ISSN 2269-5141

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Hans Johann Glock : qu’est-ce que la philosophie analytique ?

lundi 3 octobre 2011, par Théo Bélaud

Introduction : le style et l’esprit de l’ouvrage

Déjà popularisé en France par l’utile et remarquable Dictionnaire Wittgenstein [1], Glock a publié en 2008 le présent ouvrage dont la traduction par Frédéric Nef est à bien des égards une excellente nouvelle éditoriale. Qu’est-ce que la philosophie analytique [2] a certainement vocation à devenir un classique et un compagnon de travail précieux pour les étudiants français en philosophie, en particulier pour ceux localisés en des déserts analytiques. Ou même davantage pour ceux réduits à choisir (s’ils ambitionnent de se consacrer à autre chose qu’à un travail d’historien de la philosophie) entre deux disciplines distinctes cohabitant en un même département : qui en philosophie de l’esprit (ou de la société) post-moderne, qui en logique mathématique pure. Cette remarque n’est pas gratuite mais sert à entrer au plus vite dans le vif du sujet, à en juger par l’importance accordée par Glock, dans sa méthode de questionnement, au statut contemporain de l’analyse (on reviendra sur le sens de la réduction à ce terme simple) par rapport à ses rivaux supposés. La méthode de Glock pour traiter une question d’apparence vague est celle d’un double mouvement, historique et taxinomique d’une part, conceptuel et anhistorique d’autre part. On verra que ces deux rivières sont amenées à se jeter dans le même fleuve, celui d’un examen critique de l’état du mouvement analytique aujourd’hui.
Ces mouvements sont plus enchevêtrés que la structure du livre ne le laisse penser de prime abord. Une structure qui a les apparences d’une thématisation stricte de la question, encadrée de façon prévisible par un passage en revue purement historique de ce qu’il est convenu d’appeler philosophie analytique (chapitre II, le chapitre I se présentant comme une introduction générale à la question et à la méthode choisie), et par deux chapitres finaux (l’ouvrage ne propose pas de conclusion générale) traitant de la possible cohérence définitionnelle du courant analytique (chapitre VIII), puis de sa condition et de ses perspectives aujourd’hui (chapitre IX) : ces deux derniers consistent en bonne partie en un libre commentaire sur l’examen méthodique des questions thématiques dominant les pages précédentes. Les cinq chapitres centraux abordent en effet la question éponyme selon des points de vue thématiques bien délimités : celui des aires géolinguistiques, celui du rapport à l’histoire des idées, celui des principaux thèmes philosophiques traités, celui du style de pensée et d’écriture, et enfin celui du rapport à l’engagement politique. Chacun de ces postes d’observation peut être caractérisé par une, éventuellement deux questions caractérisant et légitimant son usage, et qu’il est commode de résumer (certainement sans trahir l’esprit dans lequel elles sont posées) de sorte à y répondre par oui ou par non. Ces questions sont à peu près les suivantes :
-  La philosophie analytique trouve-t-elle sa source soit dans un pays ou une combinaison de pays, soit dans une langue ou une combinaison de langues ?
-  La même se présente-t-elle comme un mouvement indifférent à l’histoire philosophique qui l’a précédée ? Subsidiairement, a-t-elle une tendance à l’anachronisme ?
-  Est-elle fondamentalement rattachée, dans sa doxographie, à un ensemble de positions communes à l’égard de la métaphysique et/ou de la science ? Si oui ou si non, présente-t-elle au moins des thèmes communs à tous ses praticiens ?
-  Se définit-elle de façon tautologique par le recours à l’analyse ? Ce que l’on nommerait alors analyse ici, recoupe-t-il le rationalisme, ou alors l’argumentation (comme rigueur), ou encore la clarté ? Dans le dernier cas, la question recoupe naturellement tant la forme de la pensée que le style de son expression.
-  Est-elle politiquement neutre et/ou (par là) conservatrice ? Ou bien à l’inverse est-elle un facteur ou du moins un compagnon de route utile du progressisme politique ? Ou du moins un remède aux idéologies aveugles ?
- 
Glock répond assez fermement à toutes ces questions par la négative, ménageant un effet de déception qui, fatalement, au fil de la lecture, perd de sa surprise. Ce n’est pas là un reproche, l’auteur annonçant la couleur de façon fort claire dans la préface et l’introduction. Mais son ouvrage se présentant pour partie comme un outil de travail quotidien pour les étudiants et enseignants en philosophie, il convient de le recommander comme tel : si les deux derniers chapitres supposent d’avoir pris connaissance de certaines positions de Glock à l’égard non seulement des questions posées ci-dessus mais surtout de leurs implications, les chapitres III à VII peuvent fort bien se lire dans n’importe quel ordre, selon l’intérêt et l’humeur du moment. Le lecteur familier des principaux auteurs et problématiques analytiques peut bien inclure les deux premiers chapitres à cette remarque. Il importe d’ajouter que la lecture cursive du livre n’en est pas pour autant ennuyeuse : comme les habitués de Glock ne peuvent l’ignorer, celui-ci est extrêmement agréable à lire, par son style délié et limpide, et surtout caustique. C’est presque un crève-coeur de ne pouvoir prendre le temps ici de faire un florilège de ses piques et saillies feutrées quoique désopilantes.

