ISSN 2269-5141

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Vincent Billard : iPhilosophie. Comment la marque à la pomme investit nos existences.

mardi 1er novembre 2011, par Nicolas Rousseau

Steve Jobs est mort, le monde des geeks est en deuil. Partout sur la planète, les accrocs aux nouvelles technologies pleurent la mort du prophète en jeans et baskets, celui qui multiplia les iMac et les fit communier grâce aux iPads sacrés et aux iphones de piété.

Le livre de Vincent Billard arrive à point nommé pour analyser cet engouement collectif autour d’Apple : iPhilosophie. Comment la marque à la pomme investit nos existences [1] L’auteur se propose de décrire cet « objet ultime » qu’est l’iphone, de cerner ce qui fait l’originalité et le génie d’Apple, d’étudier les effets (l’impact, comme on dit) de ces nouvelles technologies sur notre vie quotidienne ; enfin de montrer qu’une véritable philosophie de la vie émerge de l’univers d’Apple. Steve Jobs ne nous invite t-il pas à think different, à penser différemment ?

L’iphone bouleverse la donne en matière de téléphonie, en intégrant toutes sortes de fonctionnalités nouvelles. Il lit des vidéos, sert de GPS, fait caméra, lampe de poche... Et grâce aux centaines de milliers d’applications téléchargeables, les possibilités semblent infinies -des fonctions les plus « sérieuses » (le traducteur, les horaires de train, les journaux), aux plus « inutiles donc indispensables » (la vuvuzela, compter les moutons) en passant par tous les degrés du ludique et du dérisoire (Tétris, le sabre-laser, catapulter une vache...).

A première vue, ce livre pourrait passer pour une brochure promotionnelle, maquillée en réflexion philosophique, comme ces pages d’informercial dans les hebdomadaires imitant de vrais articles. La couverture est d’ailleurs une image d’iphone, comme si en ouvrant ce livre, nous allumions un 3GS. L’auteur commence son livre par un éloge dithyrambique de l’iphone : « Surtout, j’étais fasciné par son extraordinaire design. Je me surpris plusieurs fois à le regarder du coin de l’oeil sur mon bureau pour vérifier ses harmonieuses proportions. Je le prenais longuement dans ma main pour éprouver son agréable contact, me rincer l’oeil infiniment sur ses courbes parfaites, jouir de son poids idéal, ni trop léger ni trop lourd, et goûter sans mesure le plaisir de posséder cet engin futuriste, parfaitement pensé, dans le décor ordinaire de mon existence, négligemment posé entre des objets prosaïques bien moins ouvragés et mes vieux bouquins de philosophie... » [2].

L’iphone se trouve assimilé à un fétiche à l’aura fascinante. Un objet sacré qui me met en relation avec un autre ordre de réalité. L’éloge est tellement outré que, bien évidemment, l’auteur s’en amuse. Il cherche à rendre le sentiment éprouvé, sincèrement, par bien des utilisateurs.
Et c’est vrai : regardez les utilisateurs de Mac, ébahis devant leur machine, comme les enfants devant les cadeaux au pied du sapin. Ils sont émerveillés devant cette boîte magique, hermétiquement close, recelant quelque trésor invisible ! [3]

Si Vincent Billard part de cette adhésion émerveillée pour Apple, c’est pour mieux l’interroger : quel propriété mystérieuse, quel je-ne-sais-quoi ? fascine donc dans l’iphone ?
La suite du livre propose une analyse de toutes les dimensions de cet univers. Bien qu’il affiche une attitude résolument technophile, Vincent Billard n’oublie pas de pointer les aspects les plus inquiétants du marketing de masse conçu par Steve Jobs : ce dernier a investi nos existences, nous dit le sous-titre de l’ouvrage. Investir, au sens de : envahir, pénétrer, mais aussi “investir dans” [4].

