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Entretien avec Maxence Caron : autour de Philippe Muray, la femme et Dieu

Penser Muray

mercredi 7 décembre 2011, par Henri de Monvallier

Depuis sa mort en 2006 et la lecture publique de certains de ses textes au Théâtre de l’Atelier par Fabrice Luchini ces deux dernières années, la réputation de l’essayiste et philosophe Philippe Muray s’est considérablement accrue. Maxence Caron lui consacre en cette rentrée un essai original (Philippe Muray, la femme et Dieu, Artège), ainsi qu’un collectif qu’il a dirigé aux Éditions du Cerf dans sa collection « Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie ». Cette somme rassemble une quarantaine de contributeurs parmi lesquels Muray lui-même, à travers des extraits du Journal encore inédit qu’il tint pendant trois décennies. Il s’agit, à travers ces deux initiatives éditoriales, de prendre Muray au sérieux et de prendre la mesure de son œuvre qui s’est désormais imposée et, selon Maxence Caron, qui demeurera. C’est là pour l’auteur de Philippe Muray, la femme et Dieu un fait ne relevant pas de l’enthousiasme naïf mais de l’analyse stricte.

Actu Philosophia – Vous êtes philosophe, vous êtes écrivain, vous avez une œuvre personnelle, vous avez une pensée propre, que vous exposez notamment dans votre ouvrage La Vérité captive, sur lequel je vous avais interrogé ici même il y a deux ans. Vous êtes également poète, et romancier, avec un style caractéristique qui, au même titre que votre pensée, fait la cohérence de cette œuvre que nous voyons s’enrichir. J’ai donc envie de vous demander : dès lors que vous n’êtes pas simplement un commentateur, un interprète ou un simple exégète, quelle est en tant qu’artiste et philosophe vous-même votre relation à l’œuvre de Muray ?

Maxence Caron – La relation que j’entretiens avec l’œuvre de Muray est celle qu’organise d’elle-même la pensée – notamment telle qu’elle s’est établie il y a six ans lorsque j’écrivis cet ouvrage qui parut quatre ans plus tard en 2009, La Vérité captive. Je ne suis pas là pour encenser Muray ou pour le critiquer : je pense son symptôme, qui est celui, tout neuf, et (comme le dit le sous-titre de l’un des deux ouvrages qui vous intéressent ici) d’une « modernité réactionnaire ». La « réaction » que Muray porte en lui n’est pas celle d’un « réactionnaire », elle brouille de nombreuses cartes : il détourne la littérature à des fins positivistes et en vue de la rendre uniquement critique, ce qui rend toujours plus absurdes les thèses de ceux qui clamoreusement l’enferment dans l’imagerie d’un « littéraire », pour la raison pauvrement subjective qu’eux-mêmes sont incapables d’être un peu plus que des spécialistes et de s’approprier avec patience le philosophant palimpseste à l’œuvre chez Muray – sans même parler du « palimpseste » qui m’intéresse et qui se situe au-dessus ou en sous-œuvre de Muray.

Après avoir fait de la littérature une obsession antipoétique livrée à l’acidité d’un esprit critique qui voudrait être baroque mais plonge sa plume dans la modernité, Muray redéfinit le roman et produit dans ce domaine des œuvres dont personne ne reconnaît l’inédite et remodelante portée. On répète à satiété le slogan : « Muray pamphlétaire de génie, romancier raté »… C’est ne pas voir. Dans le meilleur des cas les amis de son œuvre admettent son activité de romancier comme une dévorante tentative échouée, puis se font de la littérature une idée (le monde est plein de gens qui se font des idées)… Au contraire, ces romans sont le résultat de sa recherche la plus secrète et la plus obsessionnelle, la plus secrètement aboutie et la plus ouvertement difficile, le résultat confidentiel de sa pensée la plus totale, le résultat d’une pensée profonde à son auteur, d’une pensée qui avance à pas de colombe et anéantit en l’occurrence de cet œuvre si cohérent toute forme de dualisme entre philosophie et littérature : cette doctrine est la première philosophie dont la conclusion entend déboucher sur la chronique raisonnée du monde au point d’en faire un roman, et sur le roman au point d’en faire une peinture de ce que Muray définit comme « l’après-histoire ». Je ne sache pas qu’aucun romancier de notre époque soit parvenu à penser la littérature avec le recul spéculatif qui, en fin de compte, parvienne à lui restituer un tel relief – relief que l’on peut lire dans le remarquable On ferme, injustement tu. La valeur du travail romanesque de Muray est ignorée, elle est considérée comme marginale alors que cette tâche lui est capitale ; et, tandis que se manifestent chez cet auteur les symptômes les plus intéressants d’une singularité qui nous aide à comprendre notre époque bien mieux que le contenu de l’œuvre qui en résulte, sans cesse l’on ressasse des banalités sur son très-exorable XIXe siècle à travers les âges, qu’il considérait à raison comme un mauvais livre.

