitri Teillier : Apprendre à philosopher avec Bergson

samedi 17 septembre 2011, par Nicolas Rousseau

La gloire de Bergson

L’année 2011 marque le soixante-dixième anniversaire de la mort de Bergson. Ses oeuvres, selon l’expression consacrée, « tombent » dans le domaine public. (Mais pourquoi parler en terme de chute, comme si cela constituait une déchéance dans le vulgaire ?... Pourquoi pas plutôt : « entrent » dans le domaine public, devenant ainsi un bien commun plus accessible à tous ?) Ces dernières années ont déjà vu la publication de nombres de livres consacrés au philosophe. Plusieurs d’entre eux ont été recensés sur ce site [1]. Les bergsoniens en herbe ou confirmés pourront également tirer profit de la lecture des ouvrages suivants :

- Bergson, d’Arnaud François [2] est une introduction à l’auteur. Le livre se compose de deux parties : d’abord, onze chapitres qui traitent chacun d’une ou plusieurs notions ; la deuxième partie propose une suite de textes commentés. Enfin, un vocabulaire de concepts et de termes techniques complètent cette introduction au philosophe. D’une qualité universitaire dans sa précision, l’ouvrage est pourtant accessible, de par sa clarté, à des débutants.

- Religion, métaphysique et sociologie chez Bergson, de Brigitte Sitbon-Peillon [3] s’intéresse surtout aux Deux sources de la morale et de la religion, à la façon dont Bergson analyse ce mixte qu’est le religieux, entre institution de rites et aspiration au mysticisme. L’auteur montre comment Bergson dialogue avec la méthodologie durkheimienne, et comment le bergsonisme peut-être fécond pour les sciences sociales, de par son caractère interdisciplinaire. L’ouvrage est assez spécialisé et s’adresse davantage à des chercheurs.

- Lire Bergson, sous la direction de Frédéric Worms et Camille Riquier [4] réunit une partie de l’équipe de chercheurs ayant établi la première édition critique de Bergson. Chaque auteur fait le point sur les difficultés rencontrées et sur les découvertes faites lors de ce travail de longue haleine. Les textes sont à la pointe de la recherche sur l’auteur : rapports avec Kant, avec la philosophie analytique, avec les problématiques actuelles du risque, avec William James, Einstein ou encore la sociologie. Autant de sujets passionnants mais qui supposent une très bonne connaissance de l’auteur [5].

- Le n°109 de la revue Philosophie [6] réunit plusieurs de ces mêmes chercheurs. Le volume sert en quelque sorte de lancement pour un nouveau projet de recherche dirigé par Frédéric Worms : une histoire de la philosophie française qui en définirait le sens et la spécificité. Le nom de Bergson se retrouve dans plusieurs articles, entre Descartes et Michel Foucault.

Toutes ces publications de qualité vont dans le sens de l’idée, défendue par Camille Riquier, que, si Bergson a connu une gloire mondaine de son vivant [7], sa vraie gloire, intellectuelle, est d’aujourd’hui.

Apprendre à philosopher avec Bergson

Parmi les publications destinées aux débutants, Dimitri Teillier a écrit le volume sur Bergson dans la collection Apprendre à philosopher avec d’Ellipses [8] Je vais m’y intéresser plus longuement.

Le livre [9] se compose de neuf chapitres notionnels, se terminant chacun par le commentaire d’un texte ; en fin de livre, un lexique de concepts.
Condenser en un livre la philosophie de Bergson est un exercice certainement très difficile, et ce, pour plusieurs raisons : du fait de la richesse des thèmes traités par Bergson, de l’embarras éprouvé quand on veut leur trouver une unité (le temps ? la vie ? la conscience ?...) et du refus bergsonien de procéder systématiquement. Néanmoins, D. Tellier a su se tirer de ces difficultés et nous faire entrer dans la pensée de Bergson.

