ISSN 2269-5141

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Yves Michaud : Qu’est-ce que le mérite ?

samedi 31 décembre 2011, par Nour el houda Ismaïl-Battikh

La réédition dans la collection « Folio » de l’ouvrage d’Y. Michaud, Qu’est-ce que le mérite ? [1], présente le double intérêt de rendre accessible au plus large public une étude dense et informée des mutations historiques et philosophiques de la notion de mérite, et simultanément, de proposer un retour critique sur la promotion ininterrogée d’un concept omniprésent dans notre vie publique, et particulièrement symptomatique du discours politique récemment déployé. Il y a en effet une « actualité » du mérite, et l’ouvrage fut initialement publié à mi-mandat de la présidence de N. Sarkozy [2], dont le slogan : « Travailler plus pour gagner plus », a constitué le leitmotiv d’une campagne obnubilée par la thématique du mérite. Faire retour sur cette catégorie portée à l’avant-scène du discours politique et social et dont est lourdement lestée la mentalité ambiante, comporte donc un intérêt certain. Dans un style pédagogue, analytique et instruit, agrémenté de quelques touches offensives et acerbes caractéristiques du chroniqueur et observateur critique de l’actualité que se plaît à camper Y. Michaud dans son blog « Traverses » [3], l’ouvrage se propose d’accomplir une généalogie critique remontant aux sources de ce retour en force du mérite, du travail et de l’effort, dans le discours politique et dans l’opinion.

De là la teneur dénonciatrice de certaines analyses émaillant l’ouvrage : dénonciatrice à l’égard des inégalités économiques, culturelles et sociales profondes que camoufle pudiquement la notion de mérite ; dénonciatrice à l’égard de nos propres inconsistances, lorsque nous conférons à la valeur du mérite une impossible fonction de révélation de nos responsabilités ; dénonciatrice à l’égard des pâles substituts que notre temps propose en guise de « critères » du mérite, faute de parvenir à mieux en déterminer la substance — ces ersatz étant hâtivement identifiés dans l’effort, l’argent et la renommée.

Qu’est-ce que le mérite ? est ainsi un ouvrage nourri, argumenté, quoique hétéroclite, parcourant successivement la longue histoire de la notion de mérite dans ses multiples métamorphoses. Car il est bien question des métamorphoses du mérite, à la faveur de sa double confrontation avec l’exigence de l’idéal méritocratique et la notion d’égalité d’une part, puis, à l’occasion de l’analyse de sa teneur morale ou du moins, de ce qu’il en reste, d’autre part. Mais précisément, à mesure que se découvrent les métamorphoses diverses du mérite, c’est sa dénaturation qui apparaît, voire sa dépossession de toute substance concrète et consistante. Le mérite est devenu une chimère, pis, un « cache-sexe » [4] des inégalités criantes qui travaillent nos sociétés.

Dans ces conditions, quelle légitimité reconnaître à l’usage de la notion de mérite ? Référer au mérite a-t-il encore un sens, une fois assumée la perspective sceptique brisant l’idole de l’idéologie méritocratique, dont l’auteur exhibe les incohérences et les impasses ? C’est précisément l’étrangeté de ce retour au mérite que relève Y. Michaud, en soulignant que l’engouement actuel pour cette idée ne recouvre point tant la reconnaissance de la valeur morale individuelle ou de la perfection d’accomplissements humains, qu’il n’ouvre bien plutôt la boîte de Pandore des revendications rétributives et matérielles. S’il est vrai que nous continuons d’invoquer la valeur du mérite, il faut en réalité reconnaître, selon Y. Michaud, que ce mérite n’existe désormais, que sous une forme doublement abâtardie : l’exigence républicaine dans laquelle il prend place s’est appauvrie pour nourrir l’aride affirmation de mérites individuels dont on attend un salaire (sous la forme vulgaire de l’argent et de la renommée) ; d’autre part, notre conception des actions méritoires n’a plus d’horizon éthique ni religieux, elle est strictement individualiste : chacun est méritant à quelque égard, en vertu de sa seule individualité — comme l’exprime ad nauseam, le funeste slogan publicitaire : « Parce que je le vaux bien ! ».

1) L’idéologie méritocratique

La première partie de l’ouvrage étudie les principes et les justifications de l’élitisme républicain, dans la double mesure où la référence au mérite y est centrale et fondatrice, et où notre conception actuelle du mérite s’inscrit sciemment dans une histoire courte qui commence avec la Révolution française.
Il s’agit d’abord de prendre acte d’un constat : lorsque nous faisons référence au mérite, c’est pour faire jouer le faire contre l’être, récuser toute attribution de valeur individuelle sur la base de la reconnaissance d’un statut hérité ou de la possession de privilèges. La conception démocratique du mérite entend établir un lien direct entre la valeur des individus et leur responsabilité ; entre leurs efforts et performances d’une part, et les positions sociales qui leur sont attribuées, d’autre part. En contexte démocratique et républicain, la notion de mérite est donc indissociable d’une perspective égalitaire, et conduit à concentrer l’attention sur la relation entre mérite et égalité.