La lecture de Muray n’avait pas sérieusement commencé. Quand on écrit quelque chose sur lui c’est pour entendre prouver que… c’est un écrivain (mot qui n’a par ailleurs aucun sens), un écrivain au sens pur (expression qui en a encore moins). Il était temps de rassembler à titre collectif ce que certaines intelligences de l’époque, quelles que soient leurs diverses sensibilités et leurs multiples préoccupations divergentes, peuvent dire de lui : j’ai pensé que ma collection serait parfaite pour ce travail d’avant-garde et j’ai voulu un tel travail autant qu’il est aujourd’hui possible ainsi que le diriger.
Il était temps, par ailleurs et à titre personnel, d’écrire un ouvrage afin de trouver ce que dit Muray, de découvrir le sous-œuvre d’une telle œuvre. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu dégager, en dehors des paraphrases scolarisantes et en montrant, comme dirait Lacan, l’insu que sait Muray, la cohérence de ce redoutable cas de modernité réactionnaire dont l’apparition, à travers ses virtuosités moins qu’à travers ses contradictions, dit beaucoup, en dépit qu’il en ait, le tournant historique auquel l’humain est confronté. Ce tournant historique, c’est ce que l’on appelle en ce moment, à tout bout de champ et comme si la chose était nouvelle, « la crise » ; par-delà tous les particularismes compartimentés que malencontreusement et contre soi s’impose de revêtir l’esprit (particularismes critique, sociologique, littéraire, philosophard, que sais-je encore…), j’ai exposé les antémémoriales raisons et origines de ce tournant dans d’autres œuvres.

AP – Maxence Caron, comment expliquer le regain d’intérêt que suscitent aujourd’hui la pensée et l’œuvre de Muray ?

MC – Même si en contrepartie l’on ignore à quel Dieu de la littérature il s’agit ici de se vouer (car, de l’aveu même de Muray dont c’est bien tout le problème, cette divinité demeure lointaine), il faut en revanche et en l’occurrence, pour répondre à votre question, rendre à César ce qui lui appartient.

Le regain d’intérêt, comme vous dites, que suscite l’œuvre de Muray a provenu d’abord très simplement et très concrètement de l’action et de l’enthousiasme d’un homme, Fabrice Luchini, qui l’a fait connaître à grande échelle. Il est de bon ton chez maints murayens aussi fervents qu’infralucides, de décrier le travail de Luchini au nom de la sempiternelle « dénonciation de la société du spectacle », que, par ailleurs, leur promiscuitant et festif éthylisme ne trouve curieusement point contradictoire avec leurs murayennes idolâtries… Quoi de plus étonnant qu’un imbécile ? Nombreux sont ceux qui voulussent que leur auteur de dilection demeurât leur propriété et ne fût donc pas lu, ce qui est une manière d’avouer qu’ils aiment au fond l’actuel état de ce monde qu’ils clament détester mais qui leur donne en contrepartie tous les prétextes à ne faire aucun effort de penser ; Muray a mainte fois croisé ses faux amis plus royalistes que le roi et dont le destin est d’illustrer la festivité en croyant la défendre, et c’est à l’endroit de cette population que, dans l’un de ses « anti-poèmes », il lance avec gouaille quelque chose comme : « Quand tout est terminé, il faut bien s’enfiler ».

AP – Quel est le sens de cette phrase sibylline ? Que peut-elle nous apprendre sur l’auteur de L’Empire du bien ?

MC – Tout l’intérêt de ces « vers » publiés par le dernier Muray (je les recompose pour la circonstance) est qu’ils sont à la fois une profession de foi à laquelle peut se ranger l’auteur et ce qu’il va dénoncer : la complexité du personnage s’ouvre, et ce que j’ai appelé sa « modernité réactionnaire ». Muray dénonce le devenir historique de ce qu’il porte en lui-même, il porte l’héritage d’années dont il assume les présuppositions conceptuelles et morales (les années 1970) mais dont il refuse la honteuse gabegie de conséquences homofestives. D’où cette ambivalence qui est en réalité la cohérence de la singularité murayenne lorsqu’elle s’illustre à travers son « Quand tout est terminé, il faut bien s’enfiler » : il déplore ce qu’il accepte, il accepte ce qu’il déplore. Cette phrase de Muray s’adresse ainsi comme dénonciation à ces jeunes bipolaires qui l’entourent, et comme résignation à lui-même dont l’ambivalence n’est pas schizophrénique mais surgit d’un rapport au sacré qui est particulièrement sous-terrain et ombragé.

Aucun de ses lecteurs n’a pour le moment regardé sa singularité autrement qu’à travers d’ennuyeuses questions café-commerciales comme celle du « rire », de l’« écriture » (passionnant l’écriture pour savoir si vous écrivez en écrivant), et autres ratiboisantes problématiques d’opposition entre pamphletages et romanesqueries. Quel ennui… Si l’on veut voir paraître le cœur d’une pensée, il faut d’abord lui ouvrir la poitrine. Si l’on veut connaître le cœur de certaine œuvre, il faut l’opérer d’elle-même, et tout prend alors sens. Y compris le drame que constitue pour les intégristes murayens la découverte de Muray par le public.