On se contentera de souligner que cet usage jamais gratuit du pince-sans-rire a une sorte de place logique dans le déroulement de l’ouvrage, qui empêche celui-ci d’être, non pas ennuyeux, mais déprimant. Le fait que Glock prenne un malin plaisir à détruire toutes les tentations les plus spontanées et attirantes de répondre de façon simple à la question posée a quelque chose incitant au minimum au désabusement. C’est particulièrement vrai des chapitres V et VI qui constituent tant matériellement que sur le plan conceptuel le cœur du livre, du moins si l’on s’en tient à la question de départ. Le premier, intitulé Doctrines et thèmes, mérite plus spécialement qu’on s’y arrête car il met l’auteur aux prises avec des motifs controversés internes à la tradition analytique, et que les positions qu’il est amené à prendre à leur égard ont des conséquences importantes sur l’ouverture finale de l’ouvrage.

I°) Difficultés d’une définition de la philosophie analytique

Ce chapitre met le plus en exergue les contradictions internes du courant analytique, dont le passage en revue très éclairant par Glock conduit à deux types de déceptions majeures pour qui espère trouver une unité à ce courant. Ces conclusions sont particulièrement dépressives en ce qu’elles constatent que la philosophie analytique ne parvient pas davantage à se définir négativement que positivement. Et ce, ni par rapport à des doctrines rivales, ni par rapport à des thèmes ou problèmes qu’elle devrait soit exclure, soit s’approprier. En effet, Glock établit de façon convaincante que, historiquement, la lutte contre l’idéalisme allemand n’est pas une carte de visite plus partagée que, par exemple, l’adhésion originelle au premier tournant linguistique de la philosophie incarné par Frege et le premier Wittgenstein. Il montre également que le rejet de la métaphysique n’est en rien un cri de ralliement plus fédérateur que la déférence à l’égard de la science. Que ce soit ici ou dans d’autres tentatives de définitions démontées par Glock, l’argument contra prend le plus souvent une forme fâcheusement imparable : n’importe laquelle de ces définitions reviendrait à exclure du champ analytique légitime un auteur canonique de l’histoire analytique.

C’est particulièrement vrai dans le cas des essais d’idéalisation prescriptive du mouvement analytique, sur son versant scientiste et naturaliste. Peu ou prou, le verdict de Glock quant à cette controverse essentielle du second XXe siècle est que si la philosophie analytique devait respecter une stricte prescription naturaliste, il n’y aurait aucun philosophe analytique, pas même celle de Quine, parce que la pratique philosophique des prescripteurs n’a au fond rien de très différent de celle de leurs opposants. Glock refuse soigneusement de prendre directement partie au sujet de la dispute ayant opposé, notamment, les partisans du paradigme du tournant linguistique décrit par Dummett et ceux d’un hypothétique tournant cognitif incarné par Quine. Il n’adhère forcément pas davantage à la thèse défendue par Hacker selon laquelle Quine avait davantage lancé un défi à la philosophie analytique qu’il n’en avait réellement fait partie : pour la raison simple que Quine n’a jamais écrit de philosophie que dans une optique et un style quasi-paradigmatiques du courant analytique récent, c’est-à-dire en se consacrant à la paraphrase et à l’analyse logico-conceptuelle. Ce point peut paraître relativement anecdotique à l’échelle du chapitre mais nous semble hautement représentatif de la méthode de Glock, qui distingue soigneusement entre la façon dont les auteurs analytiques canoniques ont prescrit un but à la philosophie et ce qu’ils ont effectivement fait de la philosophie : on le verra, c’est cette clarification traversant en creux une bonne partie du livre qui lui permet d’aboutir à une définition partielle du mouvement analytique comme air de famille.

