ISSN 2269-5141

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Theodor Ebert : L’énigme de la mort de Descartes

mercredi 1er février 2012, par Thibaut Gress

Il est peu de livres qui, issus du cénacle universitaire, trouvent une issue médiatique aux débats qu’ils ont soulevés. Parmi ces raretés se trouve l’ouvrage de Theodor Ebert qui, publié en 2009, s’attachait à déceler quelles purent être les causes réelles de la mort de Descartes. Intitulé der rätselhafte Tod des René Descartes et publié chez Alibri, cet ouvrage s’employait à montrer que, loin d’être décédé d’une pneumonie, Descartes avait été empoisonné par un père augustin, le père François Viogué, soucieux que la pensée parfois peu catholique de l’auteur des Méditations ne puisse entraver l’imminente annonce de la conversion de la reine au catholicisme. Si l’Université allemande fit honneur au livre en acceptant d’en débattre selon les normes rationnelles de la discussion, l’Université française préféra le mépris et le silence – Jean-Luc Marion déclara, entre autres, « la question purement anecdotique, n’a aucun intérêt » -, laissant aux grands média le soin d’en parler. Ainsi, Emilie Lamez dans Le Point [1], Simon Benichou dans Le Figaro [2] ou encore rue 89 [3] consacrèrent de longs articles à ce qui était considéré comme un événement éditorial outre-Rhin. En novembre 2011, les éditions Hermann, grâce à Claire Husemann, publièrent une belle traduction de l’ouvrage [4] permettant au public français non germanophone de prendre connaissance des pièces du dossier.

A : Le plan de l’ouvrage

L’ouvrage se distribue en vingt chapitres, relativement courts, auxquels succèdent une sorte de conclusion-résumé et une longue série d’annexes, témoignant de l’honnêteté du procédé, car toutes les lettres dont se servent traditionnellement les auteurs sont ici mises à disposition du lecteur, tant celles qui se trouvent aisément au sein de l’édition d’Adam et Tannery que celles, plus rares, par lesquelles certaines remarques troublantes peuvent être relevées. En outre, les documents sont souvent cités in extenso, l’auteur ne succombant guère à la tentation parfois pénible de ne publier que les extraits qui serviraient sa thèse.

Trois moments structurent la démarche de l’ouvrage. Il s’agit d’abord de montrer combien peu crédible est la thèse officielle d’une mort par pneumonie, c’est-à-dire de montrer combien l’analyse des récits qui ont été menés de la mort de Descartes résiste peu à la possibilité que ce fût bel et bien une pneumonie qui ait emporté le grand homme. Il s’agit ensuite – deuxième moment – de déterminer quelles purent être les causes de la mort, puisque la pneumonie est écartée ; Ebert propose d’y voir une mort par empoisonnement, plus précisément encore par empoisonnement à l’arsenic. Enfin, et c’est le dernier moment, il s’agit d’identifier qui pourrait avoir commis un tel acte, acte délicat si tant est que bien peu d’individus auraient pu le commettre. En accusant François Viogué, père augustin, Thedor Ebert ne soulève pas uniquement une question de factualité historique, il met en jeu tout le problème de la réception du cartésianisme et, plus généralement encore, la perception par les catholiques de l’œuvre cartésienne en son entier. Il ne s’agit donc certainement pas d’une question anecdotique, mais bel et bien d’une investigation quant à la réception même de l’œuvre, et ce alors que Descartes était encore vivant.

B : Plausibilité de la pneumonie ?

La préface de l’ouvrage plante le décor avec fermeté, et introduit d’emblée le questionnement : « Le présent livre se consacre à un philosophe majeur des temps modernes, René Descartes ; cependant l’étude ne porte pas sur sa philosophie mais sur les circonstances de sa mort en 1650 à Stockholm. Descartes mourut-il réellement d’une pneumonie, comme l’affirme l’historiographie officielle, ou fut-il peut-être victime d’un meurtre par empoisonnement ? » [5] Afin de trancher cette question, il convient d’abord d’analyser la manière dont fut rapportée la mort de Descartes et, plus strictement encore, la description qui fut faite de ses derniers jours.