Que Muray soit découvert par le public, que la pensée de Muray jaillisse au centre de ce qu’elle méprise, est pour ceux-ci une sorte d’épreuve aussi insupportable que la société dont ils disent contester les valeurs… Contradiction ? Pas du tout, au contraire : bel enseignement sur l’œuvre à travers un snobisme nihiliste que suscite cette décision exclusivement critique et non contemplative qui attient à l’œuvre murayen : Muray affirme vouloir réveiller l’esprit critique, et il dénonce, mais c’est bien tout. Se réjouir même d’avoir réveillé cet esprit critique semblerait presque ainsi ne pas faire partie de ce que prévoit celui-ci… Et l’un des effets pervers de ce qui n’est pas une radicalité (au contraire) mais une facilité, est de provoquer chez une part de ceux que Muray intéresse un agaçant snobisme du pire (qui n’a pas échappé à l’intuitivité d’un Luchini dont la lecture mêlait sans aucune artificialité Muray à quelques rigolades du nouveau coiffeur pour dames, que je confesse avoir beaucoup lu à une époque où je pensais penser : Cioran). Aussi les amoureux de Muray affichent-ils quelque chose de la pensée de leur maître tout en affirmant uniment n’en rien maîtriser du tout, lorsqu’en critiquant la popularité croissante de Muray ils disent ainsi leur ivresse de la contestation solitaire, s’isolant dans leur coin avec l’œuvre murayen sous le bras. Ils ne s’éjouissent pas de voir plutôt s’ouvrir le lieu d’où parle la contestation, le paradis perdu que leur idole percevait et dont il ne s’autorise à parler qu’à la dernière page de Minimum respect, livre fondamental. Ils ne s’éjouissent pas de voir sur le monde outre-moderne l’action salutaire de cette rage de roi déchu ouvrant à pleine débauche de plume une mince et brève brèche, mais présente – d’où quelques-uns parmi le troupeau de pauvreté pussent jaillir par l’éveil que, talentueusement conjuguées, provoquent la lecture et la scène.

Aussi a-t-on entendu des choses qui se croyaient perspicaces mais qui n’étaient que mesquines et manquaient parfaitement l’essentiel, tandis que de Muray la langue de proue était servie par un interprète aux jambes agiles. Sans interprète enshowbizené, Muray eût assurément acquis son succès, mais aussi lentement qu’est sotte la société au sein de laquelle il a choisi de publier. Muray eût finalement atteint à un succès critique certain et, en un sens, unanime, mais au discret succès d’une œuvre de premier plan qui aurait été découverte en temps voulu et seulement par certains esprits – pas forcément les meilleurs. Un acteur célèbre a prêché Muray de manière populaire, et tous, les sots comme les moins sots, ont pu se faire une idée ; beaucoup d’intelligences l’ont entendu : c’est un événement qui, quoi qu’en dise aucune germanopratinesque afféterie favorable à l’auteur, demeure déterminant dans l’histoire de la réception de cette œuvre.

AP – Au fond, Luchini a donc plus servi Muray qu’il ne l’a desservi... De même que Lénine disait que la guerre était un accélérateur de l’histoire, on peut dire que Luchini a été un accélérateur de la réception de Muray dans le grand public (plus ou moins) cultivé. Mais, en même temps, Muray est mort il y a seulement six ans : cela veut dire qu’il a échappé, par le biais des lectures de Luchini, à tout « purgatoire ». Est-ce une bonne nouvelle ? Cette absence de période de transition ne peut-elle pas nuire paradoxalement à Muray sur la longue durée ? Ne faut-il pas craindre, du coup, un oubli plus tardif après un effet grossissant ? Ou bien, dernière hypothèse, diriez-vous que Muray a connu tout simplement ce « purgatoire » de son vivant ?

MC – En cette matière l’histoire n’offre aucune règle. Il n’est possible de n’en produire une, qui est celle de la systématique valorisation de l’imbécile, que depuis le triomphe des masses sur le peuple, et depuis l’accroissement, aujourd’hui même, d’un tacite oukase décrétant « l’écriture pour tous ». Il y a des époques où l’on ne passe pas à côté des génies ; elles sont nombreuses et politiquement diverses. La nôtre est en revanche caressée à cette seule fin de garder le lissé caractéristique de l’outre-modernité misosophe dont sourd la mise en valeur de la nullité appuyée sur une dogmatique de l’anomie.
Muray est effectivement sorti de l’informe avant que le temps ne fasse le tri à la place des intelligences. Devra-t-il payer cette grâce ? Il n’y a aucune raison. La réception de son œuvre aura une histoire : l’année dernière il y eut cette vague considérable et, bien sûr, aussi utile qu’artificielle, cette année les journalistes organisent à Muray une rentrée spéciale gueule de bois car beaucoup d’entre eux ne se sont pas remis d’avoir dû se livrer à l’organisation de cette reconnaissance obligatoire qui font désormais payer à leurs colonnes d’avoir été obligés par Luchini d’aimer Muray au risque de passer pour des imbéciles, et vous remarquerez que personne ne parle de la réimpression d’On ferme, par exemple. Tout cela s’équilibrera.

Vous parliez de purgatoire… Assurément, Muray a connu de son vivant un purgatoire, il n’a même connu que cela. Lui sait-on une période de particulier rayonnement ? Non. Il eut un relatif succès d’estime au cœur d’un silence qui diminuait un peu les dernières années. Cette petite estime dont il jouissait de la part d’un cercle était elle-même confuse car l’œuvre qu’il bâtissait demeurait aux yeux de tous dans une totale absence de définition. Nous commençons à voir qu’un sens s’y dessine, et que ce sens y est destinal.