Dans un premier temps, il ressort de ce distinguo que la querelle entre tournants linguistique et cognitif/naturaliste, de même que celle (que Glock qualifie en outre d’obscure) entre réalisme et idéalisme constituent davantage des structures académiques d’organisation du débat que de véritables traits caractéristiques du courant analytique. La meilleure preuve générale en étant que ces controverses arriment précisément ce courant à l’histoire générale de la philosophie, et plaident puissamment, du moins en apparence, pour cesser d’envisager l’analyse comme un courant distinct (par rapport à la supposée philosophie continentale en particulier). Glock surprend son lecteur d’entrée de jeu en citant en épigraphe Nietzsche — Le Gai savoir — : « on ne peut définir ce qui n’a pas d’histoire ». Beaucoup d’éléments plaident dans l’ouvrage, au-delà du chapitre consacré à cette question, pour une appréhension de l’analyse comme mouvement philosophique étendu et disséminé bien au-delà d’une histoire qui démarrerait à la fin du XIXe siècle. Des traits essentiels des positions prescriptives et censément exclusives des analyticiens, tels que l’analyse conceptuelle logicisée, l’anti-psychologisme, le réalisme métaphysique comme le naturalisme épistémique, la distinction de l’a priori de l’a posteriori comme celle de l’analytique et du synthétique, et même le tournant linguistique (dont Glock rappelle judicieusement que sa première occurrence remonte à Herder) sont en réalité des topoï dont les étudiants en philosophie n’ayant jamais connu de doxographie autre que continentale sont tout à fait familiers. La dépression pointe : malgré une attitude de tous temps hautaine et un splendide isolement géographique et populaire, la philosophie analytique aurait été incapable de mettre à jour des questionnements fondamentaux qui soient réellement originaux.

Les naturalistes les plus militants ne goûteront sans doute guère la façon qu’a Glock non pas de les renvoyer dos à dos avec Dummet, Putnam ou Strawson, mais de conclure qu’ils entretiennent au fond le même rapport avec les sciences spéciales (et d’ailleurs sociales, le cas échéant), qui est à peu près celui d’une discipline de second ordre qui s’occupe soit exclusivement, soit non exclusivement, d’appliquer une expertise logico-conceptuelle aux propositions de la science. Glock ne reconnaît finalement qu’une véritable tension originelle dans la controverse au sujet de la science, et la situe au sein du Cercle de Vienne, dans la même logique d’apurement du conflit.

« En ce qui concerne la question fondamentale des relations entre philosophie et sciences, la frontière ne passait ni à l’intérieur du Cercle de Vienne entre l’”aile droite” des conservateurs (Schlick, Waismann et l’”aile gauche” des progressistes (Neurath, Carnap, Hahn), ni entre les phénoménalistes (Schlick, le premier Carnap) et les physicalistes (Neurath, le dernier Carnap). Elle passait entre les wittgensteiniens d’un côté (Schlick, Waismann et Carnap) et de l’autre Neurath, qui préfigura l’assimilation quinienne de la philosophie à une science. [3] »

Neurath est déjà fort éreinté par Glock en tant qu’historien du mouvement analytique : Glock bat en brèche la fameuse thèse dite de Neurath-Haller selon laquelle la philosophie analytique serait essentiellement un mouvement d’origine anglo-autrichienne, et accuse Neurath d’avoir fait de la pure propagande en mythifiant l’origine viennoise des premiers analyticiens germanophones [4]. Il l’est cette fois plus subtilement, car tout en lui reconnaissant une forme de paternité à l’égard de Quine, Glock nie que son vœu de scientisme pur et dur n’ait jamais été réalisé en actes philosophiques, sinon sous une forme atténuée qui, précisément, en change radicalement la nature prescriptive : le naturalisme ontologique qui pour être une variété déflationniste (c’est nous qui interprétons) de philosophie de la connaissance n’en est pas moins philosophie de la connaissance. De la même manière que le mathématicien le moins soucieux de questionnement ontologique se rend quotidiennement compte qu’il manie quelque chose d’autre que des objets naturels, le quinien le plus orthodoxe et Quine lui-même s’accordent à reconnaître qu’une pensée rationnelle ne se limite pas à une forme de connaissance idéale dont le canon serait constitué par la physique. Et dans le chapitre IX, Glock enfonce incidemment le clou en remarquant que les philosophes analytiques de quelque obédience qu’ils se réclament dialoguent singulièrement peu avec la physique (en-dehors des neurosciences qui sont à la croisée de la physique appliquée et de la médecine).