Philosophie de la technologie quotidienne

Le livre est publié dans une collection de philosophie populaire : populaire, le sujet l’est incontestablement, ainsi que le style de l’auteur, volontiers familier dans ses expressions et ses références. Philosophie populaire ne signifie pourtant pas (comme le disait déjà François Châtelet) philosophie facile.
L’auteur se réclame d’abord de la philosophie analytique. C’est pourquoi la plupart des chapitres prennent la forme d’un dialogue avec les arguments d’autres penseurs. V. Billard s’appuie aussi sur la phénoménologie américaine de la technologie, dans le sillage des analyses de la vie quotidienne d’un Don Idhe ; on trouvera ainsi dans ce livre plusieurs ébauches d’une description de la présence des technologies dans notre quotidien : comment ces objets participent de l’« ameublement » de notre vie. iPhilosophie parle de technologies précises, bien identifiées, celles d’Apple, au contraire de beaucoup d’études qui restent dans les généralités, « comme si un Grand Pourvoyeur Général de technologie officiait afin de mettre sur le marché divers produits sans identité propre, uniquement désignables comme “des aspirateurs”, “des lecteurs MP3”, “des lave-vaisselle...” » [5]

V. Billard s’est vraiment intéressé à Apple, comme le montre, au début du livre, une intéressante étude de la symbolique du logo de la marque. La célèbre pomme croquée est-elle le fruit défendu ? Ou bien la pomme de Newton ? Une allusion au dernier album des Beatles ? à Blanche-Neige ? Il est évident qu’on se situe ici dans le strict niveau de l’interprétation : Steve Jobs n’a jamais donné sa version et, d’un point de vue marketing, n’y avait pas intérêt. Plus un logo est reconnaissable et susceptible de se lire de mille façons, plus les gens en parleront. A la fin du livre, l’auteur propose sa propre interprétation, tout à fait intéressante.


Steve Jobs jeune. Mordez cette pomme. Fond d’écran amateur : “A desktop I’ve made for all us macheads and Jobs’ worshipers. May We live long and prosper !” (“Fond d’écran que j’ai fait pour nous les fans de Mac et les adorateurs de Jobs. Puissions-nous vivre longtemps et prospérer !”)

Les usagers d’Apple, ces grands enfants...

Un premier chapitre s’intéresse à l’iPod, « ce baladeur numérique, aujourd’hui connu de tous, qu’Apple a lancé sur le marché mondial le 23 octobre 2001. Comme symbole de l’entrée dans le nouveau siècle, l’iPod fait, de manière assez étrange et sans qu’on y ait bien pris garde, un contrepoids déroutant au 11 septembre : peu de temps après cet attentat majeur dont beaucoup d’observateurs ont dit qu’il signait l’ouverture du 21e siècle [...], le succès massif et fulgurant du nouvel engin d’Apple semble marquer la volonté populaire de continuer à s’amuser et de profiter de la vie » [6]. Le design coloré, lisse, ergonomique renvoie au monde de l’enfance et à ses jouets colorés. Ils s’inscrivent parfaitement dans la captation de ce nouveau marché des trentenaires, qui prolongent un mode de vie adolescent. Vincent Billard ne propose toutefois pas une étude sur le marché et la sociologie des acheteurs d’Apple. Son angle d’attaque est métaphysique : il veut montrer que l’effet de la technologie est non seulement sociologique, mais ontologique. C’est notre rapport au monde que la technologie d’Apple modifie.

Ce que provoquent les outils d’Apple, c’est ce que V. Billard appelle très justement un « enfantilisme » des utilisateurs : « j’utilise ce néologisme pour évacuer le côté inévitablement péjoratif du terme “infantilisme” tout en laissant planer la menace » [7]. Grâce à ces outils simples d’usage, attrayants, ludiques, le client d’Apple peut continuer à jouer comme un enfant. Il s’amuse avec des gadgets, des applications ; il a tout ce qu’il veut à sa disposition, il peut satisfaire ses caprices, écouter la musique qu’il veut où et quand il veut. Apple proposerait une « véritable philosophie de la vie », que V. Billard définit comme suit : « Faites entrer la beauté dans votre vie, introduisez l’esthétique au quotidien dans votre existence, en retrouvant la joie enfantine de maîtriser des choses simples, en vous laissant guider. La beauté d’Apple est un guide [...] Le geek, d’ailleurs, le passionné de technologie qui utilise les produits Apple, est au fond un enfant. Ce n’est pas par hasard, ce n’est pas pour rien, que sa passion pour la technologie va de pair avec la passion des univers imaginaires [...] Être enfantilisé par la technologie n’est pas forcément négatif, ne doit pas être perçu comme immanquablement dégradant et inacceptable » [8].
L’aspect ludique des outils d’Apple est ambigu : est-il occasion d’épanouissement ou régression infantile ? V. Billard a le mérite de ne pas choisir d’emblée la seconde réponse.

