ISSN 2269-5141

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Avec MARX : 25 ans d’Actuel Marx

lundi 2 avril 2012, par Frédéric Porcher

La revue Actuel Marx fête son vingt-cinquième anniversaire en publiant un Hors série : Avec MARX, 25 ans d’Actuel Marx [1]. Dédié à Jacques Texier, le co-fondateur de la revue avec Jacques Bidet, on y trouve une sélection d’articles, d’entretiens et de débats déjà parus dans la revue depuis sa création en 1986. De sorte que cette compilation atteste d’une recherche collective autour de Marx qui dure maintenant depuis plus d’un quart de siècle.

Nous proposons d’en présenter certaines lignes d’argumentation plutôt que de suivre la classification thématique du numéro [2]. Que ce soit l’occasion de dire tout de suite notre petite déception de ne pas en savoir plus, ni sur le choix des articles ni sur le contexte de leur première publication.

La revue : son histoire, sa couleur

À l’entrelacement de l’autobiographie intellectuelle et de l’Histoire, l’introduction inédite de J. Bidet fournit des éléments passionnants pour « déchiffrer le puzzle » (p. 11), c’est-à-dire comprendre ce qui fait d’Actuel Marx, une revue au style relativement inclassable.

Née au moment de la dissolution du soviétisme et prenant pour modèle la revue critique berlinoise Das Argument, Actuel Marx s’est très vite démarquée des « rodomontades » (p. 10) d’un certain marxisme prétendument authentique. Est-ce un hasard si la belle chromatique de la couverture du Hors série joue sur l’« alliance du rouge et du vert » (p. 16) ? Ce choix figure sans doute le trait d’union entre marxisme et écologie (J. O’connor, l’altermondialisation, ATTAC…) ou encore « l’écosocialisme » cher à M. Löwy (p. 331). L’article de A. Görz est là pour rappeler cette alliance en ce qu’il recourt au marxisme (mécanisation des moyens de production et travail salarié) pour penser une « norme commune du suffisant » (p. 66) et rendre l’écologie enfin « politique ».

Mais peut-être peut-on aussi y voir la couleur d’un autre marxisme. Un marxisme, pour le dire grossièrement, qui serait plus en adéquation avec notre temps. À cet égard, J. Bidet rappelle que c’est E. Renault qui, en 2006, lui a succédé au poste de directeur de la revue et que ce changement a eu pour effet de renouveler certaines problématiques (nouvelles aliénations, dominations des corps, gender Studies) dans l’optique justement de « déchiffrer le présent » (p. 18).

Les usages de Marx

Que ce soit dans la constellation de ses thématiques, son internationalisme constitutif et son interdisciplinarité « subversive » (p.15), Actuel Marx résisterait au fond à tout « étiquetage » (p. 11), et là se situe paradoxalement sa force et son intérêt. En effet, on aurait pu croire saisir aisément l’unité de son objet dans le marxisme. Or, au vu de la diversité des méthodes et des problématiques envisagées, la revue se dérobe à toute identité préconçue, comme elle s’écarte, on l’a dit, du marxisme traditionnel et orthodoxe.

Certes, il y va bien, pour une grande partie des auteurs, d’un engagement politique à « gauche de la gauche » [3] mais cet engagement prend, comme l’atteste cette anthologie, autant de formes que celles que peuvent prendre les luttes sociales et les inégalités dans nos sociétés mondialisées. Mieux, place est faite aussi à des auteurs non marxistes comme à deux illustres représentants du marxisme analytique qui, rappelons-le, consiste à relire Marx à partir de perspectives non marxistes. Contre l’« égalitarisme fondamentaliste » de la plupart des philosophes de gauche, G.A. Cohen démontre qu’il est possible de rendre compatible la théorie libérale de l’homme comme propriétaire de soi (Nozick) et une répartition égalitaire des ressources. Quant à J.E. Roemer, il tente de dépasser le marxisme classique (p.143) en le formalisant et en généralisant son concept d’exploitation dans le but de comprendre le problème du socialisme moderne.

Un marxisme ouvert et non doctrinal

Où l’on voit déjà que si la revue est marxiste, ce n’est pas en un sens doctrinal mais, au contraire, au sens très spécifique où il s’agit de faire jouer des usages différenciés et critiques de Marx et non de réactiver un corps de doctrines toutes faites. À ce propos, nous recommandons tout particulièrement la lecture des questions que pose S. Petrucciani (p. 182, sq.) à J. Bidet et G. Duménil sur leur ouvrage Altermarxisme (2007), où il s’agit là aussi de subsumer un autre marxisme sous un concept renouvelé de « métastructure ».