La biographie proposée en introduction met l’accent sur les refus qui scandent la vie intellectuelle et politique de Bergson. Dimitri Teillier y brosse un portrait sensible et vivant de l’auteur. Mettre l’accent sur ces refus rend plus dramatique le récit d’une vie qui pourrait paraître, au premier abord, sans nuage : études exemplaires, carrières triomphales comme professeur, écrivain et diplomate. Or, D. Teillier n’oublie pas de rappeler les épreuves familiales, morales et politiques subies par Bergson, jusqu’à ses rapports conflictuels avec les Juifs et le judaïsme (il cite en entier le passage du fameux testament de Bergson -où ce dernier annonce sa volonté de se convertir au catholicisme- sans mettre des points de suspension - comme on le fait souvent - à la place d’une parenthèse très dure pour certains de ses coreligionnaires...)
On peut toutefois regretter que les analyses qui suivent ne reprennent pas cet angle d’attaque, pour mettre en lumière les refus philosophiques de Bergson (j’y reviens plus loin).

Le volume présente d’évidentes qualités didactiques : les termes techniques sont toujours définis, les analyses sont détaillées, et illustrées de nombreux exemples concrets, preuve d’une volonté de rendre l’ouvrage accessible dès le lycée.

Voyons l’explication d’un passage du début des Deux sources. Bergson réfléchit à ce moment sur l’origine du sentiment de contrainte dans l’exercice de nos obligations sociales. Bergson dit que ce sentiment ne s’éprouve que lorsque nous voulons échapper à nos obligations : nous éprouvons alors l’habitude comme une force pesante. C’est l’habitude acquise qui oppose une résistance à notre propre résistance. Dimitri Teillier propose l’illustration suivante :
« Prenons, pour mieux comprendre cette résistance à la résistance, l’exemple du traditionnel repas de fête. Ce n’est pas lorsqu’on est enfant qu’on éprouve une contrainte à se retrouver tous en famille autour d’une table, à entendre et réentendre les mêmes discussions, les mêmes sujets de dispute etc. C’est, lorsqu’on est plus âgé, que l’on se dit : « il le faut bien », « c’est la tradition », « on ne peut pas ne pas y aller tout de même ! ». Bref, notre intelligence, qui envisage notre intérêt personnel, tend à résister à la pression produite par le tout de l’obligation. Mais, poussé par la nature qui en est la source de la morale close, l’intelligence finit par se donner des raisons pour suivre tout de même cette pression. » [10]
L’expression « on ne peut pas ne pas » paraît tout à fait judicieuse pour expliquer ce mécanisme par lequel notre intelligence nous convainc de nous plier à l’habitude [11]

L’ordre d’analyse ne suit pas la chronologie des oeuvres mais la logique des concepts. Teillier ne fait ainsi pas l’erreur de vouloir reconstituer un système bergsonien à partir d’une notion dont il suivrait le développement au long des livres.
L’auteur a choisi au contraire de prendre la philosophie de Bergson dans son état achevé. Son approche ne permet dès lors pas de voir les ruptures et les nouveautés de chaque livre séparément. L’approche « continuiste » est sans doute préférable pour des étudiants qui découvrent Bergson, l’étude des nouveautés introduites par chaque oeuvre intéressant davantage des spécialistes. Mais ne manque-t-on pas de voir justement comment Bergson, penseur de la création et de la nouveauté, crée et renouvelle son oeuvre à chaque livre ?
D. Teillier est de fait obligé de pratiquer des va-et-vient entre les livres et les notions, d’anticiper et de reprendre ses propres explications, preuve qu’il est bien difficile de s’orienter dans cette terre meuble qu’est le texte bergsonien.
On peut également déplorer quelques familiarité inutiles et un abus dans l’emploi du futur proche pour dramatiser le propos (l’intuition « va aller » plus loin que l’intelligence etc.).

Quant au contenu, le livre est très dense, conséquence inévitable du projet d’exposer toute une philosophie en 250 pages. La structure d’ensemble des chapitres est cohérente, l’ordre de progression est argumenté, le tout parvenant à traiter de l’ensemble des thèmes de pensée bergsoniens. D. Teillier « boucle » d’ailleurs son parcours en revenant à la dernière page à ce dont il est parti, l’intuition, qui n’est plus maintenant le point de départ de Bergson mais le point de départ du lecteur qui voudra philosopher avec lui. En suivant le parcours proposé, le lecteur est ainsi invité à comprendre comment on peut philosopher avec Bergson.