Le monde des geeks

L’auteur n’hésite pas, au passage, à dénoncer quelques discours franchement technophobes, reposant sur les plus grossiers préjugés envers le téléphone portable. Où l’on voit que la technologie reste un sujet sensible, très passionnel, car réfléchir sur elle, c’est réfléchir à notre vie immédiate, celle de tous les jours -à l’inverse de l’attitude sereine, distanciée qui caractériserait, croit-on, le philosophe idéal. Bien des penseurs, dressés au respect des Idées et des Valeurs, font preuve du mépris le plus complet quand ils en viennent à parler d’objets ordinaires. Cela nous vaut quelques argumentaires effarants, dont Vincent Billard se fait une joie de dénoncer la bêtise : le téléphone aggrave la castration symbolique, il nous réduit à n’être que des numéros, il aggrave les guerres en Afrique... Sous une forme plus élaborée, des préjugés de bistrots : selon les piliers de comptoir, le téléphone donne le cancer ; selon les philosophes, il est responsable de toutes sortes de maux existentiels et géopolitiques.

V. Billard montre qu’il est possible d’engager des réflexions d’un tout autre niveau, pourvu que l’on se donne les moyens -métaphysiques - de le faire. En discutant les thèses de Maurizio Ferraris dans son livre T’es où ?, ontologie du téléphone mobile [9], il interroge le statut de l’iphone : quel type de machine est-ce donc ? Selon Ferraris, le téléphone serait d’abord une machine à écrire -thèse que va écarter V. Billard, au profit de la sienne : c’est une machine à calculer. Cette thèse m’a paru elle aussi critiquable (j’y reviens en détail plus bas). En montrant que l’iphone est un « objet ultime » [10], V. Billard lui confère un rôle quasi-démiurgique, celui de participer à la création d’une réalité augmentée, où nous ne percevons notre environnement plus seulement grâce à nos organes, mais aussi grâce à des informations électroniques à notre disposition en direct (plan du quartier où nous sommes, taxi le plus proche, météo...) : « N’est-ce pas, au-delà même des informations que nous pouvons acquérir sur le réel environnant, notre conception même du réel qui se voit bouleversée, la supplémentation du réel procurée par la technologie modifiant notre appréhension de ce en quoi il consiste et la manière même dont peut se définir le monde qui nous entoure ? » [11].

V. Billard aborde ces possibilités d’immersion dans une réalité virtuelle, grâce aux consoles, aux salles de jeux en réseau, pour en retirer l’idée que, peut-être, le monde ne nous suffit pas. Les geeks, hackers et autres otakus seraient en somme de grands rimbaldiens, cherchant la vraie vie ailleurs -non plus dans la poésie ni au Harrar : « le monde ne nous suffit définitivement pas : voilà ce que nous dit la mentalité des passionnés d’informatique et de mondes imaginaires, et c’est se l’avouer honnêtement, en prendre humblement conscience, que de s’abandonner sans remords à la technologie d’Apple » [12]. Il y aurait certainement bien plus à faire sur le sujet, à commencer par se demander si c’est la technologie qui est à l’origine de cette insatisfaction ; ou si elle y répond, éventuellement en l’amplifiant ; si la réalité augmentée est un arrière-monde ou bien notre monde perçu de façon plus riche ; si ce virtuel-là est évasion anywhere out of the world, ou si virtualité est ici synonyme de puissance d’actions réelle.
V. Billard rend compte de ces possibilités d’immersion dans un autre monde, sans condamner par principe ces pratiques. La technophilie de l’auteur lui évite de rejeter d’emblée les technologies contemporaines et les questions qu’elle pose.


Roman Moriceau, I missed you (2009). Le morceau manquant de la pomme.

PowerPoint à l’école

Un chapitre consacré à l’usage des technologies dans l’enseignement discute d’un pamphlet de Franck Frommer contre le logiciel PowerPoint, développé par Apple. Frommer accuse la marque d’importer à l’école la logique de l’entreprise [13]. N’est-ce pas l’école qui est en retard sur les potentialités développées dans le monde du travail ?
V. Billard, pour sa part, n’y voit ni un scandale ni une révolution : il défend l’utilité de ces logiciels dans les cours, n’y voyant pas plus que « quelques améliorations mineures » [14].