L’auteur convient d’abord que la thèse d’une pneumonie, compte-tenu des horaires terriblement matinaux que lui imposait Christine, de la santé précaire de Descartes, de sa fragilité pulmonaire, et du froid polaire qui régnait cet hiver-là, n’est guère absurde. Elle est même l’hypothèse la plus vraisemblable à première vue. « Cette plausibilité est corroborée par le fait mentionné dans la quasi-totalité des livres consacrés à l’histoire de la philosophie évoquant le décès de Descartes : du fait de l’heure très matinale de ses rendez-vous chez la reine, le philosophe était, fort à l’encontre de ses habitudes, contraint de se lever exceptionnellement tôt et de parcourir le trajet dans la froidure de l’hiver suédois. Ces deux éléments font donc de la pneumonie une cause de décès à première vue assez vraisemblable. » [6] Tous ces faits, indiscutables, dessinent donc un coupable idéal, dont les conditions climatiques achèvent d’asseoir la crédibilité.

Toutefois, et telle est la force du livre d’Ebert, chaque compte-rendu des proches de Descartes se trouve décortiqué et comparé aux symptômes classiques d’une pneumonie. La première chose qui intrigue l’auteur, et qui constitue une raison somme toute assez faible, tient à la pluralité des récits de la mort de Descartes, comme s’il s’agissait de conjurer par la multiplicité l’invraisemblable cause officielle : « Si une pneumonie avait été pour les contemporains de jadis une cause de décès aussi évidente et incontestable qu’elle semble l’être pour les chercheurs de notre époque consacrant leurs travaux à Descartes, la description de la maladie par tant de personnes n’aurait pas eu lieu d’être. » [7] Cet argument ne convainc guère car la mort d’un penseur aussi célèbre que Descartes ne pouvait pas faire l’économie d’un certain émoi, et ce d’autant plus que l’incrédulité dut l’emporter lorsque la nouvelle se répandit, comme si le grand homme ne pouvait pas mourir si jeune.

Bien plus convaincante, donc, se trouve être la comparaison menée entre les symptômes classiques d’une pneumonie et ceux manifestés par Descartes. Vomissements, douleurs dans la poitrine et au thorax, nausées, confusion voire délire, et fièvre tenace, tels sont les symptômes de la pneumonie et, à n’en pas douter, Descartes en présente certains, dont les nausées et les vomissements. Néanmoins, il ne présente pas de fièvre continue mais une fièvre alternée ; en outre, le récit de van Wullen, dont la rigueur clinique ne peut être mise en doute, décrit bien des éléments extérieurs aux symptômes d’une pneumonie : « Au huitième jour, écrit ce dernier, hoquet, expectoration noire, respiration irrégulière, roulements d’yeux, rien que des présages funestes. Il demande du vin dans lequel on doit ajouter du tabac pour chasser l’ennemi par le vomissement. » [8] De la même manière, Schluter écrit le 12 février 1650 que les trois saignées infligées à Descartes révèlent un « sang gâté » [9]. Rien ne ressemble ici aux symptômes connus de la pneumonie.Toutefois, que l’hypothèse d’une pneumonie se révèle fort fragile ne suffit aucunement à éliminer toute forme de maladie classique, telle qu’une grippe ou autre refroidissement aux désastreuses conséquences. « Même si l’on veut vraisemblablement exclure une pneumonie dans le cas de Descartes, écrit Hebert, il n’en reste pas moins qu’il peut avoir succombé à un autre type de maladie lié à un refroidissement, une grippe (influenza) en particulier, une maladie qui avant l’époque de la médecine moderne conduisait également fréquemment à la mort. » [10] Et Ebert de commenter : « la modification pathologique de l’urine dans le récit de van Wullen indique dès lors que les reins sont également atteints, le rejet noir révèle des saignements dans l’appareil digestif, voilà autant d’éléments qui comme le hoquet permanent ne sont pas les signes d’une grippe. » [11]

