ISSN 2269-5141

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Jérôme Laurent : L’éclair dans la nuit.

Plotin et la puissance du Beau

lundi 19 décembre 2011, par Thibaut Gress

Jérôme Laurent, professeur de philosophie à Caen, vient d’éditer une série de cours consacrés à Plotin aux belles éditions de la Transparence [1]. Il s’agit là à la fois d’une introduction à la pensée de Plotin et d’une étude claire et précise de la manière dont Plotin pense la puissance du Beau, le tout exprimé avec la vivacité de la parole que suppose l’oralité d’un cours. En outre, Jérôme Laurent n’est pas homme à publier tout et n’importe quoi, réservant à la sphère publique ses recherches les plus abouties, si bien que chacun de ses ouvrages constitue le produit d’une maturation réelle dont le lecteur ne peut que se délecter. Ainsi étaient-ce les cas des Fondements de la nature selon Plotin [2] et de l’excellent La mesure de l’humain selon Platon [3]. S’ajoutent à cela ses traductions des Traités 1, 26 et 31 de Plotin parues dans la nouvelle édition en GF, autant d’activités qui font de Jérôme Laurent une des figures majeures des recherches plotiniennes en France. Disons-le d’emblée, les leçons qu’il publie aujourd’hui à la Transparence sont à la hauteur de ce que l’on pouvait espérer et prouvent, si besoin en était, que les cours des grands professeurs sont parfois tout aussi utiles, sinon davantage encore, que ne le sont bien des ouvrages écrits à l’ombre de l’enseignement.

A : Le problème du public et la structure des cours

Les cours sont organisés selon quatre moments ; le premier est formé par une introduction qui dresse un portrait général de l’hénologie plotinienne, et qui s’avère particulièrement utile pour qui ignore tout, ou presque, de Plotin. Le novice y apprendra les bases de la pensée plotinienne tandis que celui qui entretient déjà une certaine familiarité avec l’auteur des Ennéades tirera profit des rapprochements opérés avec Bergson, Heidegger ou, bien plus encore, des analyses consacrées à Léon Chestov. La nécessité d’introduire auprès d’étudiants n’étant pas nécessairement au fait des textes plotiniens des indications générales, semble spécifique à la dimension propédeutique des cours, et permet de préciser ce que bon nombre d’ouvrages universitaires se dispense d’évoquer, misant sur une connivence avec le lecteur dont on présuppose déjà un certain nombre de connaissances. Avec cette introduction, Jérôme Laurent prouve que l’on peut s’adresser à plusieurs publics différents, et ce sans jamais rien renier de la rigueur inhérente aux grands professeurs.

Le premier chapitre constitue une analyse serrée du traité I (Ennéade I, 6) que l’auteur avait traduit en GF. La question centrale de ce Traité est celle de l’expression de la beauté ou, plus encore, de la manifestation corporelle de celle-ci. « la question de la beauté est pour Plotin celle de l’expression de l’incorporel par le corporel. » [4] Il n’est en effet pas évident que la beauté incorporelle puisse trouver à travers les corps une manifestation adéquate si bien que la question de l’expression devient centrale au sein de ce Traité qui, tout à la fois, insiste sur la présence mondaine de la beauté et en même temps rappelle combien il est nécessaire de ne pas associer la beauté aux corps eux-mêmes dans lesquels elle se manifeste. En d’autres termes, que la beauté se manifeste ne signifie en aucun cas qu’elle s’identifie à ce à travers quoi elle se manifeste.

Le second chapitre, sans doute plus technique encore, analyse le Traité 31 (Ennéade, V, 8), et s’enracine dans une compréhension inaugurale des différentes hypostases, problématisant autour de la notion de « monde », et interrogeant les écarts entre Plotin et Platon quant au statut du cosmos noétos. Mais la majeure partie de l’analyse se trouve consacrée à la question de la « manence », c’est-à-dire à la stabilité de l’être, le repos de l’être en lui-même, si bien que ce second chapitre constitue l’objet d’une spéculation assez poussée quoique fort accessible, remplissant ainsi les conditions de ce que doit être un bon cours.

Enfin, une conclusion assez brève mesure le sens de l’hénologie chez Plotin, et insiste sur la dimension de purification que nécessite la conversion de notre âme. Il s’agit donc d’ouvrir des perspectives à partir du Beau vers l’hénologie comme telle et de penser celle-ci à partir de ce que les réflexions sur le Beau rendirent possible.