De façon quelque peu déprimante, il reconnaît même que ce motif du dialogue philosophique a été davantage investi par la phénoménologie, ce qui en toute logique devrait provoquer (c’est nous qui le suggérons sans pour autant le souhaiter) une vague massive de suicides chez les thésards naturalistes américains. En outre, il faut noter qu’au chapitre VIII, dans une esquisse d’arbre généalogique du mouvement analytique [5], Glock retient la classe taxinomique de post-positivisme (à comprendre surtout comme post-neurathisme) pour situer Quine et ses partisans, ce qui n’a pas précisément une connotation flatteuse sous la plume de quelqu’un se présentant lui-même comme philosophe analytique et ne s’épargnant pas le procès raisonné du post-modernisme. On y reviendra, cela consiste volontairement ou non à réduire le naturalisme contemporain et ses épiphénomènes à une réaction d’aigreur historiquement contextualisée, en phase avec la tendance endémique des philosophes contemporains à la dépression collective - voire peut-être ici à la haine de soi.

Sans l’énoncer tout à fait clairement, Glock opère en fait une distinction tout à fait convaincante entre controverse au sujet de ce que devrait être la philosophie (en l’espèce, analytique) et controverse au sujet de ce que serait une véritable connaissance. Peu ou prou, cela revient à distinguer entre position philosophique et choix de vie dans la philosophie : Glock semble nous dire qu’au fond les analyticiens entretiennent tous les mêmes relations pratiques au savoir scientifique, mais que certains sont contents d’exercer leur métier et que d’autres sont moins contents et le font savoir — ce qui semble valable pour le nombre des philosophes n’appartenant pas à la mouvance analytique, quoique de façon moins claire. Cette distinction n’a rien d’anodin car elle fait voler en éclats la ligne de partage que prétendraient poser dans le mouvement analytique tant la métaphysique que les sciences naturelles. Ce faisant, elle rattache d’autant les traditions analytiques à une histoire générale de la philosophie prise comme discipline historiquement cohérente, et en vient à affirmer que le questionnement de la philosophie analytique sur elle-même ne diffère guère du travail kantien quant à la réforme de la philosophie tout court. Et rappelle salutairement que celui qui argumente dans le sens d’une restriction ou d’un élargissement du champ du savoir légitime fait de la philosophie, et que s’il le fait dans un style d’argumentation analytique entretenant le débat avec des penseurs analytiques, cela fait précisément de lui un penseur analytique, que cela plaise ou non à ses détracteurs comme à ses thuriféraires.

II°) Le débat avec Dummett

Le statut de la controverse liée à la réification par Dummett du tournant linguistique chute avec autant de fracas, sinon plus, de son piédestal. Mais de façon quelque peu différente, car, en au moins deux occasions principales Glock prend ici parti de façon plus ostensible encore qu’à l’égard du supposé tournant cognitif. Toujours feutrée, l’attaque contre la geste héroïque dummettienne n’en paraît pas moins massive. Les arguments de Glock visent tant le programme prescriptif alloué a posteriori par Dummet à la philosophie analytique dans son ouvrage classique [6], que l’idée de tournant linguistique comme moment historique et cette même idée comme s’étant réalisée au travers de l’atomisme logique de Russel, Carnap et du Wittgenstein du Tractatus [7], et surtout que l’origine d’un tel tournant à partir du traitement divergent de la question du sens trans- ou extra-linguistique posée par Brentano à Frege et Husserl [8] ; pour ne rien dire d’une offensive franchement virile — mais très drôle — quant à la lucidité douteuse aux yeux de Glock avec laquelle Dummett articule sa vision historique à l’état des lieux analytiques d’aujourd’hui [9].

Il s’agit à n’en pas douter d’un attrait majeur de l’ouvrage, dans la mesure où les étudiants français soucieux de compenser leur retard en formation analytique structurée n’avaient jusque-là guère d’autre choix que de s’imprégner de leur précis dummettien pour acquérir une vue générale. Ils ont maintenant une alternative sérieuse aisément disponible (au passage, et l’enjeu est considérable outre-Manche et outre-Atlantique, Glock s’inscrit aussi en faux contre la vision de Hacker puisque sa définition de l’analyse comme travail conceptuel de second ordre exclut sciemment Quine et ses héritiers). Œcuménique, Glock ne prétend de toute façon pas procéder de la manière de son illustre prédécesseur, en faisant partir son interrogation de la seule question des origines — mais l’on sait que Dummett a largement outrepassé ce projet dans son livre comme par la suite. Pas davantage qu’il ne se présente comme légataire d’une autorité morale, comme Hacker avec Wittgenstein.