Le professeur doit reconnaître que l’image d’Epinal du magister, parlant devant un public craintif et respectueux, ne correspond plus à la réalité. V. Billard propose son témoignage d’enseignant et dit avoir trouvé profit à utiliser l’informatique en classe. La question est, me semble t-il, de savoir si le e-learning aidera les élèves à développer leurs facultés, leur goût pour la connaissance, ou bien les habitueront dès la salle de classe à se comporter en employés de bureau grégaires. V. Billard se montre optimiste : « il paraît difficile, en réalité invraisemblable, d’imaginer qu’un tel potentiel ne débouche pas un jour ou l’autre sur un gain réel en termes de capacités multipliées d’apprentissage et d’enseignement » [15]. Il est dérisoire d’accuser, par principe, la technologie de tous les maux. Un environnement de travail plus en phase avec le monde actuel, ne peut qu’être bénéfique aux élèves comme aux professeurs : « on peut espérer qu’à l’avenir, une meilleure sonorisation des salles de classe et des moyens technologiques appropriés permettront de surmonter les difficultés contemporaines de l’enseignement avant le retour hypothétique du silence religieux des élèves en cours » [16].

Jobs le Père

Le dernier chapitre du livre s’intéresse au pouvoir de l’entreprise Apple, entreprise dont le but -on l’oublierait presque - est de faire du profit. C’est là que réside le génie de Steve Jobs : conquérir des acheteurs qui, au-delà du seul intérêt, adhèrent presque amoureusement à la marque.

V. Billard analyse comment les valeurs mises en avant par la marque ont contribué à son succès et même à l’engouement mondial qu’elle a suscité. Convivialité, design, ergonomie sont les qualités indéniables des produits de la pomme croquée : V. Billard en propose une analyse détaillée, qui montre que ce que Steve Jobs a su promouvoir, c’est la possibilité de l’informatique grand public, non seulement facile d’accès, mais ludique, et un peu magique.

C’est avec la notion d’enfantilisme que l’auteur peut montrer l’ambiguïté des outils d’Apple : font-il la joie de consommateurs lucides ou bien les maintiennent-il en enfance ? Le nerf de la critique de l’auteur porte sur le paternalisme de Steve Jobs. Le prophète à la pomme se considère comme un père pour ses clients, celui qui sait ce qui est bon pour eux et qui se propose donc, en toute bonne conscience, de leur offrir ce qu’il y a de meilleur, des iPad, des iPhones et des iPods... En entrepreneur et innovateur génial, Steve Jobs a su concilier intérêt, passion et morale.
La convivialité et la simplicité offertes par Apple peuvent être aussi des instruments d’asservissement. La perméabilité de nos vies quotidiennes à la technologie est aussi perméabilité des esprits à des messages de soumission indolores : le consommateur se contente de vivre dans une douce euphorie, pendant que les entreprises prennent en charge le monde réel... (Au fond, les outils d’Apple ne sont-ils pas d’abord des machines à rêver ? Elles maintiennent l’acheteur le plus longtemps possible dans un état d’émerveillement, celui de l’enfant au moment où il va ouvrir le cadeau. Steve Jobs a peut-être conçu des objets qui nous procureraient encore ce sentiment, longtemps après avoir défait l’emballage.)

A lire iPhilosophie, le patron d’Apple finit par apparaître comme un entrepreneur à la fois moderne et conservateur, un Rockfeller en jeans et baskets : l’esprit du geek novateur cohabitant harmonieusement avec une mentalité d’industriel du 19ème siècle. Les révolutions technologiques, marques de fabrique d’Apple, ont pour condition de possibilité un conservatisme économique et social : l’entreprise-symbole de l’innovation continue à fonctionner selon les mêmes structures de perpétuation des impératifs marchands.
C’est au nom de ces impératifs que les fournisseurs limitent volontairement la puissance technologique de leurs produits (Apple bien sûr, mais aussi les opérateurs de téléphones).

Les entreprises cherchent à entretenir et renouveler les désirs du consommateur, tout en tenant en bride ces désirs dans des limites viables pour elles. V. Billard montre bien par quels moyens Apple garde une marge de contrôle sur ses appareils, empêchant l’utilisateur d’en faire tout ce qu’il veut. Le pirate est alors celui qui refuse cette captation de son désir, en transgressant les limites imposées à l’usage des outils technologiques.
Les différentes voies de résistances (pirates, anti-pubs), dont V. Billard fait une recension critique, tentent chacune à leur manière, de combattre cet asservissement indolore. De ne plus subir ce que l’industrie leur offre, de secouer le joug du paternalisme marchand.