Concluons : en dépit de la vraisemblance initiale que peut revêtir l’hypothèse de la pneumonie, il est rationnel de mettre en doute cette version, tant l’apparition de symptômes extérieurs à cette pathologie ne saurait être justifiée par cette dernière. De ce fait, Ebert emporte sans doute l’adhésion du lecteur de bonne foi du point de vue du soupçon jeté sur la pneumonie, d’autant plus que vient s’ajouter à son analyse la troublante question du vomitif révélée par Chanut : « La difficulté à imputer les symptômes et le déroulement de la maladie de Descartes à une pneumonie ou à une grippe incite de fait à prendre sérieusement en considération l’hypothèse d’un empoisonnement, d’autant plus que Descartes lui-même donne à comprendre en demandant un vomitif qu’il pense être victime d’un empoisonnement. Car enfin, prendre un vomitif quand on a une grippe n’a aucun sens. Il nous est permis de penser que c’est l’arsenic qui a été utilisé comme poison. » [12]

C : Le problème du poison

Si Descartes n’est pas mort d’une pneumonie, de quoi serait-il alors mort ? Nous l’avons amplement dit, l’auteur soutient la thèse du poison et, plus précisément encore, de l’arsenic. Et Ebert de citer les symptômes d’un empoisonnement à l’arsenic : « Après une courte latence se révèlent maux de tête, vertiges, vomissements, puis forte intoxication intestinale accompagnée de douleurs semblables à des coliques et de diarrhée aqueuse, graves signes de collapsus du fait de la propriété de blocage des vaisseaux capillaires, chute de la pression artérielle, ralentissement du pouls, teint gris blafard d’aspect froid ; la grande déperdition d’eau et d’électrolytes provoque un épaississement du sang, une perturbation de la fonction rénale, des troubles du rythme cardiaque, un choc, une dissolution des globules rouges, un état de confusion. L’empoisonnement aigu par inhalation se manifeste par des signes d’irritation de l’appareil respiratoire, un enrouement, et le catarrhe des voies respiratoires supérieures. » [13] Cette hypothèse de l’arsenic se révèle ainsi fort économique, car elle rend à la fois compte de tous les symptômes et en même temps apporte une intelligibilité quant au fait que Descartes réclama un vomitif. Enfin, il est fréquent que les victimes connaissent de nombreux écarts de température au cours de leur agonie, écarts qui se manifestèrent chez Descartes.

Même le refus inaugural – et catégorique – qu’oppose Descartes au médecin van Wullen de subir une saignée avant de se raviser devient intelligible et prend sens dans ce contexte. « Le premier indice en faveur de l’intoxication est la tentative de Descartes de se faire administrer un vomitif. Il donne ainsi lui-même à reconnaître qu’il croit que le poison est la cause de sa maladie. Dans ce contexte, il convient de souligner que la saignée que Descartes fait finalement faire, ce même à plusieurs reprises après l’avoir d’abord refusée, était pratiquée en cas d’intoxication à l’arsenic. » [14] L’ensemble s’emboîte désormais avec une certaine cohérence et l’idée d’une intoxication à l’arsenic, par comparaison des symptômes, se révèle bien plus convaincante que ne l’est celle de la pneumonie. De ce point de vue, nul doute que sur les deux premiers moments de son ouvrage Thedor Ebert remporte son pari, car les faits sont pour lui, tout comme l’est la cohérence des réactions qu’il décrit, que ce soient celles de Descartes ou de son entourage.

D : Empoisonnement ou intoxication ?

