ISSN 2269-5141

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I. Atucha, D. Calma, C. König-Pralong, I. Zavattero (eds.) : Mots médiévaux offerts à Ruedi Imbach

mercredi 9 novembre 2011, par Thibaut Gress

C’est un très bel hommage que viennent de rendre à Ruedi Imbach ses collègues et étudiants, sous la forme d’un fort volume de près de huit-cents pages où se trouvent étudiés et disséqués pas moins de 70 mots médiévaux, certains étant très classiques – substance, essentiae, imago dei – et d’autres, les plus nombreux, très originaux et apportant un éclairage tout à fait singulier sur la pensée médiévale. Ce lexique médiéval, qui n’en est pas tout à fait un, présente par sa forme même un hommage à la méthode de Ruedi Imbach qui, comme le rappellent à très juste titre les éditeurs, « n’a cessé de cultiver le goût du détail, l’attention aux usages des concepts philosophiques en contexte discursif, historique et culturel. Son intérêt pour les objets marginaux ou négligés par l’historiographie procède d’une exigeante conscience méthodologique, qui questionne les catégories historiographiques en vigueur. » [1] Il s’agit ici bel et bien de marges, sans doute pas au sens d’un Derrida et d’un reste non-totalisable par le concept mais bien plutôt au sens où l’entend par exemple Daniel Arasse en histoire de l’art, c’est-à-dire au sens où des éléments non retenus par l’historiographie peuvent pourtant s’avérer hautement signifiants pour une période donnée. « La notion même de détail, écrivait Arasse, interdisant l’idée d’une « histoire du détail » qui serait comme un compte rendu chronologique des détails dans la peinture, les pages qui suivent tentent de répondre à la question suivante : quelle fonction le détail a-t-il joué dans l’histoire de la peinture ? Dans l’histoire des œuvres, quel rôle a tenu le rapport de détail, tant du point de vue de la réception de ces œuvres que de leur création ? » [2] Nous pourrions, au sujet de la méthode de Ruedi Imbach, parler analogiquement d’une histoire rapprochée de la philosophie médiévale qui, loin de dresser des épistémè généralistes à la Foucault, cherche au contraire à cerner des points de cristallisation dans lesquels se condense l’esprit d’une époque.

A : 70 articles ou l’impressionnante liste des contributeurs

Avant même que d’envisager le contenu des 70 articles que contient ce volume d’hommage, il nous faut dire quelques mots de ceux qui les ont composés. L’ensemble est hétéroclite, et ce à différents niveaux. Du point de vue des contributeurs, d’abord, se trouvent associées quatre générations de chercheurs, que l’on pourrait schématiquement organiser selon la catégorisation suivante : les maîtres, les collègues, les disciples, les étudiants. Parmi les maîtres, évidemment, se distingue le maître, à savoir Kurt Flasch, dont l’article Anima, substantia spiritualis se propose de dresser un portrait néoplatonicien de l’âme dans les corps éthérés.

A côté de ce maître auquel Ruedi Imbach rend régulièrement hommage dans ses cours, figurent de très grands noms de la philosophie médiévale, dont Dominic O’Meara, Adriano Oliva, Irène Rosier-Catach, Peter Schulthess, François-Xavier Putallaz, Olivier Boulnois, Alain de Libera, Loris Sturlese, Alain Boureau, Burkhard Mojsisch, Peter von Moos, et bien d’autres qui, chacun à leur manière, offrent à leur collègue un beau témoignage d’amitié et de considération. A cette reconnaissance des collègues s’ajoute la longue liste de ceux qui, un jour ou l’autre, furent formés par Ruedi Imbach ; devenus la plupart du temps universitaires renommés comme Christophe Grellard, Anca Vasiliu, Monica et Dragos Calma, Julie Casteigt, Jacob Schmutz, ils inscrivent leur parcours dans les pas de leurs aînés, et contribuent à faire vivre les études médiévales. Enfin, quelques doctorants ou fraîchement docteurs complètent le tableau déjà glorieux, et confèrent à l’ensemble une impression d’harmonie où toutes les générations sont représentées. Mais la diversité procède également des langues : pas moins de quatre langues constituent ce volume – français, allemand, italien, anglais – et témoignent de la diversité des horizons des contributeurs, chacun rédigeant la plupart du temps son article dans sa langue maternelle.