Précisons à l’égard du purgatoire les parfois terribles présentations qu’aucunes traditions en donnent, qui affirment qu’il n’est ni plus ni moins que l’enfer avec l’espoir d’en sortir. Si l’on s’appuie sur cette manière de voir, Muray a vécu métaphoriquement cette sorte de purgatoire, car il avait conscience de son génie, il savait que son heure viendrait, mais il suscitait ces sortes de haines aux manifestations basses qui viennent faire souffrir la personne exceptionnelle dont l’intériorité est parfois, comme ici, singulièrement souffrante. Muray avait cette assurance sans hargne mais sans concession qu’un beau génie porte avec soi et qui irrite tant la masse de ses collègues normés. Cette assurance étant l’une des rares sérénités qui attient au volcanisme intime du génie, l’affirmation de cette assurance est d’autant plus agressive aux yeux des autres qu’elle n’agresse précisément personne qui ne veuille nier l’évidence. Nier l’évidence, c’est malheureusement le principal ressort de la bêtise, et ce fut ce que firent souffrir à Muray ses adversaires sans lui ôter, bien au contraire, la science de ce qu’il apportait et portait. Plongé dans cette épreuve, Muray avait la science du sens de celle-ci et savait aussi qu’elle était éphémère : il savait la valeur de son œuvre.

Un public restreint, varié, insituable, avait rencontré cette œuvre que l’on présente parfois bien trop rapidement comme un « discours de temps de crise », mais son échelle était franchement petite, ce pourquoi je décidai il y a plus de trois ans, bien avant qu’il soit question que soient dits quelques textes sur scène, de diriger dans ma collection du Cerf un grand « Cahier » sur Muray : les lecteurs étaient épars, on prenait Muray pour un journaliste de luxe ou un romancier raté reconverti en « essayiste » (ce mot affreux qu’une époque sans relief a inventé pour parler de ceux qui ne savent pas être philosophes), certaines attirances pour son œuvre étaient (et restent) pathologiques… Autrement dit un premier travail généraliste de mise au point m’apparaissait nécessaire, quoi que je pensasse par ailleurs de l’œuvre dont, dans le prolongement de La Vérité captive, m’intéressait surtout le symptôme.
Ce premier travail de mise au point se présentait dans un contexte de solitude, puisqu’il était le premier. Il ne fut pas toujours accueilli favorablement, comme on s’en doutera, même par ceux qui font publiquement la profession d’admirateurs lorsqu’une actualité s’éveille. Les choses furent longues, mais le travail sur cet auteur me semblait salutaire : il fallait rien moins que lui donner sa place, la première en notre temps, car, et je vous le dis d’autant plus objectivement que je ne partage pas sa pensée (un de mes récents livres le prouve qui analyse la sienne), à plus d’un titre Muray est aujourd’hui l’un de nos derniers écrivains. Qu’on ne vienne pas me fatiguer le colimaçon avec le bruit de je ne sais quel récent pléiadisé ou prix Bonel.

Evidemment, si Muray avait été un médiocre, il aurait eu plus d’honneurs ; il me fallut donc partir de zéro, afin de donner au moins de quoi commencer à travailler sur lui, et afin de mettre la pensée au travail sur un auteur dont le texte est un tel palimpseste. A l’heure où je parle, si je dis que Muray est un philosophe, il y a encore des personnes parmi ses adulateurs qui me houspilleront graveleusement. C’est vous dire l’urgence de passer d’une ambiance de nœud de vipères, qui était celle qui entourait sa figure lorsqu’il mourut, à la réalité du travail de la pensée. Il a fallu contribuer à donner à cette œuvre incontournable des lecteurs moins indignes d’elle. Vous savez le mot de Borgès sur la difficulté de trouver un bon lecteur… Il s’agit de donner aux bonnes volontés les moyens de commencer à penser.

Aussi faut-il par l’écriture chercher l’intelligence et la place historique d’une œuvre que les tics des habituels lecteurs et autres habitués qui ne veulent pas penser, empêchent de dégager. L’œuvre prend ainsi place d’une part dans un regard collectif, et c’est un des Cahiers de la collection que je dirige, d’autre part dans un ouvrage personnel, et il y a ce livre : Philippe Muray, la femme et Dieu. C’est dans cette pesanteur qui creuse des sols inconnus en s’appuyant sur l’espace, que l’on trouve la grâce d’un nouveau regard, et en l’occurrence d’un regard pour un nouvel auteur.

AP – A quoi ressemble ce lecteur de Muray qui admire Muray mais ne mesure pas cette dimension que vous affirmez ? Comment définir ces lecteurs de Muray ? Quel est leur profil ? Et que cherchent-ils en lisant cet auteur ?

MC – Les lecteurs admiratifs de Muray ne sont pas encore devenus des penseurs de Muray, car ils ne sont pas des penseurs. Muray leur est un moyen de dire quelque chose, de s’exprimer, mais pas une occasion de regarder la portée d’une œuvre et la signification de son contenu.