Toutefois, que Descartes ait été victime de l’arsenic, hypothèse désormais vraisemblable, ne signifie pas nécessairement qu’il ait été empoisonné. Que sa mort soit due à l’arsenic est une chose, qu’il ait été volontairement empoisonné en est une autre. Il est vrai qu’Ebert braque le projecteur sur un personnage trouble, le père Viogué, dont le rôle n’est pas tout à fait net, ne serait-ce que parce qu’il refusa l’extrême-onction à Descartes. Quant au motif, Ebert croit l’identifier dans la crainte qu’aurait nourrie ce dernier à l’égard de Descartes dont la pensée trop peu catholique eût risqué de détourner la reine Christine de sa conversion au catholicisme. « Non seulement l’environnement social de Descartes pourrait donner lieu de croire à un manque de piété et le faire apparaître donc aux yeux de Viogué comme un obstacle à la conversion espérée de Christine ; ses écrits contiennent également des déclarations susceptibles d’être lues comme autant de mises en garde contre un changement de religion. » [15] Pour asseoir sa thèse, Ebert doit donc prouver que Viogué percevait Descartes comme un mauvais catholique, voire comme un athée impie. Et c’est justement là que le bât blesse dans l’argumentation par ailleurs convaincante de l’auteur.

L’hypothèse nous semble douteuse pour trois raisons. La première tient au mobile. Quand bien même admettrions-nous que Viogué n’ait pas tenu Descartes pour un bon catholique, et eût-il craint pour la conversion de la reine, aurait-ce été une raison suffisante de le tuer ? Ebert considère même que Viogué aurait empoisonné une hostie lors de l’eucharistie, avant que de la donner à Descartes, et ce à deux reprises. Si Viogué était tant que cela attaché au catholicisme, n’aurait-il pas craint quant à son salut que de faire un tel usage d’une hostie, c’est-à-dire du corps du Christ ? Il y a là une difficulté psychologique quant au sacrilège qu’aurait constitué un tel acte.

Deuxièmement, et il s’agit là d’une raison matérielle, une hostie est relativement minuscule, et ne saurait contenir une dose suffisante d’arsenic pour entraîner la mort. L’auteur nous répondrait sans doute que c’est là la raison pour laquelle il fallut une deuxième dose dans une seconde hostie, mobilisant le témoignage de Catherine Descartes, semblant dire que Descartes reçut la communion le 7ème jour : « Si l’information de Catherine Descartes selon laquelle son oncle a reçu une nouvelle fois la communion trois jours avant sa mort repose assurément sur les dires conformes à la vérité d’une personne qui était à Stockholm en 1650, alors Viogué, car personne d’autre ne peut avoir donné la communion à Descartes, a également bénéficié d’une seconde opportunité pour administrer de l’arsenic à Descartes. Et en effet, les symptômes rapportés par van Wullen pour le huitième jour de maladie (« Au huitième jour, hoquet, expectoration noire, respiration irrégulière, roulements d’yeux, rien que des présages funestes ») rendent une seconde administration du poison peu de temps auparavant vraisemblable. » [16] A supposer que les informations suggérées par Christine soient vraies et dignes de foi, à supposer que Viogué ait bel et bien par deux fois empoisonné une hostie, cela eût-il suffi à tuer Descartes ? Rien n’est moins sûr, tant il est vrai que l’arsenic, aux doses que peut contenir une hostie, ne saurait être mortel.