On en vient à se dire, en lisant ce chapitre que, décidément, les clients d’Apple ont encore à régler leur Oedipe avec Steve Jobs. Même après la mort de ce dernier, il leur reste à tuer le Père !

Du mode d’existence de l’iphone

Puisque Vincent Billard se réclame de la philosophie analytique, courant dont les auteurs entendent procéder toujours par des arguments clairs, précis et, le cas échéant, réfutables, il ne m’en voudra pas si je lui adresse quelques critiques.
Je voudrais revenir sur deux thèses du livre : 1) une thèse ontologique, qui porte sur la nature des outils fabriqués par Apple, en particulier l’iphone. 2) une thèse éthique, portant sur cette nouvelle philosophie incarnée par Steve Jobs.

Je voudrais d’abord m’intéresser à la définition des appareils d’Apple, appareils réunis par V. Billard sous le nom générique d’iDevices : « X est un iDevice si et seulement si X constitue une organisation particulière d’une machine à calculer informatique, inventée à Manchester en 1948 ». « Et “la manière d’Apple” signifie : selon une interprétation enfantile de ce que doit être une machine à calculer » [17]. L’enjeu est de défendre l’existence réel des objets techniques (donc la possibilité d’en proposer une philosophie) contre deux théories adverses : a) la position éliminativiste, selon laquelle les objets techniques, en géneral, n’ont aucune spécificité, n’étant faits, comme chaque chose, que de particules physiques. b) la position réductionniste, selon laquelle, au sein des objets techniques, les iphones en particulier n’ont pas de spécificité.

V. Billard part de la thèse réductionniste de Maurizio Ferraris, selon laquelle le téléphone est une machine à écrire. Ferraris affirme le primat de l’écrit sur l’oral et insiste à cette fin sur la fonction de clavier du téléphone.
V. Billard s’emploie à démontrer les limites de cette thèse : il montre comment Ferraris décide d’accorder un primat à l’écrit plutôt qu’à l’oral, réduisant toute communication à une transmission écrite. Ce primat accordé à l’écrit sur l’oralité semble en effet intenable (et révèle bien plutôt l’homme enfermé dans ses livres). Pourquoi le téléphone serait-il une machine à écrire ? V. Billard montre que l’analyse de Ferraris s’en tient aux vieux téléphones, d’avant la « révolution » déclenchée par Steve Jobs. Avant 2007, les téléphones sont assimilables à des machines à écrire portable, avec leurs claviers pour les SMS.

Vincent Billard avance alors sa propre thèse, moins limitative, selon lui : partant du fait que les iphones n’ont pas de clavier, il montre que l’essence de ces nouveaux téléphones est d’être non pas machine à écrire, mais machine à calculer. Thèse défendue avec plusieurs arguments tout à fait convaincants.
L’essence de ce téléphone, c’est selon V. Billard, sa puissance de calcul électronique. C’est elle qui est au coeur de son fonctionnement. Pour penser correctement cette technologie d’Apple, il faut la concevoir comme machine à calculer : calculer un trajet, des données audio, vidéos... En quoi l’iphone se situe dans la lignée de la machine à calculer de Turing, inventée à Manchester en 1948. L’iphone n’est donc pas un descendant de la machine à imprimer de Gutenberg, mais d’une branche technologique bien plus récente. L’iphone, c’est la machine de 1948 + la dimension “enfantile”.

Contre les théories éliminativistes, selon lesquelles le monde n’est qu’un agrégat de particules, V. Billard défend l’existence d’objets techniques, ayant une réalité sociale, dont les propriétés ne sont pas réductibles à des propriétés physiques. Contre les théories réductionnistes de Ferraris, il montre que l’iphone n’est pas une machine à écrire.

La thèse de V. Billard est certainement plus riche et plus up-to-date que celle de M. Ferraris. Cependant, cette position a aussi ses limites. Pourquoi l’iphone serait-il fondamentalement une machine à calculer ? N’y a-t-il pas là une confusion entre l’électronique à l’oeuvre, qui est bien du calcul de données, et l’usage que l’on peut faire de cette puissance de calcul ? Un ordinateur calcule, c’est entendu, il traite des données. Mais cette définition, qui met l’iphone dans la filiation de la machine à calculer de Manchester de 1948, n’est-elle pas restrictive ? V. Billard ne remonte-t-il pas trop loin dans les branches de l’évolution, au point d’oublier la spécificité du rejeton actuel derrière son vénérable ancêtre ? Il me semble qu’il y a une confusion entre la fonction d’une machine et son usage. Si M. Ferraris dit que le téléphone est une machine à écrire, il entend que c’est l’utilisateur qui écrit avec, au clavier. Si la machine de Turing est une machine à calculer, c’est que l’utilisateur résout des problèmes mathématiques avec elle (calculs d’algorithmes...)