Deux mutations ont conduit à la promotion d’un tel principe du mérite : « la victoire des idéaux égalitaires, d’une part ; des changements dans l’organisation technique et cognitive de la société, d’autre part » [5]. La méritocratie doit donc autant aux idéaux égalitaires qu’au développement de besoins en compétences scientifiques, techniques et administratives. Il a fallu que la société connaisse un besoin croissant en compétences, pour que s’affermisse la référence au mérite sous la forme première d’une reconnaissance des « capacités », « vertus » et « talents », c’est-à-dire de dispositions à l’action et à la performance — le terme de « mérite » ne s’imposera en tant que tel qu’au début du XIXe siècle. Ainsi, la définition d’un nouvel ordre des talents aboutit notamment à la formulation de l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, lequel stipule que : « Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux [la loi], sont également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents » [6]. Il s’agit donc de ne tolérer pour unique principe de distinction entre les citoyens, que leurs talents et vertus : « les fonctions publiques doivent aller au mérite » [7].

Dès lors, s’impose immédiatement la nécessité d’évaluer et de mesurer ces talents et ces capacités. À cette préoccupation, correspond la mise en place d’un système d’enseignement préparant les plus capables aux dignités, places et emplois publics, présidant ainsi à la création de l’École polytechnique et de l’École normale supérieure en 1794, mais aussi à la multiplication des écoles d’ingénieurs tout au long du XIXe siècle. Sur le plan administratif, le développement de la bureaucratie correspond ainsi originellement à un gain de rationalité dans l’organisation. Mais s’il est vrai que certaines compétences techniques et scientifiques (notamment celles des métiers d’ingénieur ou dans le secteur de la défense nationale) voire administratives, sont aisément déterminables, en revanche, dès lors qu’en contexte de pression démographique accrue et de division poussée du travail, les tâches se complexifient, la définition rigoureusement individualisée des capacités et des talents, ainsi que leur normalisation, achoppe contre le caractère collectif de l’action et la difficulté de prendre en compte l’expérience et les performances effectives.

C’est qu’il importe selon l’auteur, de distinguer deux formes de la méritocratie : 1) une « méritocratie restreinte » qui ne concerne que cette méritocratie commençante, limitant la sélection par le mérite à quelques positions seulement (les postes de la haute administration et les métiers scientifiques et techniques de nature militaire ou industrielle) ; et 2) une « méritocratie généralisée » visant la systématisation et l’extension utopique de la méritocratie restreinte.
En réalité, les difficultés commencent dès la mise en place d’une méritocratie restreinte, en raison de la permanence des effets de réseau, de l’influence de l’héritage social et du rôle toujours actif du hasard et de la chance, qui obèrent l’attribution d’un mérite individuel. Elles concernent d’abord les modalités d’évaluation des mérites, l’identification et la définition des compétences et tâches requises, ainsi que la standardisation de leur contrôle par la mise en place d’une batterie de concours, d’examens et de certificats. L’élitisme républicain requiert en effet, pour fonctionner de manière satisfaisante, que soit relativement maîtrisée et limitée la diversité des compétences mobilisées par la société, et que les parcours de formation mis en place par le système scolaire soient simples et lisibles. Ce système s’accommode donc mal de la pression démographique et de la massification que connaissent rapidement nos sociétés et se trouve fragilisé par l’augmentation exponentielle des prétendants légitimes aux positions convoitées. La transition de la méritocratie restreinte à la méritocratie généralisée ne pouvant connaître de traduction dans les faits, seul demeure le principe abstrait du mérite, alors que prévaut en réalité, une transmission de l’information réservée aux initiés. Le constat est dès lors implacable : « L’idéal est celui du mérite, mais la réalité est celle des avantages acquis et des statuts protégés, y compris quand ils sont défavorables à ceux qu’ils protègent en les maintenant dans leur trappe » [8]. Nous y remédions par une inflation de droits conçus comme autant de remèdes ou de correctifs au mauvais sort. Enfin idéalement, un système méritocratique devrait faire fond sur la connaissance rigoureuse de disciplines circonscrites et stables, afin de déployer une planification détaillée des activités, ajustant les capacités et dispositions individuelles aux compétences, et maximisant de la sorte l’utilité sociale — Y. Michaud cite en exemple la cité platonicienne où chacun occupe la place qui lui revient, conformément à la nature qui est la sienne et aux besoins correspondants de la communauté. Mais à l’horizon d’une telle planification, se profile l’esquisse d’une société toujours plus sélective et paradoxalement plus hiérarchisée, qui multiplie les procédures de mesure des capacités intellectuelles et physiques des individus, trahissant par là même une foi excessive dans la traduction des capacités individuelles en performances sociales. « Sous la méritocratie généralisée, on trouve le fantasme de la société parfaite » [9]. Cette croyance en l’expression efficace et identifiable de dispositions individuellement assignables dans le produit de l’action, est en réalité, oublieuse de la complexité du concept de mérite.