Enfin, et c’est sans doute là le plus douteux, nous disposons de deux lettres de Viogué consacrées à Descartes dans lesquelles le prêtre augustin donne son sentiment quant à l’auteur des Méditations ; et le portrait qu’il en dresse ne témoigne en rien d’une quelconque défiance à son encontre. Voici en effet le portrait qu’il dresse de Descartes dans une lettre datée du 9 mai 1667 : « J’honore bien volontiers cette demande et témoigne à tous et à chacun devant Dieu qu’à l’époque où j’ai été envoyé par Innocent X comme missionnaire apostolique en Suède et ai pris mes quartiers chez l’ambassadeur du roi très chrétien, son Excellence Monsieur Pierre Chanut, dans mes fonctions de directeur de conscience, Son Altesse la reine Christine de Suède a fait venir Monsieur Descartes cité ci-dessus car elle le tenait en estime exceptionnelle pour sa philosophie dans les sciences. Durant les quatre derniers mois de sa vie environ, pendant lesquels il vécut à Stockholm en Suède, dans la maison du célèbre ambassadeur mentionné, il a fait preuve d’un mode de vie si chrétien, oui même si catholique, que dans toutes ses paroles et ses actions il n’a jamais dit ou fait quoique ce soit qui se serait écarté de la vérité de la foi. Bien davantage, il assista aux messes de la religion chrétienne catholique romaine apostolique si régulièrement, avec tant d’assiduité et de constance qu’il fut un modèle d’édification pour tous. Il ne se rendit en effet pas seulement les dimanches et les jours de fêtes constamment au sacrifice de la messe et aux autres services religieux du culte romain catholique, mais il alla même lors des jours de travail empli d’ardeur à la messe et aux autres exercices de piété qui avaient lieu dans la maison de l’ambassadeur très-croyant : ainsi prit-il aussi part aux sacrements les plus sacrés de l’Eglise romaine catholique, à la confession et à l’eucharistie que je lui donnai moi-même. Et il a finalement trouvé la mort, inébranlable dans sa profession de foi dans la vraie et véritable religion chrétienne catholique, en ma présence et avec mes mots de soutien, confiant dans la délivrance par le Christ, le Sauveur. » [17] On ne saurait décrire plus parfait catholique et, contrairement à ce qu’avance Ebert, il ne s’agit pas que de la description d’actes extérieurs et ostentatoires, mais bel et bien de la description d’une foi intérieure sincère, ainsi que le prouve sa présence constante à la confession, foi que le prêtre décrit comme constante et sincère.

Mieux encore, dans une lettre du 6 mai 1671, Viogué répond point par point aux rumeurs malveillantes courant sur Descartes. « La seconde demande de vôtre ami est en ces termes ; S’il est vray que M. Descartes étant prêt de mourir, témoigna à la reine de Suède qu’il doutoit de l’immortalité de l’Ame, et de l’existence de Dieu, etc. ? A laquelle je répons, que durant sa maladie, qui fut de neuf jours, il ne parla point à la Reine de Suède : et partant, ce que l’on dit n’est pas vray. Mais bien d’avantage, j’ay appris d’un domestique qui l’assistoit dans sa maladie que (sa fièvre luy ayant fait un transport au cerveau) dans la violence de cette fièvre, il répétoit souvent. Il faut que cette ame soit délivrée de la misère où elle est, afin qu’elle soit en repos, et ait son accomplissement.
La troisième demande de vôtre ami ; S’il est vray que M. Descartes n’avoit point de religion et qu’il n’en fit paroître aucun acte, etc. ? En vérité, Monsieur, sur cette troisième demande, je ne puis que je ne sois très étonné de ce que les hommes se laissent emporter par la passion à juger si malheureusement de leur prochain en une chose de cette conséquence. Je m’assure que ce n’est pas le sentiment de vôtre ami. (…). Or pour dissiper cette fausseté par la vérité de ce que j’ay vû et connu, je vous diray simplement, que tout le têms que M. Descartes a demeuré à Stockholm en Suède dans la maison de M. L’Ambassadeur Chanut, qui fut l’espace d’environ quatre mois, les derniers de sa vie ; pendant qu’il fut en santé (or il y fut toûjours, excepté neuf jours avant sa mort) il ne manque jamais d’assister tous les dimanches et Fètes à la Sainte Messe ; à la prédication ; et l’après-dîné à Vêpres. Il s’est confessé et communié avec grands sentiments de la Religion chrêtienne, Apostolique, et Romaine avec beaucoup d’édification des assistans. » [18]