Ainsi, les lecteurs de Muray recouvrent parfois certaines figures caricaturales : il y a les fanatiques qui le connaissent par cœur pour n’en retenir que ce qui arrange leurs hémorragies préétablies ; il y a les individus scolaires, nativement sans reliefs, qui vont poussivement paraphraser ce que Muray a remarquablement écrit et qui contribuent ainsi par leur pulsion clarificatrice à opacifier un discours limpide en expliquant par exemple qui est « homo festivus » (la belle affaire…) quand la moindre page de Muray le dit parfaitement ; et il y a ceux qu’il n’intéresse pas de connaître cette œuvre autrement que pour la citer afin de faire un mot aux alentours de l’une de leurs pages ou de leurs interventions, et l’usage du jeu de mot murayen s’étend de ce que l’Alceste de Molière nomme le cabinet jusques au studio télévisuel en passant par le salon où l’on cause interlopesquement.

Le lecteur murayen est précisément celui dont Muray se moque : parmi les inconditionnels de Muray je ne connais quasiment que des festivistes ou des paresseux, incapables d’une vraie mauvaise humeur ou d’une belle puissance de travail – deux qualités dont le génie de Muray faisait montre et qui sont les conditions non suffisantes du génie.

AP – Sommes-nous spécialement sensibles au discours de Muray en temps de crise ?

MC – L’on peut aisément constater que la crise à laquelle semble répondre l’œuvre de Muray n’est pas tant celle qui nous entoure au moment précis de cette fin 2011 – celle que le tout-venant appelle lui-même « la crise » avec à l’esprit des idées fort mêlées et confuses. La désignation de cette « crise », aussi obsessionnelle qu’indéfinie, ne constitue guère un phénomène encourageant pour l’intelligence, car lorsque le sens commun s’empare d’une notion, ce n’est guère là pour sa conscience le signe d’une pensée prochaine… Et c’est peut-être ici qu’il y a crise : lorsque la notion de « crise » est devenue le doxique repère du sens commun.

Quand Muray parle de crise, c’est sur un autre mode, c’est sur les modes historique et « post-historique » – donc en s’inscrivant dans une tradition spéculative précise, qui reste le grand point d’ignorance des proto-exégètes fleurissants. La pensée de Muray prend des plis qui – n’en déplaisent à ceux qui veulent le classer au rayon littérature parce qu’ils préfèrent raisonner en chef de rayon plutôt qu’échapper à la bêtise de croire que la littérature et la pensée sont distinctes et à la naïveté d’ignorer que Balzac, Baudelaire et Proust ont d’abord reçu une formation philosophique – sont semblables à ceux mis en œuvre par chaque philosophe depuis L’Idée universelle de Kant, et en des termes ouvertement empruntés à Hegel, Marx ou Nietzsche. Muray a des gestes de pensée issus de Heidegger ou de Lacan – dont le double apport en matière de jeux verbaux le stimule profondément.

Les cadres parfaitement philosophiques au sein desquels Muray évolue, maints, qui ne mesurent rien de ce que signifie le cas Muray, veulent en ignorer la signification structurelle ou architecturale afin de se faciliter la tâche et de se goberger des virtuosités d’humeur de la pensée murayenne – pensée qu’à l’instar de petits universitaires dualistes, ils entendent enclaustrer et cloisonner : l’écrivain d’un côté, et pas question d’envisager un penseur indissociable de l’écrivain, même si l’on sait que Muray savait par cœur certains philosophes et certains théologiens. Surtout pas de figure pleine : cela fait chavirer les taxinomistes outre-modernes. Muray leur apparaît par commodité (car on ne va tout de même pas lire autant que lui pour essayer de le comprendre !) comme un « individu littéraire » à ranger au rayon des « écrivains » – je traduis : Muray connaît les mots, se soucie de faire brillant, il a tant de charmes pour certains qui veulent que tout va mal ou qui aimassent à avoir pour eux-mêmes un peu de virilité de plume… Mais ce sont les mêmes qui fussent particulièrement contrariés qu’ils eussent à penser ; donc il leur faut affirmer qu’il n’y a chez Muray surtout pas de pensée, ni encore moins une « philosophie » (quelle horreur, imaginez-vous, que ce mot de « philosophie » à l’époque où la littérature est une bamboche subjectiviste…). Ils ne savent pas – Nietzsche dirait qu’ils « ne veulent pas » – que Muray livre une pensée dont le résultat est remarquable pour la littérature comme pour la philosophie, une pensée dont le résultat est précisément la littérature, la littérature en une insigne forme romanesque qu’elle a perdue, qui hante l’exigence murayenne, et dont la singularité dût être regardée dans le sens profond de sa singularité. Qui a su voir que la pensée de Muray, sa conceptualité même, sa théorie du réel, sa dialectique très précise, sont mises en place afin de poser la critique comme un art de ronger qui lui est la littérature comme art de vivre ? Qui a su voir que la pensée de Muray va jusque-là ? Personne ; pourtant lui le savait, il le disait en des phrases plus mystérieuses qu’énigmatiques ; et c’est moi, l’un des rares à ne l’avoir pas connu parmi ceux qui écrivent sur lui, c’est un « étranger » qui, tout en critiquant cet œuvre que je regarde depuis des préoccupations que certains connaissent, c’est-à-dire d’assez loin, c’est moi qui dois déduire de cet œuvre de pareilles beautés, parfaitement névralgiques et parfaitement inconnues.
Plus remarquable que les beautés insoupçonnées se présente, si j’ose dire, la torsion interne de ce qui n’apparaît pas : l’on en est encore à aduler ou à détester et l’on ne voit pas qu’il y a un cas Muray dont le symptôme est un enseignement malgré lui. Le cas Muray, en nous enseignant son œuvre nous montre en lui-même une inattendue et surprenante porosité à cette époque qu’il hait.