B : Beauté plotinienne et hénologie

Le thème le plus transversal de ces leçons, contrairement à ce qui pourrait être attendu, est peut-être moins la beauté comme telle que l’Un, auquel Jérôme Laurent, fidèle en cela à Plotin, revient sans cesse. C’est même l’Un qui ouvre l’introduction et la présentation des cours. « l’Un est l’éternelle ouverture du monde à sa propre manifestation, aussi bien dans sa splendeur sensible (le cosmos où nous vivons) que dans sa pureté intelligible et spirituelle. Plotin est le penseur de la réalité intégrale, cherchant à rendre compte à la fois de la vie de notre intelligence, image et partie – d’une certaine façon, de l’intelligence divine et de la vie de notre corps. » [5] En réalité, si l’hénologie occupe une telle place, c’est qu’il faut comprendre la difficulté de la manifestation et donc comprendre l’unité fondamentale sans laquelle les corps ne pourraient guère exprimer de l’incorporel. De ce fait, si les corps peuvent exprimer une beauté incorporelle, il faut commencer par l’étude de la manifestation du monde à l’aune de l’hénologie. En outre, si cette dernière occupe une telle place, cela signifie qu’elle fait l’objet d’un discours possible, et que l’Un n’est par conséquent, pas totalement relégué dans les sphères de l’ineffable. Plotin utilise certes souvent la voie négative mais elle n’est négative que pour notre entendement ou pour notre dianoia précise Jérôme Laurent : « cette négativité n’est que le revers d’une éminence. Il y a assurément aussi une « théologie positive » chez Plotin, car l’Un n’est pas seulement « ineffable » ou « au-delà de l’être », il est aussi présenté selon la causalité. C’est alors l’âme inspirée qui peut comprendre cette puissance de l’Un, non pas la discursivité ordinaire, mais la pensée qui éprouve aussi de l’amour pour le premier dieu (…). » [6]

Il s’agit alors de bien comprendre la visée même de la pensée plotinienne, que Jérôme Laurent appréhende à partir de la notion d’éveil. « L’opposition de la veille et du sommeil est décisive pour comprendre le mouvement de conversion de l’âme vers l’Un ; Léon Chestov y voyait même « la clef de la philosophie de Plotin ». » [7] En se convertissant, l’âme peut ainsi se détourner de ce qui est corporel et se rapporter à l’incorporel, à la Forme intelligible qui, pourtant, se manifeste au sein des corps. Il y a presque une dimension indicielle du corps chez Plotin, avec cette difficulté inhérente à tout indice voulant que l’on prenne souvent l’indice pour la fin elle-même, et que l’on oublie de regarder en direction de ce que désigne l’indice.

Cette importance de l’hénologie chez Plotin permet de comprendre ce qui sépare l’esthétique plotinienne de l’esthétique stoïcienne : celle-ci repose sur l’équilibre des parties, sur l’harmonie générale de chaque partie ; en revanche, l’esthétique plotinienne consiste à penser l’expression de l’unité par la médiation des corps. « Venant de la puissance de l’Un et de l’activité de l’Etre-intelligible, la Beauté a un lien essentiel avec l’unité, ce qui justifie aux yeux de Plotin une critique de la conception ordinairement admise à son époque. » [8] On retrouve ainsi cette idée d’une beauté qui est éclat de l’Un, claire manifestation de l’Un.

Cette réflexion sur l’Un s’accompagne, dans le second chapitre, d’une certaine insistance, initiée par la fin du premier chapitre, sur la purification. Le sens de la célèbre formule du « sculpte ta propre statue » s’éclaire à partir de la notion de purification : il s’agit, là encore, de tendre son âme vers l’Un, et de ne pas en rester à cette matière brute et non affinée, c’est-à-dire à cette impureté du difforme. Toute la difficulté consiste alors à comprendre comment la stabilité, le repos de l’Un peut être atteint par un mouvement de purification, comment le repos peut être atteint à partir de la négation même du repos. Jérôme Laurent explique dans de lumineux passages l’importance d’une purification qui soit epibaseis, hidruseis (élans, repos). Et comme pour mieux faire comprendre ce paradoxe, Jérôme Laurent précise que le fait d’être hidrumenon dans l’intelligible, c’est le fait d’y être, comme quand nous disons : « j’ai compris ! »

Nous comprenons ainsi, par cette omniprésence des références à l’Un, ce qu’est la Beauté intelligible ; celle-ci ne se peut constituer pleinement que par l’éclat de l’Un, dans la mesure où cette unité constitue cela même qui éclaire les Idées. La Beauté intelligible n’est claire que dans la mesure où elle reçoit son éclat de l’Un, telle est la thèse qui se laisse comprendre au terme de la lecture de ces leçons, ce qui revient à dire qu’il faut rendre visible la Beauté qui ne se montre pas par elle-même. « Sans l’horizon lumineux de l’Un-Bien, les Idées ne verraient plus, ne se verraient plus, et finalement auraient le même statut que les pierres dans le monde sensible. » [9]

C : L’initiation à la beauté

Si l’Un éclaire l’Idée du Beau, c’est-à-dire la beauté intelligible, encore faut-il comprendre comment on parvient à cette dernière. Sans doute est-ce là le rôle des corps et, plus généralement, du monde. Il ne s’agit en aucun cas de considérer que, chez Plotin, la beauté n’aurait de sens qu’intelligible, dans la mesure où elle se manifeste. « La beauté est pour Plotin une dimension fondamentale du monde qui suppose une réflexion sur les principes du monde. » [10] En d’autres termes, ce qui se manifeste dans les corps incite à se demander pourquoi l’on observe cette manifestation puis à comprendre comment cette manifestation est possible. Cela permet d’introduire une initiation par laquelle la beauté des corps invite à penser la Beauté intelligible qui, elle-même, ne peut être comprise que par l’éclat de l’Un.