Le seul point troublant, qui pourrait relever de l’art d’écrire, et que relève Ebert, tient à la seconde rumeur : à la fin de sa défense, Viogué associe le délire de Descartes à sa croyance en l’immortalité de l’âme, comme s’il ne pouvait défendre cette immortalité qu’à la faveur d’un délire. Toutefois, le sens le plus évident semble bien plutôt résider dans l’idée d’un Descartes épuisé par sa fièvre, souhaitant en finir avec l’ensemble de ses souffrances, le délire ne portant pas ici sur la croyance en l’immortalité mais bien sur la condamnation de son attache matérielle. Ebert note également que jamais Viogué ne mentionne le sous-titre des Méditations comme preuve de la croyance de Descartes en l’immortalité de l’âme ; mais pourquoi l’aurait-il fait ? Il ne rédige cette lettre qu’en tant que témoin de moralité, destiné à garantir l’inhumation de Descartes en 1677 ; de ce fait, son rôle consiste à présenter ce dont il fut le témoin et non à fournir une analyse philosophique et anonyme de ses œuvres écrites. Par conséquent, l’argument d’Ebert selon lequel Viogué en ferait trop peu pour la défense de Descartes ne nous semble guère recevable.

E : Un enjeu philosophique majeur : la réception catholique du cartésianisme

Le lecteur l’aura compris, autant les deux premiers moments semblent convaincants, autant la thèse de l’empoisonnement semble suspecte ; en d’autres termes, autant la thèse de la pneumonie se révèle douteuse et celle de l’intoxication à l’arsenic séduisante, autant le passage de l’intoxication à l’empoisonnement paraît invraisemblable. Néanmoins, cela laisse entière la question de la manière dont Descartes put être intoxiqué ; nous ne disposons d’aucune réponse, mais il était fréquent au XVIIè siècle de faire usage volontairement de l’arsenic tant pour traiter la syphilis que pour créer des « toniques », sortes de potions miracles. En outre, les femmes s’en servaient pour retarder le vieillissement de la peau, si bien que Descartes put être amené à entrer en contact avec de l’arsenic, et à s’intoxiquer lui-même de manière involontaire.

Il nous semble donc bon de distinguer avec netteté ce qui relève de la déconstruction de la thèse officielle, et ce qui relève de l’apport d’une nouvelle hypothèse. Le premier aspect est vraiment convaincant, et tranche avec le refus catégorique, souvent observé par les biographes, d’examiner avec rationalité des faits troublants. Mme Rodis-Lewis, reprenant du reste une information fausse selon laquelle Descartes aurait contracté sa pneumonie en même temps que Chanut, lequel contracta en réalité une grippe deux grosses semaines avant Descartes, exclut d’un revers de main l’hypothèse du poison sans la moindre preuve rationnelle : « Il avait été saigné, écrit-elle, et pensait que cela avait aidé à maîtriser l’infection. Par ce froid exceptionnel, la cause de la maladie, identique chez les deux amis, est assez nette pour exclure avec Baillet, les divers bruits qui coururent, jusqu’à un empoisonnement par les « grammairiens de la reine ». » [19] Quant à Gaukroger, il considère curieusement que « les symptômes qui sont rapportés n’indiquent en aucun cas un empoisonnement. Nous n’avons aucune raison de douter que Descartes mourut d’une pneumonie à Stockholm, comme l’indiquèrent les rapports médicaux contemporains. » [20] Mais, là encore, de preuve point, juste une pure assertion.

A cet égard, il faut reconnaître que face aux ricanements ou aux fins de non-recevoir, le seul se donnant la peine d’argumenter et d’exhiber les documents précis relatifs à la mort de Descartes se trouve être Theodor Ebert. Toutefois, l’enjeu en vaut-il la chandelle ? Quel pourrait être l’intérêt d’accorder une telle attention au sort funeste de Descartes ? Au-delà de la détermination de la culpabilité – qui, redisons-le, ne nous semble vraiment pas établie par l’ouvrage –, de Viogué, se joue la question de la réception de l’œuvre cartésienne. Considérer que Descartes constitue un obstacle à la conversion de Christine, c’est en réalité poser une incompatibilité entre la pensée cartésienne et le catholicisme, c’est-à-dire faire du cartésianisme une philosophie dangereuse pour le catholicisme.