Cette difficulté nous inscrit dès lors de plain-pied dans la complexité de la conceptualité inhérente à l’idée de mérite. Le concept de mérite est un concept « épais » (Y. Michaud emprunte à la langue anglaise l’usage de l’adjectif « thick »), au sens où il charrie des problématiques philosophiques massives, chargées de couches historiques différentes, et où il enveloppe une double composante conceptuelle : « Le mérite est […] une notion “épaisse”, chargée de certains des problèmes philosophiques les plus difficiles depuis toujours, comme ceux de la liberté, de la responsabilité ou de la chance, chargée aussi de strates historiques de pensées et de représentations qui ne sont pas toujours cohérentes, même si elles se compénètrent souvent » [10]. Du point de vue de sa seule définition, le mérite articule deux significations difficilement conciliables :
1) Il faut d’abord distinguer dans le concept de mérite, une relation formellement ou simplement rétributive : d’après le Dictionnaire Littré, le mérite est « ce qui rend quelque chose digne de récompense ou de punition ». L’étymologie renvoie à la rétribution (le latin « mereor » signifie recevoir comme part ou prix, et le grec « meiromai » : recevoir en partage sa part et son destin). Cette première acception n’enveloppe aucune dimension morale : en ce sens, un spectacle mérite le déplacement, un incident technique mérite une enquête, etc. Mériter, c’est avoir droit à ce à quoi on a droit quand on se trouve dans tel ou tel cas (c’est-à-dire en vertu de lois naturelles, de la logique propre des actions ou encore en vertu de contrats) : « un individu A mérite M en vertu d’une caractéristique ou qualité Q qu’il a et qui lui vaut M » [11]. Ainsi, un mot d’ordre aussi célèbre que « Travailler plus pour gagner plus », bat en brèche toute dimension morale pour ne laisser subsister que la rétribution.
2) Le second sens du terme « mérite » possède une application directement morale : certaines actions volontaires ou un effort particulier sont dits méritoires en ce qu’ils engagent la responsabilité et la valeur morale du sujet. Le mérite est ainsi considéré — en un sens devenu désormais quelque peu désuet — comme le produit de l’accumulation à l’échelle d’une vie, de bons comportements témoignant de la vertu ou excellence propre d’un sujet. Le mérite conçu dans ce contexte moral définit donc « la qualité d’une personne telle qu’elle résulte d’un ensemble d’actions qui la distinguent » [12].

Cette double composante de la notion de mérite, simultanément rétributive et morale, trouve une résonance particulière dans la double problématique en laquelle elle se reflète :
1) La problématique de la liberté : pour se voir reconnaître du mérite, il faut « y être pour quelque chose ». Penser en termes de mérite implique de relativiser le rôle de la chance ou du destin, et d’admettre une liberté individuelle minimale, ouvrant sur la reconnaissance de la responsabilité qui en résulte. La question de la liberté et de la possibilité pour un individu de composer avec un donné (ses capacités natives, les circonstances qui interfèrent dans son action), conduit à une prise en compte de la dimension de l’effort, c’est-à-dire de la mise en œuvre par le sujet de ses capacités, à partir de son caractère d’agent. C’est ce qu’Y. Michaud qualifie d’« agentivité » par décalque de l’anglais « agency ». C’est la prise en compte des conditions internes et externes de l’agentivité qui détermine le degré de liberté reconnu au sujet, et par là même, la teneur de son mérite. Cette appréciation du mérite à partir de la capacité du sujet à exercer une causalité volontaire et identifiable, se heurte dès lors à la forme contemporaine du fatum : celle qu’emprunte la détermination sociale. Deux positions sont ainsi envisageables : a) une position compatibiliste tenant que la volonté libre de l’agent s’exerce dans des situations effectives dont les choix sont circonscrits par des possibilités limitées ; b) une position incompatibiliste refusant que la volonté puisse se déterminer par soi et être qualifiée de libre. Il apparaît à la lumière de cet éclaircissement, que le mérite ne prend sens que dans un contexte semi-compatibiliste où l’action de l’agent jouit d’une marge de liberté lui octroyant un relatif pouvoir sur les choses.
2) La seconde problématique que croise le concept de mérite est celle de l’économie des actions : penser en termes de mérite nécessite de prendre concrètement en compte la sommation, l’intégration, l’enchaînement et les modalités de réalisation des actions, mais aussi de s’interroger sur la manière dont ces actions émanent de l’agent, à partir de quelles capacités, en fonction de quelles interactions avec les circonstances et la communauté, et à quelle échelle (celle de la vie individuelle ou celle de l’action collective ?). Cette idée selon laquelle il existe une économie des actions en lesquelles s’inscrit l’appréciation du mérite, tient compte du fait que « la vie morale et la vie sociale sont des continuums » [13], en lesquels il est moins question d’une simple arithmétique des mérites et démérites, que d’une structure holistique du mérite, productrice d’un ordre au sein de l’ordre humain. Il est vain en ce sens, de découper des « tranches d’actions » imputables à des atomes d’individus, car les actions des personnes se combinent, se renforcent, se déploient selon des phases de stagnation ou d’expansion, et peuvent connaître des moments de crise.
Ces différentes composantes du mérite trouvent une résolution particulière dans l’individualisme égalitariste qui caractérise la vision moderne du sujet humain comme agent libre, propriétaire de sa personne, de ses actions et de leurs conséquences, évoluant dans un monde qui n’est plus le monde chrétien de la grâce et de la vertu, mais qui est celui des accomplissements et des performances — un individu désormais détenteur de droits au titre de sa dignité humaine fondamentale. Autrement dit, l’idéologie méritocratique qui sous-tend notre référence au mérite, articule deux exigences : celle de l’individualisme et celle de l’égalité. « Individualisme et principe d’égalité définissent en d’autres termes notre problématique du mérite “à nous” » [14]. La difficulté tient à ce que cette conception individualiste et égalitariste du mérite tend à effacer ou à minimiser le rôle des interactions constitutives de toute action efficace, à « atomiser » abusivement la structure et l’attribution des actions et des responsabilités, en négligeant le rôle des circonstances, des héritages, des coopérations, de la chance et du hasard. Elle introduit dès lors une tension dans l’exigence méritocratique, et concourt à faire du concept de mérite un monstre hybride et désarticulé, puisqu’il s’agit de montrer dans quelle mesure le mérite engendre des inégalités justes (comprendre : fondées sur le talent), c’est-à-dire in fine de les justifier, et néanmoins, de revendiquer le caractère sacré d’un principe d’égalité désormais utopique. Si l’égalité semble pouvoir coexister avec la reconnaissance des différences individuelles, ce n’est qu’en sapant en son fondement même, l’idéologie du mérite. « Nous revendiquons aujourd’hui à la fois l’égalité comme principe sacré (même s’il est largement illusoire), le mérite comme idéal (même fictif) et les droits (y compris caricaturés en tickets juridiques) comme assurance contre le mauvais sort » [15].
Ainsi se trouve exhibée la teneur contradictoire de l’association du mérite et de l’égalité qui est constitutive de l’idéologie méritocratique, et la simplification abusive qui en procède. Il faut, dès lors, poursuivre l’enquête en élucidant cette assimilation indue, afin de dissiper le malentendu qui y préside.