Des distinctions pertinentes

Dans les développements centraux du livre, l’auteur traite des problèmes très techniques sur lesquelles on « attend » nécessairement un commentateur de Bergson : rapports entre intelligence et espace, entre langage et image, entre durée et espace. L’auteur se tire très bien de cet exercice en s’appuyant sur des exemples variés, montrant bien par là que, si complexes que paraissent les propos bergsoniens, ils parlent toujours d’objets singuliers et concrets. On ne peut que saluer un effort pédagogique si soutenu et si exigeant.
Citons quelques-unes des distinctions faites par D. Teillier.

1) Contrairement à une idée reçue sur Bergson, l’intelligence, loin d’être le contraire ou l’adversaire de l’intuition, lui est indispensable, car c’est grâce à l’intelligence que l’esprit peut à la fois agir sur la matière (l’intelligence est d’abord une faculté technique et pratique) mais aussi se détacher d’elle (par la spatialisation de l’expérience, par l’abstraction permise par le langage etc.). C’est alors à la philosophie d’approfondir et d’élargir la frange d’instincts bordant l’intelligence, pour la ressaisir comme intuition. La connaissance des sciences est donc indispensable au philosophe.

2) Il n’y a pas une mais plusieurs intuitions : philosophique, artistique, mystique. Il revient à Bergson de les distinguer et de les comparer. Si l’artiste a une intuition du réel, elle ira plutôt en surface, dans l’apparence des choses, tandis que le philosophe cherchera à percer en profondeur. L’intuition mystique nous mettrait en contact direct avec Dieu. Resterait à voir s’il y aurait un quatrième type d’intuition, proprement scientifique, donc une véritable création en sciences -ce que défend D. Teillier plus loin, montrant aussi les limites des théories bergsoniennes à la lumière des sciences contemporaines (neurologiques notamment).

3) Quiconque a un peu étudié Bergson, et a lu le livre Le bergsonisme de Deleuze, sait l’importance du terme de multiplicités, substantif que Bergson est le premier à employer comme un véritable concept. D. Teillier distingue deux sortes de multiplicité : multiplicité de juxtaposition, multiplicité de fusion. Dans la première, qui est matérielle, les concepts ne font que s’entrechoquer de façon mécanique. Bergson rejette un tel usage des concepts sous la conduite de l’intelligence, qui ne produit qu’une dialectique artificielle. L’intuition au contraire travaillera sur le second type de multiplicité, où les concepts fusionnent et s’entremêlent sans se confondre, grâce à l’effort de l’esprit pour entrer en sympathie avec l’écoulement créateur du réel. [12]

4) Les analyses concernant la très riche notion d’image sont également précieuses. L’image comme préjugé, comme métaphore, comme intermédiaire entre chose et représentation, comme équivalent sensible d’une l’intuition philosophique. L’image se veut avant tout suggestive : elle n’invite pas à se contenter d’un équivalent poétique de pensée, mais à penser avec Bergson en entrant dans une réalité singulière. L’image demande donc à se prolonger, à être reprise par le lecteur. L’image n’est pas une idée confuse, dégradée, ni un simple agrément esthétique, mais un vecteur de pensée. L’image suscite la pensée, donne à penser.

Une philosophie du refus ?

La notion de refus, qui structure la biographie, n’est guère réutilisée dans les différents chapitres, alors qu’elle aurait pu servir de fil directeur à l’analyse. En effet, Bergson, de son propre aveu, a écrit chacun de ses livres comme une protestation [13]. Remarque plutôt inattendue, mais qu’on doit prendre au sérieux. Il est de fait possible de retrouver ce que Bergson a combattu dans chacune de ses oeuvres, et peut-être d’identifier un adversaire commun à toute sa philosophie.

