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Marie-Odile Goulet-Cazé (dir.) : Études sur la théorie stoïcienne de l’action

lundi 21 novembre 2011, par Sandrine Alexandre

L’ouvrage [1], fruit d’un travail collectif mené par le centre « Jean Pépin » (UPR 76 du CNRS) propose, sous l’égide de M.-O. Goulet-Cazé, six contributions autour d’une même thématique : la notion d’impulsion (hormè) [2] qui joue un rôle fondamental dans l’éthique stoïcienne et s’inscrit plus généralement dans une théorie de l’action, d’où le titre du recueil. On ne saurait pourtant oublier ce point de départ qui justifie notamment certaines contributions qui traitent davantage – et à juste titre, donc – d’impulsion que d’action proprement dite. Cela justifie également que certains aspects – notamment politiques – ne soient pas expressément abordés [3], même si le chapitre sur Marc-Aurèle permet d’envisager une telle perspective.

L’ouvrage entend reprendre à nouveau frais les problèmes inhérents à l’action et à l’impulsion dans la pensée stoïcienne, en s’appuyant sur l’avancée de la recherche en la matière, autrement dit un jeu de témoignages élargi et une série d’études récentes sur la question. Il s’agit notamment des travaux de B. Inwood (1985), de J. Annas (1992) et de T. Brennan (2005). L’ouvrage se propose donc à la fois comme un état de la question – en témoigne par exemple la bibliographie sur ce sujet précis qui prend en compte les travaux récents – et comme un dépassement de certaines hypothèses jusqu’alors défendues, en choisissant notamment de privilégier la tension entre les différents témoignages émanant de différentes sources [4] ainsi qu’entre les différentes interprétations [5] et en préservant également, plutôt que de la nier, la difficulté manifeste de certains témoignages qui suscitent diverses hypothèses interprétatives [6].

C’est un projet d’une grande qualité scientifique par l’exhaustivité et la précision avec lesquelles les textes sont convoqués, traduits et analysés. Rappelons que le travail du séminaire se fonde au départ sur la recollection des fragments stoïciens afférant à cette thématique, qu’ils font l’objet d’un travail de traduction collectif et que c’est sur cette base que chacun des contributeurs a choisi ensuite d’analyser tel ou tel point particulier. L’index des passages cités témoigne de cette rigueur. Dans le même registre, on appréciera les résumés en anglais à la fin de l’ouvrage, à l’instar de ce que proposait d’ailleurs la réédition de l’ouvrage collectif sur la logique des stoïciens en 2006 [7]. On appréciera plus encore la présence des citations des ouvrages anglophones dans leur langue d’origine, y compris en corps de texte, et ce contrairement à toutes les politiques éditoriales traditionnelles. On évite ainsi l’inflation herméneutique, l’universitaire français traduisant – et par conséquent interprétant – l’analyse de l’universitaire anglais à propos d’un texte. On y gagne une véritable objectivité favorable à la confrontation non biaisée des points de vue. Ce privilège n’est réservé qu’aux auteurs anglophones, les textes italiens et allemands faisant systématiquement l’objet d’une traduction en français – le lecteur n’étant pas censé, en effet, savoir toutes les langues.

Les quatre premières études portent sur la théorie de l’action élaborée par ceux que l’on appelle les « premiers » ou les « anciens » stoïciens, autrement dit les scholarques que sont Zénon, Cléanthe et Chrysippe. En effet, c’est à propos de ces derniers seulement qu’il est légitime de parler de théorie de l’action, les stoïciens dits « romains » – Musonius, Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle – ne proposant pas véritablement de théorisation des thématiques et des éléments doctrinaux qu’ils mobilisent.

Les deux premières études s’intéressent essentiellement au processus psychique qui rend compte de l’action. F. Ildefonse s’intéresse aux étapes du processus qui conduit à l’action, ce qui revient à interroger le rapport entre les trois notions caractéristiques de l’action que sont la représentation, l’impulsion et l’assentiment. M.-O. Goulet-Cazé traite quant à elle un aspect de ce processus en interrogeant de façon extrêmement approfondie la notion d’assentiment qu’elle met en relation avec « le fait de céder » (eixis) et dont elle interroge les enjeux épistémologiques et éthiques.

Les deux études suivantes peuvent être comprises comme une manière de mettre en perspective l’action dans le système stoïcien : dans le cadre du développement du vivant d’une part (W. Kühn) et, d’autre part dans le cadre d’un monde que les stoïciens estiment déterminé, ce qui pose la question de la liberté et du rapport entre liberté et destin (I. Koch).