B : Sens et portée des articles

Ces 70 articles qui, pour la plupart, comportent entre dix et quinze pages, se proposent donc d’examiner un aspect méconnu ou peu étudié de la philosophie médiévale, sondant ainsi des catégories médiévales réelles quoique peu thématisées. Je ne puis évidemment pas ici restituer les 70 articles que contient le volume, mais il est néanmoins possible d’en retenir un et d’en présenter la démarche paradigmatique. La contribution d’Anne-Sophie Robin est, à cet égard, exemplaire. Evoquant la question de l’antithomisme, elle convoque là à la fois une position philosophique éclatée en même temps qu’elle cherche à cerner ce qui fut pourtant une réalité, en dépit de la rareté de traitement qu’elle connaît aujourd’hui dans les études médiévales. « L’antithomisme est une notion essentiellement protéiforme, écrit Anne-Sophie Robin, non seulement quant à son écriture […], mais aussi quant à son contenu. Il désigne en effet différentes positions à différents siècles (il sert autant à qualifier un Roger Marston du XIIIè, un Fénelon au XVIIè qu’un Laberthonière au XXè), dans différents domaines (autant en philosophie qu’en théologie) et à différents endroits (Cologne, Oxford, Paris, Séville, etc.). » [3] On se retrouve ici face au paradoxe d’une réalité éclatée, essentiellement unifiée par une lecture rétrospective qui, pourtant, ne lui consacre guère beaucoup de place. D’où cette situation étrange d’un concept à la fois réel et reconstruit, éclaté et unifiable. Cette situation paradoxale est fort bien résumée par Anne-Sophie Robin : « Ce terme d’ « antithomisme » est avant tout un concept historiographique, c’est-à-dire moins une réalité qu’un ensemble de phénomènes distincts regroupés par la pratique historique sous une appellation commune qui a l’avantage de fournir un ensemble sur lequel réfléchir, tout en brouillant par-là même des individualités pourtant significatives. » [4]

Une fois posée la difficulté qui, soit dit en passant rend compte de la raison pour laquelle un tel concept est presque condamné à rester dans les marges, se trouve menée une entreprise historique de reconstruction du concept qui révèle, comme bien souvent, que la création même du vocable fut postérieure à la réalité du phénomène qu’il qualifie. Puis, l’évolution du phénomène se trouve analysée au gré de l’évolution du terme, passant d’une forme adjectivale à une forme substantivée.

La conclusion se présente, elle aussi, comme un élément exemplaire pour comprendre la démarche générale de l’ouvrage : « Les termes d’antithomisme et d’antithomiste sont donc relativement complexes, en raison en partie de leur polymorphisme. […]. Terme historiographique et donc reconstruction intellectuelle, il est à la fois un outil de catégorisation, et une étiquette trop large, qui ne doivent cependant pas être refusés, mais utilisés avec mesure, en particulier pour la période médiévale afin de saisir véritablement les différents centres d’impulsion du paysage intellectuel. » [5] Ce n’est pas le moindre des mérites de cet article et, plus généralement, de ce volume que de faire sentir combien grande est la condition du chercheur qui, toujours, crée son objet de recherche par les catégories qu’il mobilise – ou qu’il ne mobilise pas. C’est moins le monde médiéval qui s’impose au chercheur que ce dernier qui impose au domaine qu’il étudie des catégories qui, pour correspondre à une certaine réalité, n’en sont pas moins des choix et des décisions plus ou moins arbitraires. L’un des grands mérites de Ruedi Imbach consiste précisément à signaler que d’autres choix d’approche du monde médiéval sont possibles et, plus encore, ne seraient pas moins légitimes que le sont les grandes catégories usuellement retenues, chacune n’étant jamais qu’une certaine reconstruction – justifiable quoique nécessairement limitée – de la période abordée. Se comprend du même geste la profondeur d’un ouvrage comme Dante, la philosophie et les laïcs [6] qui, loin de mobiliser les concepts classiques de la philosophie dantesque, reconstruisait toute une catégorie spécifique du monde médiéval, soient les philosophes laïcs, n’appartenant pas à un ordre mais pratiquant une philosophie exigeante en-dehors des cadres traditionnels.

C : Richesse du champ historique envisagé

L’une des richesses de ce collectif tient aussi à l’étendue du champ historique envisagé. Fidèle aux inspirations de Ruedi Imbach, il balaye l’entièreté de l’histoire de la philosophie ou presque, ce qu’annonce sans ambiguïtés l’avant-propos : « Pour répondre au souci de cloisonnement spatio-temporel souvent exprimé part Ruedi Imbach, certains articles proposent des excursions dans l’Antiquité ou la modernité ; pour faire honneur à sa défense du pluralisme méthodologique, le volume admet la pluralité des perspectives ouvertes par les histoires intellectuelle, culturelle et sociale. » [7] Ainsi se déploient, autour du monde médiéval, mondes antique et moderne, entrant en résonnance avec la sphère médiévale proprement dite.