L’essai sur les données immédiates de la conscience critique le déterminisme ; Matière et mémoire la réduction de la conscience à un épiphénomène cérébral ou à un équivalent de l’activité neuronale ; Le rire va peut-être contre la réduction du comique à une simple mécanique individuelle ; L’évolution créatrice nous montre que la vie ne marche pas au hasard et qu’elle ne se contente pas de s’adapter ; L’énergie spirituelle combat l’idée que l’âme serait mortelle ; Durée et simultanéité s’oppose à la relativisation du temps à un espace donné ; enfin dans Les deux sources de la morale et de la religion, Bergson cherche comment l’homme peut s’arracher à sa condition sociale originelle, belliqueuse et xénophobe, et comment éviter qu’il ne se tourne, par désespoir, vers des satisfactions uniquement matérielles (nihilisme).

Le bergsonisme a donc pour adversaires constants les doctrines qui réduisent le monde à un donné statique, inerte. C’est pour cette raison que cette philosophie a pour objets privilégiés le temps, la vie, la conscience, la création, la personnalité. L’ennemi constant serait donc le matérialiste, si le matérialisme réduit la vie à n’être qu’un effort pour ne pas mourir. Le refus du matérialisme serait le nerf de toutes les oeuvres de Bergson -ce qui leur confère leur importance, leur nécessité. Au fond, Bergson ne cesse de combattre les pensées qui reposent sur l’image d’une vie qui, en fait, ressemble déjà à la mort. Ce que Bergson transmet par ses textes, c’est l’énergie d’un élan ; et se replacer dans cet élan, c’est déjà apprendre à résister aux forces qui amoindrissent et mutilent la vie.

S’il n’y avait pas eu cet enjeu vital, Bergson n’aurait sans doute rien publié : « on n’est jamais tenu de faire un livre » [14]

Il est vrai qu’à présenter d’emblée Bergson comme un homme de refus, on laisserait croire que sa philosophie n’est que critique, que destructrice. Or, on ne peut, sans la défigurer, donner une telle image de cette pensée qui a toujours été optimiste et affirmatrice. Dimitri Teillier a su pour sa part montrer que la philosophie de Bergson est à la fois précise, exigeante et enthousiaste : son livre constitue pour cette raison une très bonne introduction, en sympathie avec les thèses et l’esprit de l’auteur.

Notes

[1En consulter la liste à la rubrique Bergson.

[2Arnaud François, Bergson, Ellipses, 2008.

[3Brigitte Sitbon-Peillon, Religion, métaphysique et sociologie chez Bergson, PUF, 2009.

[4Frédéric Worms, Camille Riquier (dir.), Lire Bergson, PUF, 2001.

[5Lire sur ce site l’article de Marion Lieutaud à propos de ce livre.

[6Philosophie n°109, « Philosophie(s) française(s) », éditions de Minuit, printemps 2011.

[7A ce sujet, cf. le livre du sociologue François Azouvi, La Gloire de Bergson, essai sur le magistère philosophique, Gallimard, 2007.

[8Voir sur ce site les autres volumes de la collection recensés, sur Descartes, Hegel et Merleau-Ponty.

[9Apprendre à philosopher avec Bergson, Ellipses, 2011.

[10Page 200.

[11Il faut préciser que dans ce passage, Bergson mène une critique de la théorie kantienne du devoir : accomplir son devoir n’est pas obéir à la raison, mais se plier à l’habitude. C’est l’intelligence qui nous donne l’illusion que nous le faisons pour des motifs rationnels, alors que nous ne faisons que suivre la pente imprimée en nous par l’obligation sociale.

[12C’est dire que le réel n’est donc pas séparé de nous, comme si la pensée devait l’atteindre et se l’approprier, mais la pensée elle-même découle de la durée, elle n’est pas d’une nature différente.

[13cf. Avec Henri Bergson, de A.D. Sertillanges, Sils-Maria, Mons, 2002.

[14La pensée et le mouvant, introduction (deuxième partie). « De la position des problèmes », page 98.

SPIP | Espace privé | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0

Conception, réalisation et design : Jean-Baptiste Bourgoin