Cette longue histoire de la réception du cartésianisme ne s’est jamais vraiment refermée, et il ne faudrait pas oublier que deux des plus grands penseurs catholiques du XXème siècle, à savoir Maritain et Sertillanges, firent de Descartes un ennemi philosophique explicite. Maritain associait enfin le cartésianisme à un péché d’orgueil, glorifiant la pensée élevant l’homme au statut de l’ange, capable de connaître par intuition : « Tâchons de trouver aux choses leur nom véritable : le péché de Descartes est un péché d’angélisme, il a fait de la Connaissance et de la Pensée une Perplexité sans remède, un abîme d’inquiétude, parce qu’il a conçu la Pensée humaine sur le type de la Pensée angélique. Pour tout dire en trois mots : INDEPENDANCE A L’EGARD DES CHOSES, voilà ce qu’il a vu dans la pensée de l’homme, et ce qu’il y a planté, voilà ce qu’il a révélé d’elle-même à elle-même. » [21] Quant à Sertillanges, il accable Descartes tant pour sa métaphysique que pour sa science, évoquant lui aussi un péché : « Là est le péché. Péché d’inventeur, qu’on excuserait en raison d’amples bienfaits, s’il n’en découlait des inconvénients si graves. » [22] La réception catholique de Descartes ne fut guère, et c’est un euphémisme, celle de l’accueil enthousiaste, et ce jusqu’au XXème siècle.

Conclusion

Il est vrai que le livre de Theodor Ebert présente un aspect assez proche du roman policier, et que cela lui ôte la crédibilité que supposent les études universitaires dont la lecture semble devoir être menée selon une certaine austérité que ne possède pas cet ouvrage. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le Bulletin cartésien, pour décrédibiliser le livre, ait incriminé son style, évoquant « une piste puissamment suggestive pour les amateurs d’intrigue policière » [23], ce qui permet de ne rien dire du fond tout en traitant avec condescendance un ouvrage implicitement associé à un roman de gare. Plus insidieuses encore, de nombreuses remarques tendent à rapprocher cet ouvrage universitaire des romans de Dan Brown sans jamais citer ce dernier, associant implicitement la thèse d’Ebert à un complotisme ésotérisant de bas étage.

Il est vrai que la manière dont se trouve accusé Viogué n’emporte pas l’adhésion et suscite bien des réserves ; en revanche, la déconstruction de la thèse officielle, l’invraisemblance de la pneumonie tout comme l’hypothèse d’une intoxication s’avèrent hautement crédibles, et ne méritent certainement pas le dédain dans lequel les plongent certains universitaires français. Un livre à lire, donc, tant pour le plaisir historique qu’il confère que pour les enjeux quant à la réception catholique du cartésianisme qui traversent tout l’ouvrage. « Hélas, notait avec une ironie jubilatoire l’auteur du Bulletin cartésien, cette entreprise ne paraît pas à ce jour se traduire par le succès en librairie que l’on pouvait en attendre et les traductions de l’ouvrage ne semblent guère s’annoncer. » Que la traduction française paraisse chez un grand éditeur deux ans après sa première publication allemande constitue donc une occasion de se réjouir…

Notes

[4Theodor Ebert, L’énigme de la mort de Descartes, Traduction Claire Husemann, Hermann, 2011

[5Ibid, p. 7

[6Ibid., p. 38

[7Ibid., p. 56

[8lettre citée p. 245

[9cité p. 239

[10Ibid., p. 97

[11Ibid., p. 98

[12Ibid., p. 98

[13Ibid., pp. 102-103

[14Ibid., p. 114

[15Ibid., p. 131

[16Ibid., p. 198

[17Ibid., p. 267

[18Ibid., p. 270

[19Geneviève Rodis-Lewis, Descartes, Calmann-Lévy, 1995, réed. CNRS, 2010, p. 278

[20Stephen Gaukroger, Descartes. An intellectual biography, Oxford, 1995, pp. 416-417

[21Jacques Maritain, Trois réformateurs : Luther, Descartes, Rousseau, Paris, 1925, p. 78

[22Sertillanges, Le christianisme et les philosophies, Tome II, Aubier, 1941, p. 29

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