Mais précisément, l’attaque contre Dummett éclaire largement la perspective que Glock ne consent que tardivement et partiellement à révéler, qui réfute à la fois la pertinence d’une délimitation analytique/continentale et l’opportunité d’une réconciliation technique (dont Mulligan, avec qui Glock partage de nombreuses analyses, est l’un des ardents avocats). Glock établit une tripartition prenant en compte, au contraire de Dummett, les sources kantiennes de la philosophie analytique, autant que la tradition kantienne et rationaliste non-analytique incarnée dans des perspectives diverses par Habermas, Apel, ou Rawls. Cette tripartition parlera donc d’un courant analytique, d’un autre continental, et d’un troisième mordant sur l’image négative du second, nommé traditionnel/traditionaliste. Elle s’illustre notamment dans la mention que fait Glock de la thèse de Friedmann comme possible alternative au millénarisme excessif de Dummett, et qui définit le courant analytique par sa séparation d’avec le continental (et non la phénoménologie en particulier) en situant le schisme à la rencontre de 1929 entre Carnap, Cassirer et Heidegger à Davos. Pour Glock, il s’agissait d’une rencontre entre un analytique, un traditionaliste et un continental. On pourrait croire qu’il s’agit de diviser pour mieux régner, mais tel n’est pas vraiment le cas. Glock considère que Dummett surestime le tournant linguistique pris par Frege, en faisant de son concept de sens un antidote à la dérive du second Husserl, et pointe le paradoxe d’un platonisme qui devrait sauver de l’échappée coupable en-dehors du langage. Problème typiquement wittgensteinien qui fait d’ailleurs dire à Glock qu’une définition de la philosophie analytique fondée sur ce choix originel de séparation d’avec la phénoménologie aurait pour dommage collatéral d’exclure de son histoire le Wittgenstein des Investigations, Ryle, Ayer et leurs élèves, et jusqu’à Strawson, et Searle, ce dernier s’étant, il est vrai, exclu lui-même, ce qui n’empêche pas Glock de lui faire crédit, au même titre qu’à Mulligan, de faire partie des gens courageux qui ont les mains dans le cambouis [10].

III°) La question du rationalisme

Glock reconnaît en fin de compte la coexistence de traditions rationalistes qui excèdent historiquement l’idée d’une tradition analytique défendue par Hacker — qui propose la solution commode et en même temps très incommode d’ajouter « du XXe siècle » à la « philosophie analytique » pour se débarrasser du problème des sources comme de celui de l’avenir. La possibilité d’une réponse à la question par le concept d’airs de famille a le mérite de sa propre ambiguïté, qui est de croiser l’approche génétique tout en s’en méfiant. En clair, elle a le mérite de sa ductilité. Glock reconnaît la nécessité d’une définition diachronique tant les approches diachroniques posent problème, et à la différence de Hacker suggère que le meilleur éclairage consiste à finalement se demander ce que serait la philosophie analytique ici et maintenant. Quitte, naturellement, à valider la présence d’inspirations pour qui aristotéliciennes, pour qui leibniziennes, pour qui kantiennes, et ainsi de suite. Ce qui importe à l’auteur semble être la perspective future que se dégage un champ œcuménique de collaborations entre rationalistes en un sens beaucoup plus large que celui auquel il fait référence en intitulant une partie du chapitre V Les voix de la raison, en référence à l’ouvrage de Stanley Cavell [11]. Un aperçu de la profession de foi possible de Glock s’y trouve énoncé ainsi : « La conception rationaliste a un avantage : elle permet à l’église analytique d’être accueillante. [12] »

Mais Glock rejette rapidement l’hypothèse d’une réduction à ce qu’il est nécessairement convenu de nommer rationalisme, d’une part parce qu’il est difficile de distinguer un usage consensuel du terme qui opérerait une division crédible du territoire philosophique : le terme a la propriété étrange de tout englober ou de discriminer avec mépris. De ce point de vue, il est encore plus fâcheux que celui de clarté : Glock reconnaît naturellement, toujours au chapitre VI, que la clarté n’est pas une propriété exclusive des philosophes analytiques, et revient par ailleurs de façon édifiante dans le chapitre IX sur la sclérose expressive de la philosophie analytique et sur la difficulté de plus en plus grande à discerner chez elle une contribution de bonne foi d’une parodie ou d’un canular, comme si le coup d’éclat rationaliste de Sokal (également examiné) se retournait contre sa mère nourricière.