Les deux dernières études – que l’on doit à A. Giavatto et à F. Woerther – portent sur Marc-Aurèle et sur Aristote l’ambition de ces deux contributions étant de prendre en compte l’évolution de la réflexion stoïcienne sur la question en interrogeant son devenir chez un auteur qui fait partie des stoïciens romains, mais également de situer le travail conceptuel des premiers stoïciens et de le mettre en perspective par rapport à ce qui précède.

1. La théorie stoïcienne de l’action : le processus

L’ouvrage s’ouvre avec deux études remarquables portant respectivement sur les étapes du processus conduisant de la représentation (phantasia) à l’action (praxis) et sur un aspect particulier de ce processus, à savoir l’assentiment (sunkatathesis).

F. Ildefonse s’intéresse, nous l’avons dit, à l’ensemble du processus psychique, aux étapes qui mènent à l’action proprement dite. En d’autres termes, elle est conduite à interroger le rapport qu’entretiennent la représentation (phantasia), l’impulsion (hormè) et l’assentiment (sunkatathèsis). Si le propos convoque nombre de témoignages qui sont analysés de façon fine et critique en fonction des hypothèses déjà avancées, ce sont deux passages du chapitre 47 des Contradictions des stoïciens de Plutarque qui font l’objet d’une attention toute particulière. Il s’agit notamment de savoir quelle est la place de l’impulsion par rapport à l’assentiment dans le processus qui va de la représentation impulsive à l’action proprement dite, ce qui implique de revenir sur la littérature critique abondante sur ce sujet. La réponse de l’auteur est originale puisqu’elle envisage deux impulsions, l’une précédant l’assentiment, l’autre suivant l’assentiment et conduisant à l’action, sur la base d’une distinction entre les formes nominales et verbales que rendrait également la distinction latine entre adpetitus et adpetitio. « Dans le cas des hommes (que la raison distingue des animaux sans raison [8]) et peut-être dans le cas des hommes, des chiens de chasse et des chevaux de combat, il y a deux hormaiadpetitus/adpetitio – ou plus certainement une seule hormè interrompue ou suspendue entre l’impulsion tendance et l’impulsion déclenchant l’action » (p. 55). C’est dans le cas de l’homme seulement « que l’impulsion est retravaillée : la raison, un travail de la raison, dégage dans l’impulsion une distance qui n’existe pas dans le cas de l’animal où tout se produit conformément à la nature et sans élaboration de l’impulsion (…). Ici donc, la raison, à l’issue d’un travail de l’impulsion, intercale nettement l’assentiment dont l’efficace produit une impulsion effective, qui débouche sur l’action » (p. 59).

L’argumentation est complexe et le très long détour par la perspective logique (p. 20-43), n’apparaît pas vraiment au premier abord nécessaire à la résolution de l’hypothèse défendue. En revanche, la section « élucidations » éclaire l’ensemble du propos et rassemble les acquis de la démonstration de façon à la fois synthétique et précise.

M.-O. Goulet-Cazé s’intéresse quant à elle à un aspect seulement du processus psychique étudié par F. Ildefonse, l’assentiment, aspect que cette dernière abordait néanmoins, ce qui conduit parfois à reprendre certains textes et certaines questions sur d’autres bases. Cela répond certes au projet d’un ouvrage à plusieurs voix, mais s’avère parfois quelque peu perturbant pour le lecteur [9].

L’auteur commence par préciser ce que recouvre cette notion et la manière dont les stoïciens la définissent : l’assentiment est, aussi étrange que cela puisse nous apparaître, « un corps et un vivant rationnel », une activité du souffle de la partie directrice de l’âme, une puissance de cette même partie, un jugement et une croyance.

Dans le cadre de cette réflexion relative à la définition de l’assentiment, l’auteur est conduit à aborder à nouveau frais le fameux fragment de Stobée qui assimile tout en les distinguant impulsions et assentiments que F. Ildefonse analysait déjà mais d’une manière toute différente. Ici, on s’interroge notamment sur ce que les stoïciens ont pu appeler des impulsions « non pratiques », autrement dit, on est amené à envisager les conditions dans lesquelles une action peut être empêchée : l’empêchement se produit-il au niveau de l’assentiment lui-même, de la tension de la partie directrice de l’âme, des conditions physiques de l’homme ou des conditions externes de l’action ? L’auteur répond que « les impulsions non pratiques (…) pourraient recouvrir des cas où la faiblesse de la tension de l’hégémonique ou encore des conditions extérieures indépendantes de l’hégémonique entravent le kinètikon (principe de mouvement [10]) et l’empêche de parvenir à l’action effective » (p. 114).