AP – Il y a, selon vous, un « cas Muray » comme Nietzsche parlait d’un « cas Wagner ». Quel est ici le diagnostic ?

MC – Regarder en entier l’œuvre de Muray désigne, pour qui sait voir, la contracture faisant de ses mouvements littéraires autant d’essai de paralytique. Cette œuvre montre une passionnante arthrose à qui veut connaître notre époque, dont Muray est tout autant dénonciation que manifestation : l’absence totale d’esprit de recueillement, l’obsession rongeuse, cette écriture qui ne désire avoir lieu que sous la forme d’un rhumatisme baroque, et tant d’autres syndromes que je ne puis détailler ici. J’ai pour ma part voulu voir Muray en dehors des termes propres à Muray, car ils me sont apparus comme étant ceux de l’époque elle-même, l’outre-modernité et sa modernité réactionnaire : pour avoir une claire vision des deux, il fallait développer une pensée qui inclût le cas Muray et en déployât la symptomatologie. C’est fait.

AP – Pourriez-vous expliquer le lien que vous tissez entre les trois termes du titre de votre essai : Philippe Muray, la femme et Dieu ?

MC – Ce serait vous dire en quelques mots le contenu de tout un livre, et le fondement de toute la pensée de Muray mérite quelques instants de concentration sur quelques pages ! J’ai pour une fois écrit une œuvre qui fait mentir la réputation que l’on me prête puisque cette œuvre est assez peu volumineuse (je précise au passage et à ma décharge qu’à chaque œuvre, même volumineuse, il est impossible de faire plus bref sans faute de goût).

Aussi ne puis-je vous dire en quelques mots l’interaction de thématiques et le riche jeu d’échos qui bâtissent ici mon titre. Simplement ceci : Muray développe une œuvre critique et uniquement critique, et cet esprit d’absence à toute méditation possède une cause métaphysique que l’intéressé perçoit peu à peu. Cette cause je la perçois pour ma part dès le pénultième chapitre du XIXe siècle à travers les âges, où le sens de la littérature, dans l’analyse de la figure de Balzac, subit un détournement considérable. La physionomie des Exorcismes spirituels est le résultat de ce détournement et le petit ouvrage versifié, quasi-terminal, Minimum respect, en est l’achèvement – auquel personne ne veut pour le moment accorder ses dimensions fondamentale et testimoniale. Minimum respect : l’ouvrage tendu et contradictoire, qui, dans ses luttes irrévérencieuses et pornographiques, s’achève inattendu sur une page mystique… On ne voit ce livre que comme un jeu et on le lit comme un jeu et l’on y fait des jeux (« musiques », « chansonnettes », etc.), Muray lui-même s’étant prêté à ce jeu avec d’autant plus de conviction qu’il savait bien, en homme pudique sur sa relation à l’Essentiel, que, pour brouiller les pistes et préserver ainsi sa pudeur, il fallait avoir l’air d’avoir jeté sur le marché un texte sans sacralité, un texte ouvert aux injures. D’où ce livre tissé de provocations prosodiées dont le texte fût susceptible de se voir trituré dans tous les formats afin que l’on crût à son absence d’importance littéraire, et afin que personne n’ait trop idée d’aller y regarder de trop près : on pourrait y voir que Muray à la dernière page d’un long poème qui clôt l’ouvrage, y parle de Dieu comme Père, et de son Royaume…

AP – Il y donc, selon vous, une logique d’ensemble de l’œuvre de Muray. C’est le point sur lequel vous insistez dans votre essai.

MC – Vous savez bien que je vois du Logos partout, et que tout me pullule de Sens avant même la formulation de la moindre parole humaine ; vous savez que toute vision me saute à l’oreille ! Y compris Muray et le sens de sa servitude volontaire.

Dans ce parcours thématique qui va du XIXe siècle à Minimum respect, il y a une courbe parfaitement claire, qui oscille entre une sourde plainte geinte par un tacite souci religieux en constant travail d’auto-désamorçage, et l’Éden de substitution qu’en contrepartie une certaine et complexe présence féminine est censée s’adjoindre Muray pour obtenir tel type également complexe de rapport au divin. De cette relation à la femme et de cette relation à Dieu naît toute la façon dont l’écriture de Muray se comporte. C’est ce que j’ai pu constater de manière troublante tant cette lecture des esquives propres à Muray éclairait remarquablement son propre œuvre en entier et dans le détail, désignant ses belles singularités, mais aussi et surtout ses impossibles recherches, autant que, dans tel choix, ses inévitables misères.