Glock propose donc d’affiner, au moins pour commencer, la classification des attitudes philosophiques à l’égard du rationnel, en distinguant l’irrationalisme de l’anti-intellectualisme, caractérisé par l’auteur comme une position n’accordant pas à l’intelligence humaine le statut royal dont la philosophie a spontanément tendance à lui faire crédit, mais ne rejetant nullement l’appréhension argumentée et rigoureuse des théories existantes. La question de savoir si Glock assimile cette tendance au scepticisme tel que Cavell en a brossé le portrait d’après Wittgenstein, Kripke et Austin n’est pas claire, car ni Cavell ni le scepticisme comme problème cardinal de l’analyticité ne sont jamais convoqués ici, en dépit de l’étrange titre de cette section. La tripartition opérée entre rationalisme, anti-intellectualisme et irrationalisme ne semble pas non plus caractériser celle distinguant l’analytique, le continental et le traditionalisme. Elle paraît davantage servir à Glock à dissiper une illusion, qui aurait produit le complexe de supériorité de la philosophie analytique, fondé sur la suspicion généralisée d’irrationalisme à l’égard de ce qui ne lui fait pas allégeance. Ce qui permet au moins partiellement d’échapper aux pièges de la diachronie, et d’éviter que Hegel devienne une figure anté-tutélaire plus crédible, par exemple, que Hume et Kant, pour qui assimile analyticité et rationalisme pur.

Pour les diverses raisons ici évoquées et encore bien d’autres, Glock se tourne donc vers la perspective strictement contemporaine, qui a le mérite de se présenter comme fait accompli, quitte à avaler la couleuvre d’une distinction analytique/continental prise comme instantané sociologique. Si l’on revient à la tripartition illustrée par la rencontre de Davos, la postérité de celle-ci s’illustre à peu près dans la coexistence des courants actuels, mais la façon dont Glock la caractérise peut se lire au moins deux façons complémentaires.

Soit il s’agit d’une part de l’ensemble de la communauté plus ou moins harmonieuse qui se réclame du titre honorifique d’analytique, d’autre part des penseurs qui pour beaucoup pourraient y être assimilés si leurs semblables ou eux-mêmes n’en avaient pas décidé autrement, et enfin des héritiers tatoués de la Lebensphilosophie et de l’existentialisme (qui, occasionnellement, auraient la possibilité d’une rédemption dans la catégorie intermédiaire, après avoir beaucoup prié et s’être repentis en se fouettant). Soit, quelque chose d’un peu plus violent : d’une part des analyticiens qui ne s’occuperaient plus guère que de courir héroïquement après la naturalisation générale de l’épistémologie et de l’esprit humain, et seraient voués, d’autre part un très gros maelström de philosophes sympathiques venus aussi bien de l’analyse conceptuelle britannique que de la dernière philosophie de Putnam, des ponts jetés sur mer et océan par Bouveresse, Marconi ou Tiercelin, et ainsi de suite, et peut-être Derrida ; et enfin d’un repoussoir parfait constitué de tout ce que le post-modernisme a produit de plus délirant, et dont le catalogue provisoire a été fourni par Sokal et Bricmont (où l’on pourrait éventuellement aussi placer Derrida).

Sur le papier, les deux possibilités ont leurs charmes, la première étant plus consensuelle et la seconde se re-conformant de façon pragmatique à l’idéal analytique de Hacker en faisant pour ainsi dire sortir la philosophie analytique devenue folle d’elle-même. Qu’est-ce qui ne va pas avec celle-ci ? - se demande Glock dans son dernier chapitre. Outre le légitime procès en dogmatisme qui lui est dressé en son propre sein à coups de gags et canulars à l’américaine, et des attaques frontales dirigées contre son renfermement en une philosophie de l’esprit dont l’esprit serait étroit (Searle récemment), Glock indique à demi-mot que le mouvement serait lui-même pris en flagrant délit de post-isme. Et n’hésite d’ailleurs pas à parler sans avertissement particulier de philosophie post-analytique, comme pour mieux entériner la nécessité de penser la philosophie d’après la division analytique/continental. Mais que faut-il en penser ? L’analyse s’est-elle trompée en voyant dans le relativisme protéiforme de l’époque et dans l’esprit post-moderniste un adversaire idéal qui lui permettrait de resserrer les rangs ? Faut-il en conclure qu’elle doit maintenant s’ouvrir à toutes les bonnes volontés rationalistes pour s’unir contre un esprit obscurantiste plus général qui menacerait les sociétés occidentales, dans un contexte de tensions politiques où les universitaires ne jouent plus le rôle plus ou moins central qui leur était dévolu ?