L’auteur consacre le deuxième temps de sa réflexion à l’analyse des rapports entre l’assentiment et une autre notion, celle d’eixis qu’elle choisit de traduire, de façon très juste à mon sens, par « le fait de céder ». L’auteur montre notamment que ces deux concepts vont de pair et qu’ils s’appliquent aussi bien aux hommes qu’aux animaux, même si c’est de façon bien différente. Cette thèse, appuyée sur les textes, contrevient à l’hypothèse largement défendue selon laquelle l’assentiment serait réservé aux seuls humains [11] ou selon laquelle l’eixis n’aurait pas véritablement de pertinence dans le cas des humains. Tout au contraire, l’auteur montre que ce couple joue un rôle éthique fondamental : « La décomposition d’un même acte selon deux concepts qui en révèlent la double face de passivité et d’activité est une façon de dire que le vivant rationnel est responsable de tous ses actes et que nul, en dernière instance, ne se laisse entraîner malgré lui par la représentation, car il n’est pas d’eixis sans contrôle de la raison » (p. 146) dans l’assentiment. « L’union de ces deux concepts, qui garantit la responsabilité de tous les assentiments pourrait bien être au fondement de la conception stoïcienne de l’éthique » (p. 146). L’auteur précise enfin que ce concept est pourtant abandonné par les stoïciens postérieurs dans la mesure où l’existence du couple sunkatathesis/eixis chez les hommes et chez les animaux laisse la porte ouverte pour une assimilation, de la part des détracteurs, entre l’assentiment humain et l’assentiment animal, ce que refusent pourtant avec force les stoïciens.

Dans le troisième et dernier moment de son étude, M.-O. Goulet-Cazé envisage les enjeux épistémologiques et éthiques de l’assentiment à la faveur d’une distinction toute stoïcienne entre l’homme ordinaire (le phaulos) et le sage. « Il ressort de notre étude, écrit-elle, que la question des assentiments de l’homme ordinaire est sans doute une des plus belles illustrations du paradoxe selon lequel toutes les fautes sont égales et de l’opposition forte entre le sage et l’homme ordinaire, quand bien même ceux-ci ont en commun l’acte de compréhension » (p. 217).

On appréciera enfin tout particulièrement l’analyse d’un fragment de Galien qui, bien que n’étant pas lui-même stoïcien, permet de fournir un autre éclairage que les textes traditionnellement convoqués, en insistant notamment sur la notion, à la fois physique et éthique, de tension (tonos) de l’âme.

2. la théorie de l’action dans son contexte conceptuel stoïcien

Les deux études qui suivent n’interrogent plus les étapes du processus auquel participe l’impulsion mais bien les contextes concrets dans lesquels elle apparaît et les problèmes qui s’y font jour. Ces deux études nous apparaissent moins convaincantes que les deux précédentes.

W. Kühn choisit de consacrer son analyse à une notion stoïcienne caractéristique, à savoir l’oikeiôsis – que l’on traduit souvent par « appropriation » mais que l’auteur choisit de rendre, justifications à l’appui (p. 238-239), par « attachement » – à partir des textes de Hieroclès, Sénèque, Cicéron, Plutarque et de l’Anonyme du Théétète. L’étude de cette notion s’inscrit pleinement dans le cadre général du propos dans la mesure où la « première impulsion » – impulsion qui est au cœur de la théorie de l’action – consiste, pour le vivant à se préserver en recherchant ce qui lui est propre, cette recherche se fondant sur l’amour qu’il éprouve à l’égard de lui-même. Mieux, cette thématique permet de mettre en question le sujet pratique en soulignant la tension entre cet attachement originaire et spontané qui perdure chez l’adulte et l’ensemble des actions qui relèvent du choix rationnel [12]. A l’origine des actions responsables, il y a ce principe spontané qui fait que l’on désire forcément le bien. « Le « sujet moral » vit donc avec son attachement sans que l’on sache comment ce dernier s’articule avec les autres orientations pratiques » (p. 365).