2) Mérite et égalité

La deuxième partie de l’ouvrage s’attaque à l’analyse critique des contradictions qui travaillent l’idéologie méritocratique, entre d’une part, les différences de traitement que le mérite légitime, et d’autre part, l’exigence égalitariste qui est la nôtre. Elle confronte donc la notion de mérite à l’exigence de justice, pilier des sociétés démocratiques modernes. Cette confrontation rend immédiatement visible la contradiction suivante : si le mérite trouve place dans nos sociétés, c’est sous la seule condition de ne pas contrevenir à l’impératif égalitaire et au respect de la justice sociale. Or, l’idée d’égalité rend précisément inutile et impraticable la notion de mérite [16].

Mais le concept d’égalité n’est pas un concept univoque, c’est là la source des contradictions contre lesquelles bute l’association du mérite et de l’égalité, dans le contexte revendicatif de l’égalitarisme. L’égalité recouvre deux significations différentes, voire contradictoires : 1) celle de l’égalité stricte, fondamentale ; et 2) celle de l’égalité sous certains aspects, tenant compte des différences intrinsèques aux personnes, selon qu’elles sont considérées du point de vue de leurs ressources, de leur liberté, de leurs valeurs, etc. Cette distinction procède du fait que l’égalité n’est jamais identité, mais bien égalité définie sous certains aspects abstraitement prélevés sur la diversité des différences réelles, théoriquement neutralisées. Cette plurivocité du concept d’égalité se retrouve dans son application à la question de la justice. Si la justice recouvre les mêmes domaines que l’égalité (les revenus, le droit, la sécurité, le bien-être, la culture, etc.), elle se décline selon deux modalités : 1) l’égalité arithmétique ou numérique, traitant les individus identiquement et comme quantité égale ; 2) l’égalité proportionnelle prenant acte des différences individuelles, et rendant à chacun ce qui lui revient, selon son mérite, son travail, ses besoins, son statut, etc. (d’après une perspective définissant la justice distributive ou justice des répartitions). Elle constitue donc un principe par nature inégalitaire et hiérarchique, et engendre des catégories de personnes aux droits inégaux, en vertu de leurs particularités — lesquelles seront identifiées dans les besoins, le travail, le statut ou les mérites.