Glock reste au milieu du gué quant à ces questions qu’il soulève pourtant bel et bien. Sa phrase de conclusion, que l’on ne dévoilera pas, semble constituer une énorme contradiction avec l’examen qu’il fait des questions posées au chapitre VII, qui conclut à l’incapacité de la philosophie analytique à prévenir contre les idéologies et l’irrationalisme collectif. Du moins en ce qui concerne les individus pratiquant l’analyse - la nuance implicite se situe peut-être à ce niveau. Mais là où Glock stimule tout en frustrant, c’est plus généralement dans l’examen critique du mouvement analytique comme ethos intellectuel et comme tel politique. Dans le chapitre VII et en partie dans le chapitre IX, sa réflexion semble, au sens propre, tourner en partie en rond dans un mouvement dialectique avançant d’un côté les arguments présentant la philosophie analytique comme potentiellement émancipatrice et protectrice de l’idéologie, et de l’autre côté dressant la longue liste des philosophes éminents s’étant soit compromis, soit contredis dans leurs actes ou leurs paroles politiques. Glock fait un usage commode de la tension qui en naît, puisque son objectif est de rejeter la possibilité d’une définition politique du courant. Mais au bout du compte, cette petite facilité lui pose un problème, car Glock a une idée politique de ce que devrait être l’oeuvre de la philosophie analytique dans l’académie comme dans la société, qui est manifestement la promotion d’idéaux démocratiques, libéraux au sens américain, à l’image d’une pratique argumentée et conviviale de la philosophie elle-même. Il s’agirait en quelque sorte de pré-conditions à une réunification future des courants analytiques et continentaux que Glock n’appellerait de ses vœux que si un tel accord sur une philosophie apaisée et ne se souciant que de sa qualité par-delà les étiquettes était trouvé.

IV°) Acquis et limites de l’ouvrage de Glock

Ainsi présentée (et il n’est pas sûr que cela trahisse l’esprit des dernières pages de l’ouvrage), la démarche paraîtra éventuellement comme un signe d’amical encouragement à l’adresse de philosophes français à la croisée des chemins épistémologiques et d’une nouvelle génération de phénoménologues ou apparentés qui ne méprise pas la banalité selon une jolie expression de Glock pour caractériser la saine démarche analytique, tels que des Pouivet, Tiercelin ou Benoist, qui n’ont pas les honneurs de la très longue liste de témoins cités à comparaître par Glock dans partie contemporaine de son instruction du procès - sans doute du fait de la langue. Mais elle peut aussi sembler à la fois angéliste et irréaliste : Glock reconnaît lui-même que les travaux de ceux qui ont tenté de jeter de tels ponts du côté anglophone, (parmi lesquels Mulligan) n’ont eu d’impact notable ni sur le côté analytique, ni sur le côté continental. Et l’auteur montre assez qu’il est bien conscient des enjeux mandarinaux inhérents aux institutions académiques le plus souvent sur la défensive socialement et économiquement pour ne pas ignorer que de telles réformes ne se produisent pas par la manifestation de bonnes volontés.

Le fait est que personne n’est obligé, pour être un philosophe analytique conséquent aujourd’hui, d’avoir les vues de Glock, que ce soit sur le rejet des extrémismes politiques ou sur les bienfaits d’un dialogue entre bonnes volontés non-irrationalistes. Et surtout, personne n’a d’intérêt objectif, pour faire entendre sa voix, à sortir des carcans de la professionnalisation caricaturale que Glock a raison de critiquer. De ce point de vue, son exhortation finale peine à convaincre.

Il faut cependant souligner le mérite considérable de ce livre dans le paysage philosophique éclaté d’aujourd’hui, tant pour la clarté ordonnée de l’aperçu historique du chapitre II que pour les qualités didactiques déployées tout au long de l’ouvrage. Dans la mesure où le champ de bataille (unique) kantien a laissé la place à une sorte de mélange des Balkans et du Sahel, un tel ouvrage, parce qu’il pose la question de l’identité de la philosophie analytique sans tenir celle-ci pour acquise, force ses adhérents - ceux qui ont payé leur cotisation, comme le dit plaisamment Glock - à regarder le bord du précipice. Toujours en paraphrasant l’humour glockéen, il n’est pas certain que nos cotisants aient à choisir un jour entre prendre la main des encartés continentaux ou sauter dans le vide. La façon stimulante, en quelque sorte démythifiante de procéder de l’auteur est aussi constitutive des déceptions qu’il entraîne. Dans la perspective qui est la sienne, on peut comprendre que la logique formelle dans ses impressionnants développements contemporains ne soit absolument pas convoquée pour éclairer ne serait-ce que d’un point de vue taxinomique certaines querelles toujours d’actualité au sein de et par-delà les défenses du réalisme. Mais il est dommage qu’un effort de vulgarisation exigeante n’ait pas été entrepris au moins pour certains cas éminents.