Mais quand V. Billard affirme qu’un iDevice est une machine à calculer, ne confond-il pas le fonctionnement de l’appareil avec l’utilisation qui en est faite ? L’iphone ne sert pas fondamentalement à calculer. Il peut faire bien d’autres choses. Dès lors, sa spécificité n’est-elle pas manquée ? L’iphone n’est-il pas à la rencontre de deux branches de l’évolution technologique, les ordinateurs et les téléphones, qu’il fait fusionner en une seule -en intégrant au passage d’autres fonctions (lampe de poche, appareil photo, caméra...) ?

A mon sens, le vrai problème se situe en amont : ce n’est pas de qualifier de telle ou telle façon la nature de l’iphone, c’est de parler en terme d’essence. Pourquoi vouloir assigner, une fois pour toutes, une fonction déterminée à cette machine ? Les adversaires du téléphone parlent aussi en termes d’essence : le téléphone est un outil d’abrutissement de masse, il nuit fondamentalement aux relations humaines, il n’est qu’un fétiche qui nous aliène... Qu’on soit pour ou contre l’iphone, on argumentera en présupposant qu’il faille déterminer la nature ontologique de cet appareil, et des objets techniques en général.
C’est là, à mon sens, que le propos de V. Billard use immodérément de la métaphysique réaliste, qui est son postulat de départ. L’iphone n’est ni réductible à une machine à écrire, ni à un agrégat de particules, certes, mais a t-il pour autant une essence propre ?...

To iBe or not to iBe...

Contre le recours à des essences, on peut avoir une approche plus pragmatique, approche qui du même coup tiendrait mieux compte du caractère évolutif des technologies, de l’iphone en particulier. En effet, l’iphone intègre de plus en plus de fonctions, bien au-delà de ce que ces concepteurs pouvaient prévoir. Ce qui doit attirer notre attention, ce sont les potentialités de l’appareil. Au lieu d’une approche en terme d’êtres, une compréhension selon les virtualités, qui trouverait à s’appuyer par exemple sur Simondon. Dans le premier chapitre de son livre Du mode d’existence des objets techniques, Simondon part d’une analyse empirique : les objets techniques sont là devant moi, divers, cassés ou utilisables ; réparés, bricolés, manipulés... Il n’y a pas de nature propre à l’ordinateur, ni à l’iphone. Les objets techniques ont un mode d’existence tel qu’il n’est pas possible de leur assigner une essence déterminée. Ils existent bel et bien, mais leur nature n’est pas nécessairement assimilable à leur fonction. Leur existence précédera toujours leur essence... [18]

Plus près de nous, les analyses de Michel Puech [19], que V. Billard connaît bien, nous invitent à penser un primat de l’usage : approche user-driven, qui rappelle que c’est d’abord nous qui utilisons les technologies, qui décidons de ce que nous en faisons -et pas les ingénieurs d’Apple, si géniaux soient-ils, ni les publicitaires, si talentueux qu’ils soient pour dorer la pilule. Primat du faire sur l’être, de l’usage sur la fonction et le fonctionnement : un outil n’a pas une essence, il est ce que nous en faisons. C’est bien l’usager qui décide quelle machine sera son iphone : une boîte à gadgets ? un outil de travail ? une salle de concert privée ? une bibliothèque de Babel ?... Il faut donc insister sur ce point : ultimement, l’iphone n’appartient pas à Apple.

En revenant à l’usage quotidien, ordinaire, des produits les plus miraculeux, on désenchante quelque peu notre vision de ces artéfacts. Si on peut retrouver par là, comme nous y invite M. Puech, une dimension ontologique de la technologie, c’est en tant que celle-ci pose des questions essentielles sur ce que nous sommes, sur ce que nous pouvons et voulons faire des technologies aujourd’hui à notre disposition. Dans l’usage de la technique, ce qui est impliqué, c’est la façon dont l’homme choisit d’être ce qu’il est. Usager ou non d’Apple : to iBe or not to iBe...