La difficulté tient à l’écart irrésorbable dans la réalité, entre le concept abstrait et absolu de l’égalité, et la réalité des distinctions et différenciations (de mérites, de dons, de talents, d’œuvres) qui sont attachées aux individus. En contexte égalitariste, toute inégalité devenant intolérable, l’enjeu devient non point tant de produire une égalité parfaite (une identité), qu’un principe non réducteur posant simultanément l’égalité des êtres humains et la possibilité d’une modulation différenciée de leurs droits.
Une illustre réponse à cette problématique est identifiable dans la construction rawlsienne développée dans la Théorie de la justice, qui est longuement et sévèrement passée au crible de la critique d’Y. Michaud. Rappelons l’énoncé définitif des deux principes de justice formulés par John Rawls : 1) le premier principe tient que « Chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système pour tous » ; 2) le second principe pose que « Les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu’elles soient : a) au plus grand bénéfice des plus désavantagés, dans la limite d’un juste principe d’épargne, et b) attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, conformément au principe de la juste (fair) égalité des chances » [17]. Le premier principe assure l’égalité des libertés de base (libertés politiques, d’expression, de réunion, de pensée, de conscience, droit de propriété) ; le second concerne la juste répartition des richesses. Le second principe pose — une fois admise la primauté de l’exigence de liberté — que les inégalités ne sont admissibles que si elles sont « à l’avantage de tous » et que si les positions d’autorité sont « accessibles à tous » (c’est là la formulation du principe de l’égalité des chances). Mais d’après Y. Michaud, le défaut de la théorisation rawlsienne se concentre dans sa conception d’une personne humaine « nue », abstraite de toute caractéristique contingente ou accomplissement particulier, et dont l’humanité est sommairement définie par sa capacité rationnelle et raisonnable, ce qui conduit à la promotion d’une « personne impersonnelle » et fictive, coupant la personne de ses mérites, de ses œuvres et de ses fins. La « position originelle », conduit en effet à la fiction d’individus désintéressés, indifférents à leurs propres qualités, ignorants de leurs particularités. La conséquence principale de cette abstraction excessive tient à l’incapacité de se représenter de manière opératoire la motivation réelle des conduites individuelles : un monde de la personne abstraite est nécessairement un monde du devoir pur ou inversement du seul calcul d’intérêt, c’est-à-dire un monde sans mérite. Est ici principalement visée dans la construction théorique rawlsienne, son incapacité à rendre compte de la motivation effective des individus dans leur participation à la coopération sociale, puisque sont exclues les fins utilitaristes ou hédonistes : n’est d’emblée retenue que la qualité fondamentale du sujet susceptible d’ouvrir sur un projet rationnel de vie. Y. Michaud évacue ainsi de manière expéditive la solution rawlsienne en arguant, au passage, du fait qu’elle commet une pétition de principe : une telle théorie de la justice n’est convaincante que parce qu’elle admet dès le départ une conception de la personne raisonnable et rationnelle qui produit cela même qu’elle doit établir (c’est-à-dire un ordre juste). Une telle prémisse étant d’emblée postulée mais non justifiée, la conclusion en découle nécessairement : des hommes décident d’être égaux parce qu’ils sont égaux. Le calcul d’un agent rationnel dépouillé de toute qualité ne peut donner lieu qu’à un ordre juste. L’organisation sociale est dès lors chargée de corriger les effets des inégalités (dons, talents naturels, etc.) en mettant les avantages qu’ils apportent au service de tous, ou en instituant des procédures d’égalisation des chances corrigeant les inégalités. Si la diversité des talents est reconnue pour son utilité sociale, reste que le rôle de la chance dans les capacités individuelles conduit à l’éviction de toute revendication de droit faisant fond sur la reconnaissance d’un mérite propre : les droits ne sont pas fonction du mérite, pour la simple raison que le mérite est largement déterminé par la chance. L’ordre social entend rendre à chacun, non ce qu’il mérite, mais son dû, conformément aux principes généraux de la justice, et quels que soient ses talents de départ et ses mérites.
Le souci égalitariste ainsi étroitement entendu, produit donc un monde où le mérite n’a aucune place, et où la nécessité d’assurer l’égalité des chances donne lieu à un impossible et impraticable nivellement généralisé. L’élargissement de cet égalitarisme étroit par la prise en compte de l’égalité complexe, a cependant pour conséquence fâcheuse de produire une inflation de droits individuels pluralisant la justice sociale au point de la transformer en simple guichet corporatiste de distribution des avantages : « “à chacun son dû” — et chacun, étant différent, a des droits différents » [18]. Un tel monde des droits garantis, tend, par un effet structurel d’inertie, à stagner et à se figer en un monde des acquis accumulés et conquis par crispation, au mépris… de toute égalité actuelle !

À l’encontre de ce vice inhérent à un égalitarisme étroit associé à la prise en compte malhabile de l’égalité proportionnelle, l’analyse d’Amartya Sen (notamment dans Éthique et économie) emporte l’approbation d’Y. Michaud, en ce qu’elle lie la double exigence d’égalité et de justice, en l’articulant à la prise en compte des « capabilités ». Ce concept désigne les possibilités qu’ont ou non les individus, de transformer leurs biens en modes de vie. Aux yeux d’Y. Michaud, une telle conception doit sa supériorité au concept riche d’action humaine sur lequel elle fait fond : un concept qui intègre non seulement les préférences personnelles, mais aussi éthiques, les engagements, la fidélité au groupe, etc. Le seul intérêt ou souci du bien-être n’explique pas suffisamment toute conduite humaine, il faut faire place aux engagements de la personne, à sa liberté d’agent, et à sa recherche d’accomplissements. La théorisation de Sen contextualise et relativise la problématique égalitaire. D’une part, l’égalité est toujours égalité sous un certain aspect (revenus, fortune, bonheur, liberté, chances, droits etc.) : l’opposition unilatérale de l’égalité et de la liberté est factice, ce sont toujours, en réalité, des espaces de référence de l’égalité qui s’affrontent. D’autre part, le concept de capabilité tend à refléter l’inégalité des libertés effectives dont disposent les individus pour articuler moyens et fins.
Pour autant, cette résolution maintient la pertinence de la quête d’égalité, en ce que celle-ci est productrice de paix sociale et d’efficacité économique. Mais elle ne s’interroge pas sur l’aveuglement que peut produire l’obsession égalitaire : concept équivoque, confus et arbitraire, l’égalité conduit inéluctablement de manière contre-productive à l’avènement d’un ordre social concurrentiel, où le sentiment d’injustice devient désormais associé à toute forme d’inégalité [19]. L’obsession égalitaire produit une conception étriquée de l’individualité, de la socialité et de l’accomplissement des personnes, elle « débouche sur une société des droits individuels et catégoriels qui fait perdre de vue la liberté des personnes » [20]. Ainsi en témoigne l’irruption récente dans le débat sur la justice sociale, de la notion de « droits opposables ».