Kripke est présent dans le parcours de Glock, mais uniquement comme utile contrepoint métaphysicien à la tentation scientiste (on pourrait presque en dire autant pour Strawson). Hintikka n’est mentionné qu’à une reprise alors que son entreprise de refondation de l’analyse logique et conceptuelle dans une perspective diachronique (allant d’Aristote au second Wittgenstein en réexaminant Kant et Brentano notamment) répond pleinement aux critères de sortie des cadres consanguins posés par Dummett ou Hacker. Sa très grande exigence technique la rend sans doute aussi infréquentable qu’inapprochable pour nombre de philosophes pourtant très concernés par ses recherches, qui sont sans doute les plus ambitieuses menées en philosophie analytique depuis Quine, sinon en philosophie tout court. Mais il est plus que douteux que ce soit le cas pour Glock. Cela reste donc pour partie un mystère.

On peut de prime abord être plus compréhensif à l’égard de l’absence de toute intégration, soit dans les thématiques des chapitres centraux de l’ouvrage, soit ad hoc, des relations entre analyse et esthétique d’une part, psychanalyse de l’autre. Dans le premier cas, Glock se limite à peu près à mentionner le caractère marginal de ces préoccupations chez le dernier Wittgenstein (sans faire état de son intérêt pour complexe pour Freud) et ne prend pas le risque d’en dire davantage dans ce contexte délicat. Dans le second cas, on reste davantage interdit : Glock ne voit-il le mouvement psychanalytique qu’à travers le prisme obscurantiste, présenté sous son jour le plus sombre, de Lacan, comme cela semble être le cas ? Dans sa perspective finale, contemporaine, de situation de la philosophie analytique, cela peut se comprendre, eu égard notamment à la faiblesse qualitative et quantitative de la littérature analytique à ces sujets. Mais sur un plan conceptuel, le lecteur qui se présente précisément avec l’esprit le plus ouvert et disponible restera sur sa faim. Ces deux cas d’espèce n’en sont pas dès lors que l’on se rattache à une double problématique qui est au coeur de la question telle qu’elle est posée par Glock : d’une part l’ambiguïté historique du statut de la signification trans- ou extra-linguistique, et d’autre part la possibilité pour la philosophie analytique de retrouver une vitalité autre qu’endogame en s’appropriant les motifs constitutifs d’autres traditions philosophiques.

Il est aussi permis de penser que leur absence de traitement empêche Glock de poser ce qui pourrait être la question ultime de l’identité de la philosophie analytique, qui ne fait que poindre dans la critique de sa professionnalisation : doit-elle être une discipline académique ou une activité, thérapeutique ou autre, à combiner éventuellement avec une discipline de premier ordre, scientifique ou artistique, médicale ou manuelle ? Et peut-on répondre à cette question de la même façon aujourd’hui que, par exemple, en 1950, alors que le double étau du post-modernisme et de l’historicisme forcené a généralisé dans l’exercice de la philosophie un esprit général de profonde mélancolie, qui contraste singulièrement avec l’optimisme conquérant qui prévalait tant à Vienne qu’à Cambridge puis Harvard ? Glock déplore à juste titre que les grandes universités américaines se plaisent davantage à inviter des français post-modernistes provocateurs, théoriciens littéraires fumeux et autres féministes en vogue plutôt qu’un Bouveresse, histoire de présenter du français couleur locale. La philosophie analytique française paraîtra inexistante dans cet ouvrage sans que l’auteur mal y pense, mais celles d’un Bouveresse ou d’un Pouivet, de façons nettement plus probantes que celle de Goodman faisant ici office de caution esthétique, restent pour nous indispensables pour compléter la réflexion proposée in fine par Glock quant à l’avenir du mouvement analytique : précisément parce qu’elles introduisent plus ou moins les questions que nous venons d’appeler de nos vœux.

Il ne fait toutefois nul doute que qui souhaite y venir gagnera à s’armer de la lecture de cet ouvrage d’un grand sérieux.

Notes

[1Gallimard, 2003.

[2Hans Johann Glock, Qu’est-ce que la philosophie analytique ?, Traduction Frédéric Nef, Gallimard, coll. Folio-essais, 2011

[3Glock, Qu’est-ce que la philosophie analytique ?, Gallimard, 2011, p. 268.

[4Ibid., p. 150-152.

[5Ibid., p. 426.

[6Les origines de la philosophie analytique, Gallimard, 1991.

[7Op. cit., p. 233-255.

[8Ibid., p. 427-431.

[9Ibid., p. 455-457.

[10Ibid., p. 475.

[11Cavell, Les Voix de la Raison, Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie : qu’on me pardonne si cette interprétation est un malentendu quant au texte de Glock, la traduction du titre original de Cavell (The Claim of Reason prêtant à confusion).

[12Op. cit., p. 330.

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