Cette initiation impose de produire une différenciation très nette : le corps n’est pas la matière. La matière est en effet mauvaise, chez Plotin, au sens où elle souffre d’un manque précis, celui de la Forme. La matière est ce qui est sans forme, à l’image de la khorâ chez Platon (cf. Timée, 52), tandis que le corps est ce qui peut, précisément, accueillir la Forme. Plus simplement, c’est le corps et non la matière qui accueille la Beauté, de sorte qu’il convient en permanence de ne pas réduire le corps à la matière. Le monde sensible, en tant qu’il peut être beau, doit dès lors être davantage pensé comme corporel que comme matériel, puisque il entretient avec le monde intelligible une certaine unité, dont il est l’image transposée dans l’espace et le temps.

Pour autant, il convient de bien mesurer les différentes formes de beauté que réfléchit Plotin. Ainsi que nous venons de le rappeler, il y a d’abord un niveau corporel qui ne saurait être réduit à la matière. Mais est-ce à dire que le corps ne présente rien de matériel ? Une telle thèse serait sans aucun doute insoutenable, de sorte qu’il faut affirmer cette position complexe quoique logique, selon laquelle le corps accueille la forme et et se compose avec la cause matérielle. En d’autres termes, le corps n’exclut pas la matière mais exclut que celle-ci accueille par elle-même la forme. Dans le cas de l’œuvre d’art, la pensée de l’artiste doit, elle aussi, se rapporter à la forme : elle s’y rapporte précisément comme projet à réaliser. Enfin, il y a l’art comme tel, l’art en tant qu’art, c’est-à-dire l’intelligible lui-même. Les trois niveaux de la beauté – corps, pensée, art en tant qu’art –, permettent ainsi d’établir une hiérarchie au sein même de la beauté, dont le sommet est cette Beauté intelligible elle-même. « L’originalité de Plotin, analyse Jérôme Laurent, est de penser que ces logoi correspondent aux règles de l’art divin, c’est-à-dire au contenu de la pensée de l’intelligence hypostatique. Nous retrouvons ici l’idée selon laquelle l’art supérieur est synonyme de la sagesse divine. » [11]

Conclusion

Nous ne saurions donc trop recommander ces leçons qui constituent une étude tout à fait rigoureuse et éclairante de la beauté chez Plotin ; la multiplicité des textes plotiniens qui y sont consacrés, et la difficulté intrinsèque d’ordre spéculatif que, bien souvent, ils contiennent, nécessitent un guide de lecture qu’offre avec talent Jérôme Laurent. Le livre déjà très ancien d’Eugénie de Keyser [12] ne parvenait pas à dissiper les ambiguïtés des textes plotiniens, car il partait d’un présupposé sans doute excessif : « Il nous semble, écrivait l’auteur, que pour savoir ce que Plotin pensait réellement des arts comme tels, une séparation rigoureuse entre les objets élaborés par l’homme et ceux qu’offre la nature doit être opérée. » [13] En instaurant dès le début une scission au cœur même de la beauté, l’auteur s’interdisait de penser ce qui faisait l’unité de la beauté, alors que Jérôme Laurent opère la démarche symétriquement inverse, en ramenant sans cesse la beauté, quelle qu’en soit sa forme, à l’Un : cette source hénologique de toute beauté confère à ces leçons leur intelligibilité et en font un outil d’approche de l’esthétique plotinienne aussi accessible qu’opérant.

Notes

[1Jérôme Laurent, L’éclair dans la nuit. Plotin et la puissance du Beau, La Transparence, Chatou, 2011

[2Jérôme Laurent, Les fondements de la Nature selon Plotin, Vrin, 1992

[3Jérôme Laurent, La mesure de l’humain selon Platon, Vrin, 2002

[4Jérôme Laurent, L’éclair dans la nuit, op. cit., p. 40

[5Ibid., pp. 11-12

[6[Ibid., p. 18

[7Ibid., p. 29

[8Ibid., p. 59

[9Ibid., p. 177

[10Ibid., p. 74

[11Ibid., pp. 127-128

[12cf. Eugénie de Keyser, La signification de l’art dans les Ennéades de Plotin, Louvain, 1955

[13Ibid., p. 11

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