L’auteur développe pourtant peu sur ce point et l’ensemble de la – très longue – étude consiste essentiellement à envisager les aspérités de l’ « attachement », en interrogeant les fondements de ce rapport à soi et ses modalités, le rapport entre cette thèse stoïcienne et les positions aristotéliciennes et épicuriennes, en insistant également sur la tension entre attachement à soi et attachement aux autres, en soulignant également la difficulté à faire de l’attachement l’origine de la justice – autant de questions déjà largement débattues et à propos desquelles l’auteur ne renouvelle pas vraiment le débat.

Le chapitre que propose I. Koch répond à une ambition similaire de contextualisation et de problématisation de l’action. Elle le fait en interrogeant la place et le statut de l’action humaine dans le cadre d’un monde stoïcien entièrement déterminé par le destin, ce qui la conduit à reprendre à nouveaux frais les chapitres 39 à 45 du De fato de Cicéron. Consciente que les problèmes et les questions que suscite ce texte ne sont pas neufs, l’auteur propose d’envisager une autre manière de lire ce passage : au lieu de le considérer isolément – ce à quoi contribuent les recueils de fragments – I. Koch propose de replacer le texte dans son contexte et de lire la distinction stoïcienne des causes caractéristique de ce passage comme la conclusion d’un débat entamé bien avant. Aussi consacre-t-elle son chapitre à une lecture du De fato pour conclure que la position de Chrysippe se justifie pleinement en fonction de la distinction des causes qu’il propose : le déterminisme externe se trouve remplacé par un déterminisme interne. Et d’insister sur l’impossibilité de confondre cette position avec une position indéterministe de type carnéadien.
On se demandera néanmoins s’il était judicieux d’aborder – ou du moins d’aborder ainsi – la question du rapport entre action et destin. En effet, il n’y a pas de problème pour les stoïciens ; le problème n’émerge que pour les détracteurs du stoïcisme et le De fato tend moins à rendre compte de la position de Chrysippe qu’à pouvoir affirmer avec force une thèse qui est chère à l’Arpinate, à savoir la responsabilité morale, ce qui implique de montrer que, en gros, les stoïciens eux aussi, malgré ce que l’ « on » pourrait croire, maintiennent la responsabilité [13]

3. La mise en perspective de la théorie stoïcienne de l’action : sur quel sol émerge-t-elle et quel est son devenir ?

Les deux dernières études, beaucoup plus courtes que les autres – une vingtaine de pages en moyenne contre une centaine pour chacune des quatre autres – entendent mettre en perspective la théorie stoïcienne étudiée dans les études précédentes, en envisageant, en aval, son devenir chez un stoïcien bien postérieur – Marc-Aurèle – et en s’intéressant, en amont, au sol conceptuel dans lequel émerge la théorie stoïcienne – grâce à une analyse de la théorie aristotélicienne du mouvement.

Evoquée par deux fois dans la « présentation », l’étude d’A. Giavatto intitulée « La théorie de l’action chez Marc-Aurèle », est justifiée comme un contrepoint salutaire face à l’état dramatiquement lacunaire des sources et à leur statut de « fragments » [14] et comme un texte permettant de saisir une éventuelle évolution de l’école en la matière [15]. L’attention accordée à Marc-Aurèle n’aurait « pas seulement pour fonction de présenter un échantillon de l’utilisation que le stoïcisme impérial a pu faire des doctrines des fondateurs du Portique » (p. vi). Or, on nous précise immédiatement et à juste raison que « le texte n’a pas de caractère doctrinal en tant que tel ; (qu’)il répète à maintes reprises les mêmes principes et appelle à leur application » et que, par conséquent « il n’est donc pas surprenant que l’analyse de la phantasia et de ses rapports avec la sunkatahthesis s’inscrive dans un schéma de l’action conforme à celui des premiers stoïciens » et que « la recherche consiste plutôt à discerner les insistances de Marc-Aurèle, les points sur lesquels il a décidé lui-même de mettre l’accent » (p. vi-vii). La justification de cette étude comme témoin de l’évolution de l’école semble dès lors largement battue en brèche ; et l’étude apparaît bel et bien comme un « échantillon » de la réappropriation, par les stoïciens impériaux, de la théorie stoïcienne de l’action. A la limite, pourquoi pas. Resterait néanmoins à savoir quels sont les points sur lesquels insiste A. Giavatto. Son étude prétend aboutir à deux résultats, dont l’analyse n’aura occupé que … 9 pages. Autant dire que la réflexion ne saurait être aussi fouillée que celle des autres études. Mais soit, puisqu’il s’agit d’une perspective. En revanche, on est extrêmement déçus de se voir présentés comme des « résultats » ou deux « conclusions » [16] des aspects déjà bien connus des études sur Marc-Aurèle : l’action dans un tout cosmique qui se cristallise essentiellement en un souci du bien commun [17] d’une part et, d’autre part, la fameuse « clause de réserve » qui consiste à mettre son action sous condition afin de se prémunir contre toute déception [18]. Ce point faisait l’objet d’un excellent article de J. Brunschwig auquel je me permets de renvoyer et auquel l’auteur fait lui-même référence [19].