AP – Contrairement à bien d’autres qui s’en font un titre de gloire et de noblesse intellectuelle, vous n’avez jamais rencontré ni connu Muray. Il est mort alors que vous aviez trente ans, en 2006. Vous auriez donc pu tenter de prendre contact avec lui. Quand avez-vous, sur le plan strictement biographique, lu son œuvre ? L’avez-vous découvert tout seul ? Qui vous en a parlé ? Avez-vous eu l’envie d’entrer en contact avec lui d’une manière quelconque de son vivant pour lui faire part de votre admiration et rencontrer un grand écrivain en chair et en os ?

MC – Pour que je désirasse le rencontrer, il aurait fallu que ne me fût pas totalement inconnue son œuvre. Mais figurez-vous que six mois avant sa mort, je n’avais jamais entendu parler de Muray. Symboliquement, il y a là une certaine signifiance… Étant sorti de l’université comme une créature déjà assez atypique – à la fois ce rupin administratif fardé de son cursus honorum et de ses décorations académiques, et ce libertaire féru de lectures dadas – j’ai laissé derrière moi le fatras académique, et j’ai approfondi une personnalité qui est celle d’un chrétien pétri de surréalisme et réfractaire à toute doctrine de droite : cette personnalité intellectuelle (ce tableau de moi-même que je porte en permanence et qui) aurait dû me faire rencontrer naturellement, car dans ce domaine il n’y a pas de hasard, l’œuvre de Muray comme j’ai croisé et comme j’aime celles de Breton et de Hegel, de Claudel et de Marx, de Rimbaud et de Pascal, mais je n’ai curieusement jamais croisé le moindre des Exorcismes spirituels… Étonnant…

Je tape en ce moment mon Journal à la machine en vue de la prochaine publication d’une « époque », ou d’une autre ; j’ai déjà saisi quelques années, mais je suis récemment tombé sur la date où j’ai entendu pour la première fois parler de Muray, c’était en octobre 2005… Muray est mort le 2 mars 2006, dont je n’ai pu commencer à lire l’œuvre qu’après avoir écrit La Vérité captive, travail accompli en novembre et décembre 2005. Je n’ai lu mes premières lignes de Muray qu’au moment où il mourait… Étonnant, vraiment…
Étonnant ? Au contraire, qu’un bonhomme de mon genre ait pu ignorer l’existence de l’œuvre murayen en dit long : même si serait injuste de se complaire aux généralités, ne pas dégager quelques constantes serait refuser l’évidence, et Muray (c’est la raison pour laquelle j’ai œuvré sur lui, dont il fallait libérer le concept) était surtout et injustement lu dans ces sortes de milieux qui râlent et cherchent toujours des causes prochaines aux décadences ; il était peu lu par de beaux esprits, par ceux qui pensent et savent découvrir la profondeur historique au cœur de laquelle cet auteur cherche la physionomie de son époque. L’œuvre de Muray était prisonnière d’une majorité de lectures incultes et déclinophiles, absentes à toute réelle volonté de penser, cherchant les causes dans la « vilaine modernité », dans les mauvais choix politiques etc., dans les derniers événements pénibles, brefs, par ceux qui lisent les journaux et à partir d’une cause invente toutes ces âneries qui se croient raisonnantes et qui vont chercher dans Muray de quoi alimenter leurs démangeaisons d’extrémistes dangereux. Cette belle œuvre se tenant jusqu’alors en une sorte de prison de mauvaises intentions lectorales et qui prennent souvent la forme de groupes politiques assez néfastes que ne dérange nullement de confondre leur grégaire conservatisme traditionaliste avec le bel et classique anarchisme baroque d’un noble auteur rétif à la bêtise – cette œuvre ne pouvait tomber entre les mains d’un bonhomme comme moi : un philosophe mysticisant et poète amoureux de surréalisme, un chrétien d’« humanisme intégral » comprenant que Maritain soit le digne filleul de Bloy, un amoureux de saint Augustin à qui il est naturel de voir le précurseur de Lacan qu’il inclut déjà, on pensera ce que l’on voudra de lui, c’est-à-dire de moi, on pensera ce que l’on voudra de cet éclectisme, mais on verra qu’une telle suite dans les idées hétéroclites ne pouvait s’accommoder de cette vilaine ambiance de droite au sein de laquelle étaient la plupart du temps lus les livres de Muray. Aussi m’était-il impossible de rencontrer cette œuvre à moins de fréquenter tel ou tel de ces milieux dont on comprendra aisément que je les abhorre, et je n’ai pu croiser l’œuvre de Muray qu’au moment où son célèbre livre d’entretiens avec Elisabeth Lévy, Festivus festivus (paru précisément en 2005), a fait sortir cette œuvre des sentiers mal battus non seulement par des lecteurs vulgaires mais encore par des ennemis qui faisaient tout pour la laisser à ce lectorat. Festivus festivus a un peu déclaustré la situation, et rendu Muray quelque plus célèbre, de sorte qu’un profil universaliste comme le mien, éduqué, formé et pensant aux antipodes de ceux à qui était laissé l’auteur, puisse en faire finalement la connaissance.