L’analyse de la notion de mérite au prisme de l’égalité, produit donc un double constat : 1) du point de vue d’une construction théorique universalisante, négligeant la richesse des aspects de l’individualité au nom de l’exigence de justice, elle échoue à refléter la motivation effective des individus, et conduit à un « vide motivationnel » qui ne rend pas compte de l’adhésion réelle à la structure sociale ; 2) du point de vue de son infléchissement sous la forme d’une pluralisation de l’exigence de justice et d’une prise en compte obsessionnelle des différences individuelles, elle se révèle profondément déceptive : la prise de conscience de la persistance des inégalités (à commencer par les inégalités naturelles voire environnementales, puisque rien n’est distribué égalitairement, pas même l’air que l’on respire), exacerbe le sentiment d’injustice et démultiplie fâcheusement les revendications de droits particuliers, alimentant ainsi les revendications sectorielles productrices de dissension sociale. La prolifération de droits particuliers agit dès lors comme un paravent dissimulant la réalité des profondes inégalités dont est travaillée la structure sociale.

Il apparaît, au terme de cette deuxième partie, que l’égalité bat en brèche et disqualifie de facto l’idée de mérite. L’appel au mérite opère désormais comme un correctif purement verbal, enraciné dans une croyance égalitaire relevant presque de la contradiction performative : la multiplication pléthorique des mérites est le produit de l’égale possession par chacun d’un titre au mérite, à quelque égard que ce soit. Le concept de mérite qui en ressort est nécessairement un concept appauvri, rétréci, introuvable.

3) L’introuvable mérite

Dans une dernière partie, Y. Michaud s’interroge dès lors sur la substance d’un tel concept du mérite, une fois admis comme un fait le polythéisme des valeurs constitutif de nos sociétés, c’est-à-dire l’absence de norme unitaire de la vertu (voire l’obsolescence d’une telle référence), et l’impossibilité qui en découle d’attribuer le mérite sur la base d’un critère strictement moral. Mais réciproquement, le doute sur l’attribution du mérite pèse également sur sa dimension rétributive : si toute action dépend étroitement de systèmes complexes d’interaction et du rôle toujours influent de la chance ou du hasard, qu’en est-il concrètement et réellement de cette notion de mérite que nous invoquons constamment ? Le mérite que nous connaissons est en réalité le produit d’un appauvrissement : il procède d’un repli sur « un drôle de mérite » [21], mesuré par les seules « valeurs » communes résiduelles dont nous disposions : le travail, l’argent, la renommée.

Le caractère désormais inopérant du mérite s’atteste par la double reconnaissance du primat du facteur « chance » d’une part, de la structure complexe des actions, d’autre part. Si nous reconnaissons que l’effort constitue un élément crucial de l’action humaine, reste que la chance y opère de manière active comme un adjuvant ou un opposant. Certes, du point de vue de l’espèce, les aptitudes naturelles constituent le lot commun de l’humanité ; mais du point de vue de l’individu, leur distribution semble obéir à la plus pure contingence. C’est précisément cette raison qui justifiait chez Rawls l’exclusion des talents et capacités de toute revendication juridique légitime : ceux-ci doivent en réalité, être portés au crédit de la communauté (que serait une aptitude individuelle sans la communauté qui préexiste à son déploiement et le conditionne ?). Pour autant, cela ne conduit pas à considérer comme quantité négligeable les capacités de décision de l’individu : mais il est malaisé de distinguer entre ce qui relève dans l’action, du pur mécanisme décisionnel et ce qui procède d’un contexte, de dispositions innées, de données antérieures à l’action et exerçant sur elle une puissante détermination. L’attribution abstraite du mérite apparaît ainsi le plus souvent comme simplificatrice et tranchée. Les responsabilités sont en réalité obscurément partagées entre l’agent et les circonstances, et la réalisation complète de l’action n’incombe ni intégralement à celui-ci, ni unilatéralement à la collectivité. Les mérites d’un chirurgien sont ainsi de manière concomitante les siens, ceux de l’équipe qui l’assiste, mais encore ceux de la structure hospitalière dans laquelle il intervient. Le facteur de la chance pèse également lourdement, aussi bien avant l’action que pendant son déroulement, ou encore sur son issue. Mais cette chance que l’on pourrait dire « démocratique » n’est plus celle du fatum, du pur hasard ou du destin, c’est la chance du grand nombre, de la distribution statistique des opportunités. En contexte individualiste, chacun est plus que jamais conscient du poids de la chance sur sa destinée, précisément parce que la perception de son individualité s’est exacerbée. L’individu démocratique est conscient d’être in fine, le seul à supporter les chances et aléas circonstanciels qui lui échoient. Nous avons désormais conscience de la complexité des actions, du réseau embrouillé des interdépendances en lesquelles elles s’inscrivent, de la relative dissolution de la responsabilité individuelle, du moins de sa puissance limitée, qui est aussi une impuissance : « la chance est devenue le facteur principal de notre évaluation des mérites — et elle les réduit en définitive à presque rien » [22].