Cet aspect décloisonné est sensible dès le premier article consacré à la notion d’Académie et traité par Christophe Grellard. La continuité entre le monde antique et le monde médiéval se trouve présentée dès le début de l’article où l’auteur pose l’assimilation du scepticisme à l’academicus. « Examiner le sens médiéval d’academicus, commente Grellard, c’est donc interroger les processus d’appropriation médiévale de l’histoire de la philosophie antique. On étudiera ici comment les médiévaux ont interprété le tournant sceptique de l’école fondée par Platon, pour en faire la pépinière des magistri ignorantiae, et finalement assimiler le terme academicus à une attaque ad hominem synonyme d’irrationalité. » [8] Il s’agit donc bien de penser le monde médiéval non pas comme un système autarcique produisant de lui-même sa propre conceptualité mais bien plutôt comme un monde produisant sa singularité par le travail des textes passés. Ailleurs, Christian Trottmann se plaît à rappeler combien l’anthropologie d’Origène s’enracine aussi bien dans la pensée paulinienne que dans la « tripartition platonicienne » [9] de l’esprit, de l’âme et du corps. De la même manière, analysant l’hénosis selon une structure gnostique, Trottmann convoque les travaux de Tardieu pour en dresser l’histoire et enraciner celle-ci dans une « valeur cosmique relative à l’origine astrale des âmes selon Platon. » [10]

Si le monde antique se trouve ainsi convoqué à de très nombreuses reprises, le monde moderne n’est pas en reste. Descartes, Leibniz, Hegel, Heidegger apparaissent çà et là, notamment dans l’article de Stephen H. S. Chung consacré à l’hylémorphisme universel et où la discussion entre Hobbes et Descartes occupe une large place. Il ne s’agit plus de faire du monde antique ce que prolongera le monde médiéval mais bien plutôt de montrer comment ce dernier innerve les débats les plus techniques du monde classique : « L’emploi dans ce passage, analyse l’auteur, du terme materia metaphysica est significatif, car il semble, comme le montre G. Brown, que Descartes avait sûrement en tête des arguments semblables à ceux de Bonaventure ou de Peckham. Au-delà de l’identité du vocabulaire, la structure même de l’argument que Descartes développe au sujet de la materia metaphysica est en correspondance avec la conception de la materia metaphysici de Bonaventure et de Jean Peckham. » [11] De même l’article de Burkhard Mojsisch analyse la notion de négation dans les Conjectures de Nicolas de Cues et envisage la proximité de cette pensée avec la dialectique hégélienne [12], avec toujours cette idée selon laquelle une pensée ne naît jamais d’elle-même.

Conclusion : un ouvrage déjà classique

Il s’agit donc d’un volume d’une qualité rare, fidèle à l’esprit de celui auquel il rend hommage, c’est-à-dire érudit, original et diversifié. Chaque article constitue à lui seul un terrain possible d’investigation philosophique, et apporte au lecteur non seulement des connaissances précises mais, de surcroît, des pistes neuves de réflexion. Le monde médiéval sort grandi et magnifié de cet hommage à celui qui y a consacré sa vie ; à lire ce volume, on ne peut que se dire qu’il eut bien raison.

Notes

[1I. Atucha, D. Calma, C. König-Pralong et I. Zavattero, Mots médiévaux offerts à Ruedi Imbach, Fédération internationale des Instituts d’Etudes médiévales, Porto, 2011, p. 9

[2Daniel Arasse, Le détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Flammarion, coll. Champs, 1996, p. 9

[3Anne-Sophie Robin, « Antithomisme/antithomiste », in Mots médiévaux…, p. 88

[4Ibid., p. 88

[5Ibid, p. 97

[6cf. Ruedi Imbach, Dante, la philosophie et les laïcs, Cerf, 1996

[7Ibid., p. 9

[8Christophe Grellard, « Academicus », in Mots médiévaux…, p. 11-12

[9Christian Trottmann, « La syndérèse », in Mots médiévaux…, p. 719

[10Ibid., p. 720

[11Ibid., p. 338

[12cf. Burkhard Mojsisch, « Das Sein (esse) », in Mots médiévaux…, pp. 664-667

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