L’étude suivante, due à F. Woerther, spécialiste d’Aristote, envisage le sol conceptuel à partir duquel la théorie stoïcienne émerge. Les ambitions de la recherche sont explicitement et volontairement restreintes, ce qui se justifie dans la mesure où l’ouvrage ne concerne ni Aristote proprement dit ni une analyse comparée, mais bel et bien les stoïciens dont on ne saurait méconnaître qu’ils s’inscrivent dans un certain contexte. L’auteur « s’attachera (…) à fournir une esquisse de ce qui pouvait constituer (…) un pan du contexte philosophique général dans lequel la théorie éthique stoïcienne a été élaborée » (p. 473-474). Il ne s’agira donc ni d’apporter de nouvelles preuves ni de contester la thèse de F. H. Sandbach qui refusait de voir dans la position stoïcienne un simple développement de l’aristotélisme. Afin de mener à bien son projet, l’auteur présente d’abord le double modèle qui permet de rendre compte du mouvement chez Aristote – le couple moteur/mû et le syllogisme pratique – et analyse ensuite les occurrences du terme hormè dans le corpus aristotélicien. Les résultats avancés donnent toute sa place à cette étude puisqu’ils nous disent quelque chose de la théorie stoïcienne. Elle permet en effet de souligner l’originalité de la position stoïcienne en matière de théorie de l’action. L’auteur plaide en effet en faveur de l’hétérogénéité entre les deux positions, alors que l’on pourrait être tenté de rapprocher la théorie stoïcienne du syllogisme pratique aristotélicien. On regrettera cependant qu’il ne s’agisse là que d’une affirmation catégorique – qui n’est d’ailleurs donnée qu’en conclusion [20] – et sans doute aurait-on apprécié quelques développements. Le second résultat consiste à montrer que le terme hormè – terme technique chez les stoïciens et que l’on a traduit par « impulsion » – n’a rien d’un concept technique chez Aristote. On en inférera une originalité de la position stoïcienne, mais, là encore, on aurait aimé davantage de développements de la part de l’auteur, ou au moins la formulation explicite de cette hypothèse.

Un ouvrage dont les contributions oscillent donc entre l’extrême technicité pour les premières contributions et la synthèse succincte pour les dernières. Si le simple « contrepoint » aristotélicien se justifie, en revanche, on aurait peut-être préféré ou bien une restriction des ambitions de l’ouvrage à l’ancien stoïcisme ou bien une réflexion approfondie sur la réappropriation, par le stoïcisme impérial, de la théorie stoïcienne de l’action. Il n’en demeure pas moins que l’ensemble de l’ouvrage constitue une très belle synthèse sur certains des aspects essentiels liés à l’action, et tout particulièrement, des études remarquables sur tout ou partie des processus psychiques.

Notes

[1Marie Odile Goulet-Cazé (dir.), Etudes sur la théorie stoïcienne de l’action, Paris, Vrin, 2011, 521 p.

[2Je citerai les termes grecs en les translittérant, y compris dans les citations, afin de faciliter la lecture.

[3« Un autre choix auquel nous a conduit le fil directeur de nos travaux de traduction est la délimitation des aspects de la théorie de l’action que nous abordons dans ces études. En prenant pour point de départ de nos réflexions, les témoignages sur hormè, nous avons été conduits à étudier la façon dont les stoïciens expliquent l’action en nous intéressant aux principes de cette explication », présentation, p. vi, c’est moi qui souligne .

[4« Au fil des polémiques, notamment avec l’Académie sceptique, la doctrine a pu connaître des évolutions. Au lieu de rechercher une cohérence sur tel point de doctrine dans des témoignages que plusieurs siècles séparent, ne vaut-il pas mieux prendre acte des différences ? », présentation, p. vi.

[5« Nos études sur la théorie stoïcienne de l’action (…) ne cherchent pas à produire, à partir de textes hétérogènes, une compréhension unique et parfaitement cohérente des thèses que les stoïciens anciens ont soutenues sur le sujet, comme pourrait en avoir l’ambition un ouvrage dû à un unique auteur », présentation, p. vi.