À la suite de T. Nagel [23], Y. Michaud distingue plusieurs modalités d’intervention de la chance dans nos actions. On peut identifier la chance résultante, qui affecte les conséquences de nos actions (leur issue) et par là l’appréciation du mérite qui en procède ; la chance circonstancielle, dans la mesure où les circonstances peuvent faciliter une action ou au contraire la rendre d’autant plus méritoire ; la chance constitutive, qui qualifie en propre l’individu et constitue le stock de dons ou « grâces naturelles » (en langage scolastique) qui alimentent au départ ses dispositions ; la chance antécédente ou causale enfin, qui détermine nos actions et les modifie d’une manière qui est largement indépendante de notre volonté. Il ne peut en résulter qu’une attribution précaire et contestable du mérite, du moins largement problématique, comme en témoigne l’exemple ainsi donné par Y. Michaud : « Le héros qu’on célèbre s’est bien comporté en héros — mais il n’est pas mort dans l’action parce qu’il était trop petit pour être atteint par les tirs (chance constitutive), parce qu’il venait de recevoir l’entraînement qui lui a permis de bien réagir (chance antécédente causale), parce qu’il avait tellement peur qu’il s’est mieux dissimulé que ses camarades (chance résultante) et parce que l’ennemi était maladroit (chance circonstancielle). Quel est son mérite, même si c’est lui le survivant qu’on décore ? » [24].

Ce qui est remis en cause, c’est donc la possibilité même d’imputer le mérite. Deux possibilités se dessinent donc : la résignation fataliste ou la neutralisation des effets discriminatoires de la chance (voire de la chance elle-même) par la production active de l’égalité des chances. Le principe égalitaire conduit nos sociétés à opter pour la seconde solution, selon une démarche d’égalisation des perspectives de départ qui implique in fine une neutralisation des effets du sort. L’égalité des chances peut être conçue sous deux modalités : 1) formelle, elle garantit à tout candidat le libre accès à la compétition impartiale visant les positions et charges convoitées, en en assurant la publicité ; 2) substantielle, elle se préoccupe de ce que les candidats possèdent effectivement les capacités leur permettant de concourir avec succès. Cette seconde modalité de l’égalité des chances engage un nombre considérable d’interventions, parfois intrusives du point de vue de la sphère privée et de la définition des fins de l’existence. Et l’auteur de dénoncer dans une savoureuse pique, les ingérences dans la sphère familiale qui sont ainsi potentiellement ouvertes par les mesures de « discrimination positive » : « pourquoi faudrait-il que les enfants des banlieues défavorisées aient pour ambition suprême d’aller à Sciences-Po, plutôt que de devenir poètes, artisans, ou simplement de mener la vie qu’ils veulent en suivant les modèles qu’ils veulent et pas nécessairement ceux de la bourgeoisie de pouvoir en place ? Quels modèles de vie réussie propose-t-on sous couvert d’égalité des chances ? » [25].
La mise en œuvre de l’égalité des chances pose donc deux problèmes de fond : 1) celui de la délimitation de notre sphère de responsabilité, et 2) celui de la détermination des valeurs que nous entendons promouvoir. À la première question, on répondra que nous sommes responsables de nos ambitions et de nos efforts pour les réaliser, de notre ardeur au travail. C’est sur ce seul point que nous pourrons admettre l’existence de mérites personnels. Au-delà, la part décisive de la chance conduit à compromettre toute attribution du mérite. À la seconde question, on opposera d’abord un constat : l’égalité des chances repose sur un modèle concurrentiel de réussite que l’on n’est pas tenu d’approuver. De là ce constat en demi-teinte sur l’égalité des chances : si elle favorise la stabilité sociale en modérant les effets de l’envie et de la violence, elle demeure invasive pour la vie privée et promeut des valeurs discutables.

Les mérites apparaissent dès lors comme le produit de différences de départ (dons, talents, volonté), des efforts accomplis pour réaliser les actions et de l’issue heureuse de ces actions — laquelle est en partie déterminée par la chance. L’effort constitue donc le noyau dur de cette notion appauvrie du mérite qui résiste à toute relativisation, mais échoue simultanément à déterminer rigoureusement une attribution ferme de ce mérite. À quoi correspond donc l’invocation omniprésente du mérite dans nos discours ? La conclusion de l’auteur est — au moins à cet égard — d’une fermeté dénuée de toute ambiguïté, et se nourrit d’un constat amèrement réaliste : « le mérite opère aujourd’hui comme une sorte d’ornement ou de décoration destinée à donner un semblant de justification à des classements et hiérarchies qui n’ont rien de méritoire. Nous en appelons au mérite parce que nous voulons faire des différences entre les individus sans parvenir à les justifier faute à la fois d’un cadre stable d’évaluation et de critères déterminés d’évaluation » [26]. En l’absence des idéaux moraux (antique, chrétien, puis républicain), seules demeurent les performances individuelles et leur inscription dans un cadre de hiérarchies sociales largement déterminé par l’héritage et les effets de réseau.
Ainsi, « passé par l’essoreuse de l’égalité et le filtre de la chance » [27], dépouillé de tout référent substantiel, le mérite est devenu une coquille vide, puisque son avatar démocratique pose que chacun vaut quelque chose. Toute particularité (et toute incongruité) susceptible de « distinguer » l’individu en le faisant accéder à la visibilité et à la reconnaissance sociale suffira à alimenter son mérite. Désormais, les critères courants de la réussite sociale valent comme des marques incontestables de ce mérite. Le mérite contemporain connaît trois métamorphoses successives : 1) le travail, qui renvoie à la catégorie de l’effort lato sensu et ne s’exerce corrélativement qu’en contrepartie d’une récompense ou rémunération ; 2) l’argent, qui n’est jamais qu’une transformation de la peine en argent mérité, et qui joue le rôle motivationnel qui manquait à l’agent rawlsien ; 3) la célébrité, alimentée par l’accumulation ostentatoire des richesses (ou « bling-bling »), et dont la survalorisation constitue une réponse à un trait anthropologique profond, quoique banal : notre besoin d’admiration.