Aussi, mon dernier ouvrage, Muray, la femme et Dieu, qui, entre autres multiples éléments neufs, peint un Muray athée pratique, un Muray apolitique mais éperdu parmi un christiano-positiviste stylistique de dénonciation, un Muray qui par amour pour une illusion de structure s’empêche tout regard d’Éden autrement que fugitif et terminal, etc. – ce livre décevra l’homme de droite qui lit Muray depuis dix ou vingt ans… La double tâche que j’ai entreprise, ce livre et le grand collectif aux multiples sensibilités antagoniques, fut une façon de répondre au résultat d’une prise de conscience : contribuer à ce que l’œuvre d’un incontournable écrivain, incontournable pour des raisons que nous ne connaissons que superficiellement, s’ouvre à tout lectorat.
Alors l’on dira que d’un strict point de vue chronologique abstrait, j’aurais pu rencontrer Muray. Mais il y a des lignes de sens. Mon paradoxal tempérament d’homme de gauche individualiste, qui me montre coutumièrement détesté d’à peu près toutes les cervelles pataugeant consciemment ou non dans quelque marmelade partisane, n’était certes pas susceptible de rencontrer un homme (aussi génial soit-il et à moins d’un pur hasard auquel je crois peu) avant qu’il ne soit libre de certaines multiformes confiscations non pensantes dont les gestes me sont contraires et que mon actuel travail sur Muray a définitivement éreintées afin de situer précisément l’œuvre murayen dans sa dimension véritable. Etant donné ma sensibilité universaliste, je ne pouvais rencontrer cette œuvre avant qu’elle n’accède à l’espace de jeu où évolue cette liberté que j’ai choisie depuis toujours pour mon propre travail, cette liberté qui est précisément celle de l’universalité. Muray se trouvait bien évidemment dans cette universalité, mais les circonstances, c’est-à-dire certains de ses lecteurs, et certains de ses ennemis, ne permettaient pas à l’universalité de Muray de faire entrer son génie dans la phénoménalité. Cette phénoménalité n’est pas forcément celle du nombre, elle est celle de la qualité du divers des personnes touchées par une œuvre ; l’universel n’est pas le général. Ayant mis par nature tant de temps à rencontrer l’œuvre de Muray accidentellement obnubilée par un public contresensément majoritaire, je ne pouvais évidemment pas rencontrer Muray qui allait mourir quelques jours après que j’ouvrais pour la première fois l’un de ses livres…

Contrairement à maint désormais mû en quelque Madame de Villeparisis prise à rebrousse-poil, je n’ai donc jamais rencontré l’homme Muray – et l’on comprendra qu’en mon âme et conscience, pour ce qui regarde l’affaire de l’art et de la pensée, je ne regrette nullement cette virginité événementielle. Ma relation avec la figure de Muray demeure ainsi neutre et d’un sculpteur : je dégage la forme qui est prise dans la pierre des présupposés, y compris ceux que l’auteur a parfois et fort complexement entretenus sur lui-même.
S’il faut résumer l’atmosphère méthodologique qui se dégage de cette part de mon travail qui aura concerné Muray, laissons-en le soin à cette phrase de Chantal Delsol : « L’ouvrage de Maxence Caron a le grand mérite de marier l’admiration à la critique lucide ». Il n’y a pas d’autres tâches que cet oxymore pour un penseur dont l’oreille écoute au-dessus des distinctions artificieuses entre littérature, art, théologie, poésie, philosophie : penser signifie bien laisser rayonner tel cas afin que surgisse ce qui est admirable au sens le plus honorifique tant qu’au sens le plus décevant, ouvrant ainsi dans le même temps que celui de l’admiration, et en un paradoxe, celui de la lucidité.

AP – Comment caractériser le rapport de Muray à la religion ? Comment concilier ce qui semble être chez lui du catholicisme et le fait qu’on ne ressent chez lui aucune espérance ?

MC – Cette question de l’usage du catholicisme chez Muray est capitale. Elle est résolue dans l’essai pour quoi j’épanche ici quelques propos. Muray n’est pas catholique, et son œuvre a une forme exclusivement catholique. Comment comprendre cette attitude positiviste qui instrumentalise la religion au service d’une cause ? Lorsque tel comportement apparaît en politique, on pense à des individus qui pour ma part me dégoûtent, notamment à un Maurras qui avait fait de son immonde ligue d’Action française, dont restent malheureusement quelques bribes, une dynamique application de ses principes positivistes pour qui la violence des moyens ne posait pas de problèmes.

Mais chez Muray, l’instrumentalisation de la religion a une fin littéraire, et jamais politique ; et Muray a beau s’enfermer dans la misère, il ouvre le recul du grandeur qu’il faut pour la décrire avec le faste baroque et un détachement aristocratique qui ne se commet jamais avec l’action. Son positivisme d’instrumentalisation n’a donc rien à voir avec ce qui dans cette matière a pu sévir sous des traits maniaques.
La relation de Muray au religieux a un sens fort complexe, elle dit tout, et elle n’exclut pas un mysticisme celé avec lequel l’auteur entretient une relation également complexe, mais tellement éloquente qui dit tout le sens de son œuvre… Cette singularité de Muray, plus que le brio de son œuvre, m’intéresse comme révélateur d’une décision métaphysique dont le sens intrinsèque est biaisé ; et la théorie de la post-histoire m’intéresse comme symptôme historique au sein de mon Système de la Différence fondamentale qui contient lui-même une anhistorique pensée de l’histoire : le cas Muray y est soluble, et ses chatoyances simultanément.

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