[6« Nous avons décidé, quand tel ou tel passage délicat suscite des écarts d’interprétation, de ne pas résorber les divergences et de respecter la résistance des textes plutôt que de les rendre artificiellement lisses », présentation p. vi.

[7J. Bruschwig, La Logique des stoïciens, Paris, Vrin, 2006, réédition révisée et augmentée. Précisons que les textes en français ont un résumé en anglais tandis que les textes en anglais ont un résumé en français

[8Je paraphrase l’incise de l’auteur en traduisant les termes grecs.

[9Voir notamment la thèse, rapportée par Stobée d’après Arius Didyme, et selon laquelle les impulsions sont des assentiments mais, tandis que les assentiments sont dits porter sur des propositions, ils affirment que les impulsions portent sur des prédicats. La difficulté du texte était d’ailleurs signalée dès la présentation de l’ouvrage, p. vii.

[10C’est moi qui traduis.

[11Voir B. Inwood, Ethics and Human Action in Early Stoicism, 1985.

[12« Si l’attachement détonne dans l’éthique stoïcienne, cela s’explique simplement par son caractère naturel. Car les autres attitudes dont traite l’éthique font l’objet de notre choix, même si elles visent à la réalisation de conditions qui sont appelées « naturelles » pour l’homme, ou bien à une vie qui s’accorde avec la nature universelle. Les textes ne nous apprennent pas quelle est la place que les stoïciens réservaient à l’attachement nécessaire dans une vie qu’ils considéraient, pour le reste, sous l’aspect du choix rationnel » (p. 364-365).

[13On se reportera notamment à l’analyse qu’en propose C. Lévy dans son Cicero Academicus.

[14« De ce point de vue, la prise en compte des Pensées de Marc-Aurèle n’a pas seulement pour fonction de présenter un échantillon de l’utilisation que le stoïcisme impérial a pu faire des doctrines des fondateurs du Portique ; elle permet aussi d’approcher la théorie stoïcienne de l’action à partir d’un objet textuel différent de ceux que constituent les témoignages indirects, puisqu’il s’agit alors d’un ouvrage transmis dans son intégralité et dû à un auteur qui se réclame en personne de cette école » (p. vi ).

[15« Les Pensées de Marc-Aurèle (…) offraient une opportunité pour vérifier si la théorie de l’action avait subi des modifications » (p. vi ).

[16Les deux termes sont de l’auteur et interviennent respectivement dans le résumé qu’il propose et comme intertitre ultime de son analyse.

[17« Toute action humaine s’inscrit dans un contexte plus large qui concerne son origine et son but. Ce dernier doit être un but cohérent avec la vision stoïcienne du monde et de la nature humaine : un but communautaire, donc, qui vise à renforcer le lien entre les êtres rationnels et qui contribue de cette manière à la cohésion du tout, une cohésion qui, au humain s’exprime sous la forme de lien social » (p. 471).

[18« L’impulsion sera conforme au but et à l’origine de l’action et surtout elle sera réglée par la réserve, qui tient compte de la possibilité d’un empêchement, qui ne dépend pas de nous, s’interpose entre l’impulsion et l’accomplissement de l’action ; ainsi le sujet sera prêt soit à renverser l’obstacle soit à choisir un chemin parallèle menant au même but. Avec la réserve, l’individu intègre dans l’impulsion la prise de conscience la plus importante pour le stoïcien : que seule une partie de ce qui arrive dépend de nous et que c’est précisément en acceptant les limites de notre puissance que nous pouvons accomplir au mieux ce qui se situe à l’intérieur de ces limites » (p. 472).

[19J. Brunschwig : « Sur deux notions de l’éthique stoïcienne : de la « réserve » au « renversement » », dans J.-B. Gourinat et G. Romeyer-Dherbey, Les stoïciens, Paris, Vrin, 2005, p. 357-380.

[20« Contrairement à ce que laisse supposer la séquence stoïcienne qui semble se dérouler de la représentation jusqu’à l’action, selon un axe chronologique, ces instances ne prennent pas le relai l’une de l’autre, mais collaborent dans le même temps selon différents points de vue ». Voir également le résumé où elle affirme que le syllogisme pratique « remain irreductible to the Stoic approach according to the sequence leading from representation to action. This is the reason why we have renounced any comparativist perspective between Aristotle and the Stoa » (p. 521).

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