Quelle conclusion envisager à l’issue d’un constat aussi accablant ? Une indication semble donnée par ce que l’on pourrait qualifier de « résidu moral persistant », et que semble exprimer le besoin universel d’admiration, dont la version décadente a été identifiée dans notre culte actuel de la célébrité — c’est ce même besoin d’admirer qui trouve à s’exprimer dans les rites sociaux convenus des décorations, hommages, statues, hymnes, bustes, noms de rues, etc. C’est qu’il y a une dimension d’estime et de respect dus à la vie vécue, qui résiste à ces multiples métamorphoses et indique une voie exigeante en ce qu’elle rompt avec l’acception purement comptable du mérite rétributif, pour renouer avec le sens classique du mérite moraliste, conçu comme accomplissement d’une vie, et rapporté au désir de sociabilité qu’il reflète. Des analyses complexes, sinueuses et denses développées par l’ouvrage, émerge alors une conclusion déroutante dans ses aspects sceptiques, et quelque peu tronquée, au vu de l’impression d’inachèvement qui en résulte : cette conclusion invite d’abord à discerner rigoureusement l’hétérogénéité des ordres impliqués par la réflexion sur le mérite. Si la catégorie du mérite est dispensable pour expliquer les fonctionnements sociaux et ce qui y relève de l’utilité ou de la justice, il n’en reste pas moins qu’elle constitue un concept essentiel pour penser le caractère humain de la relation avec autrui. Nous avons besoin du mérite pour exprimer notre besoin d’admiration et de solidarité sociale. Le mérite, en raison même de son caractère flou et insaisissable, témoigne de notre non-indifférence à l’estime d’autrui, et constitue par là même une catégorie « insuppressible » de toute appréhension des situations humaines en tant qu’elles sont humaines. La conclusion de l’auteur est délibérément ouverte : « Il nous faut dans ces conditions envisager le mérite, cette catégorie de pensée morale, comme une estimation approximative, toujours en cours d’élaboration, condamnée à être inexacte, de la valeur dans laquelle nous tenons les individus et des rétributions qu’ils devraient recevoir en proportion de cette valeur. Le mérite et le démérite témoignent de notre non-indifférence humaine » [28]. Au cœur de l’appréciation de cette valeur, l’estime traduit notre besoin d’admirer la valeur d’autrui et constitue le sentiment positif mais non rigoureusement objectif, que fait naître la reconnaissance du mérite. L’estime mesure la relation humaine en tant qu’humaine, elle demeure constamment révisable. Une telle approche « élargie » du mérite réintroduit une conception qui est celle des moralistes du XVIIe siècle : l’estime et la mésestime s’apprécient ultimement à la mesure d’une vie, au « style » ou à « l’allure » donnés à cette existence par l’ensemble des actions accomplies. La teneur de la conclusion se découvre ainsi en creux dans l’hypothèse de sa négation : sans mérite, nous ne connaîtrions qu’un monde régi par la seule causalité et la seule utilité, un monde appauvri et désolé.

Notes

[1Y. Michaud, Qu’est-ce que le mérite ?, éditions « Folio »/Gallimard, 2011.

[2La première publication de l’ouvrage aux éditions Bourin, date du mois d’août 2009.

[3« Traverses » est le blog de « Libération.fr » animé par Y. Michaud, dont on pourra se faire une idée ici même : http://traverses.blogs.liberation.fr/.

[4Qu’est-ce que le mérite ?, op. cit., p. 278.

[5Ibid., p. 23.

[6Ibid., p. 24.

[7Ibid., p. 38. On reconnaît ici les termes dans lesquels est formulée la loi de 1909 sur le statut des fonctionnaires.

[8Ibid., p. 62.

[9Ibid., p. 60.

[10Ibid., p. 121.

[11Ibid., p. 71.

[12Ibid., p. 67.

[13Ibid., p. 94.

[14Ibid., p. 123.

[15Ibid., p. 124.

[16Y. Michaud cite ainsi, à l’appui de l’idée d’un divorce désormais consommé entre l’égalité et le mérite, ce saisissant passage d’un discours de M.-G. Buffet (à l’époque secrétaire générale du Parti communiste), lors de la campagne de 2007 : « Soit on va vers une société de pleine précarité, une société du “mérite”, soit on va vers une république des droits, de l’égalité et de la fraternité », ibid., p. 128. Le mérite renvoie désormais directement à la concurrence.

[17J. Rawls, Théorie de la justice, tr. fr., C. Audard, Paris, Seuil, 1987, rééd. 1997, coll. Points Essais, p. 341.

[18Qu’est-ce que le mérite ?., op. cit., p. 223.

[19La France est qualifiée par l’auteur de pays « profondément, maladivement, idéologiquement égalitariste », ibid., p. 209.

[20Ibid., p. 225.

[21Ibid., p. 13.

[22Ibid., p. 250.

[23T. Nagel, Questions mortelles, tr. fr., P. Engel, C. Tiercelin, Paris, PUF, 1983, chapitre III, cité par Y. Michaud, op. cit., p. 251 ; p. 336.

[24Qu’est-ce que le mérite ?., op. cit. p. 253.

[25Ibid., p. 269.

[26Ibid., p. 278.

[27Ibid., p. 279.

[28Ibid., p. 315-316.

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