On peut toujours choisir de ne pas acheter, de ne pas se laisser coloniser par l’esprit “enfantile” d’Apple. On peut toujours se demander à quel jeu nous jouons, quand nous nous laissons séduire par les grands pourvoyeurs de machines à être heureux... On peut refuser de faire partie des ouailles de Steve Jobs. On peut penser différemment.

Malgré les réserves que je viens de faire, je tiens à souligner qu’iPhilosophie est un livre original, audacieux et qui tient toutes ses promesses. Vincent Billard rend son sujet intéressant et soulève de nombreux problèmes, dans un langage clair et précis. Il nous montre qu’iTunes et les apps à télécharger, cela intéresse aussi la philosophie. Et là où il n’y avait qu’adhésion immédiate, il a su proposer une véritable réflexion, partageant avec son lecteur le bonheur de comprendre philosophiquement les technologies contemporaines.

P.-S.

Voir le blog de V. Billard pour prolonger son livre.

Notes

[1Vincent Billard, iPhilosophie. Comment la marque à la pomme investit nos existences, Presses de l’Université de Laval, 2011.

[2Page 2.

[3Attitude de fascination que l’on rencontre beaucoup moins chez les utilisateurs de PC, machines dont personne ne peut croire qu’elles soient magiques... Nous, les utilisateurs fidèles des PC, subissons régulièrement les moqueries des clients d’Apple. « Si tu passes plus de temps à réparer ton ordinateur qu’à l’utiliser, il est temps que tu passes au Mac ».
Nous osons l’ouvrir et la triturer. Le bricolage ne nous rebute pas. Nous n’avons pas de respect sacré pour notre bécane. S’il le faut, on la démontera, remontera, on changera une carte graphique ou un ventilateur, tandis qu’avec Mac, il ne faut toucher à rien ! Nous autres, les usagers de PC, nous sommes dans le sérieux, la prose du monde -nous sommes bien “protestants”. (A ce sujet, voir l’article d’Umberto Eco, “Comment reconnaître la religion d’un logiciel”, dans Comment voyager avec un saumon, Poche, 2000.)

[4Page 23.

[5Page 22.

[6Page 27

[7Page 208.

[8Pages 207-208.

[9Maurizio Ferraris, T’es où ?, ontologie du téléphone mobile, Albin Michel, 2006.

[10Page 97.

[11Page 101.

[12Page 103.

[13Frank Frommer, La pensée PowerPoint. Enquête sur ce logiciel qui rend stupide, La Découverte, 2010.

[14Page 146.

[15Page 151.

[16Page 131.

[17Page 215.

[18Cette caractérisation en termes essentialistes revient à propos des livres : « Au fond on pourrait dire que la numérisation des livres nous permet de révéler aujourd’hui l’essence véritable de ce qu’est un livre (à savoir un réceptacle d’informations déposés par l’auteur et extractibles par le lecteur), contrairement à ce que l’association immémoriale et en réalité contingente du livre à sa forme papier nous avait induits à penser pendant des siècles » (page 119). Je crois qu’il y a là deux propositions contestables. a) Le rapport au livre se ferait en terme de dépôt et d’extraction d’informations. Est-ce bien là son essence ? N’est-ce pas plutôt un dénominateur commun, le plus universel et le plus pauvre ? Que cette définition soit valable pour un livre de cuisines ou un manuel d’utilisation, sans doute. Mais pour la littérature ? Quelle information l’écrivain a-t-il donc déposé dans son oeuvre ?... Dostoïevski nous informe-t-il dans les Frères Karamazov qu’il est dangereux de boire dans une taverne sordide, car on risque de se retrouver accusé de meurtre ?... Homère décrit-il les destinations les plus pittoresques du bassin méditerranéen ? b) La technique contemporaine révélerait l’“essence véritable” des objets du passé. Encore une fois : pourquoi un artefact recèlerait-il une essence, comme s’il était défini une fois pour toutes ? Je me demande si V. Billard ne serait pas un peu heideggerien : l’activité technique dévoile l’être des étants... Ceci étant dit, il n’est pas scandaleux, au contraire, d’étudier le livre comme un outil. L’idée de caractériser un livre, un roman en particulier, comme une machine littéraire serait tout à fait passionnante.

[19cf. Michel Puech, Homo Sapiens Technologicus, Le Pommier, 2008. Livre lisible en intégralité sur le site de l’auteur. Lire un entretien avec Michel Puech sur ce site.

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