Toujours dans une optique d’ouverture, les articles de T. Négri et de C. Dejours sont emblématiques d’un autre geste qui consiste cette fois à intégrer Marx à leur propre travail de recherche. L’auteur de Marx au-delà de Marx, pour sa part, répond aux critiques de la notion d’Empire, notamment celles de J. Bidet, en prenant appui sur des « anticipations » marxiennes comme l’analyse de la rente foncière et la théorie des crises. De son côté, C. Dejours part du fait que « la notion d’aliénation chez Marx et les postmarxistes est suffisamment ouverte » (p. 248, nous soulignons) pour servir la clinique du travail et repenser l’aliénation au sens à la fois pathologique et organisationnel. Ce qui implique d’en déplacer l’origine en substituant à la propriété privée de nouvelles formes de domination comme l’évaluation individualisée des performances et les normes de qualité totale.

J. Butler nous confie, quant à elle, que sans être marxiste, sa réflexion discute de manière constante la conception marxiste de l’histoire et de la reproduction sociale. J. Rancière, sans être marxiste non plus, suggère de « jouer un Marx contre un autre » (p. 311) car on retrouve, selon lui, dans le discours dominant un « marxisme rampant » (Ibid.) voulant nous faire croire à la nécessité historique du marché et tombant ainsi dans un populisme emprunté à « l’arsenal marxiste ou léniniste ». Dès lors, la leçon et l’usage du marxisme doivent être de « nous rappeler que ce qui gouverne le monde s’appelle capitalisme et lutte des classes. » (Ibid.)

Dans cette ouverture à un autre marxisme, c’est peut-être A. Honneth qui va le plus loin en revenant, au cours de son entretien avec E. Renault, sur son rapport singulier au marxisme, lequel consistait initialement à « réunir Marx et Habermas en faisant le détour par Hegel » (p. 323). D’où la formule de J.-P. Deranty, à laquelle Honneth souscrit entièrement, d’un « retour de motifs marxiens » dans l’ensemble de l’œuvre de ce dernier.

Historiographie marxiste ou apparentée

Le numéro montre aussi ce qu’une certaine forme d’historiographie doit au marxisme. En cela, on y voit alterner analyse théorique et analyse plus empirique. L’article polémique de la féministe marxiste C. Mackinnon dirigé contre les abstractions du féminisme postmoderniste se trouve immédiatement suivi par celui de l’historienne et anthropologue A. L. Stoler consacré au statut ambigu de la femme blanche dans la hiérarchie coloniale. L’article de l’anthropologue E. Terray met en évidence la connivence entre capitalisme et migration, les frontières nationales occasionnant un « changement de statut » (p. 77) des immigrés et faisant d’eux une main d’œuvre entièrement exploitable puisque privée de tout droit. Enfin, l’entretien avec G. Noiriel (p. 302, sq.) a l’immense qualité de nous rappeler que pratiquer la socio-histoire comme il le fait, c’est militer pour l’inscription de l’histoire dans un monde social et, du même coup, reconnaître la part irrémédiablement autobiographique de ses propres recherches.

La fin du néolibéralisme

De manière opportune, le Hors série réunit également des pièces importantes au dossier de la crise que traverse actuellement le néolibéralisme. Les économistes G. Duménil et D. Lévy, le sociologue I. Wallerstein ainsi que les théoriciens marxistes F. Jameson et D. Harvey interrogent tour à tour la fin du néolibéralisme que l’on peut entendre ici aussi bien au sens de finalité que d’achèvement. En effet, doit-on envisager que le « système-monde » (Wallerstein) soit en cours de mutation et si oui, faut-il en parler en termes de post-libéralisme ? Auquel cas, de nouvelles perspectives d’émancipation sont-elles envisageables ?

On retiendra, en tout cas, que la question d’un post-libéralisme passe par un nouveau « compromis social » (p. 280) si l’on partage avec G. Duménil et D. Lévy une vision ternaire de la lutte des classes où la classe des cadres (distincte de celle des capitalistes et des classes populaires), a joué un rôle prépondérant dans la configuration des pouvoirs et du leadership des capitalistes. La fin de ce même leadership passerait ainsi par l’émergence d’un État mondial entendu au sens d’un monde multipolaire, mettant fin à l’impérialisme de certains États.

En outre, si l’on suit T. Lemke, c’est la problématique foucaldienne de la gouvernementalité néolibérale qui s’inscrit dans la tradition marxiste de la critique de l’économie politique. Critique qui, pour le dire très rapidement, ne consiste pas tant à dresser le pouvoir de l’économie contre celui de la politique qu’à comprendre leur interaction à partir des rapports sociaux et des rapports de pouvoir qu’elles induisent.

Les Etats-Unis et la crise du néolibéralisme

Au sujet enfin de l’hégémonie états-unienne, D. Harvey et F. Jameson ont en commun d’en souligner l’usage ambivalent de la liberté. D’une part, parce que c’est sur la liberté démocratique qu’achoppent, pour Harvey, les programmes néolibéral et néo-conservateur américains en ce qu’ils ont pour principal effet de conduire à une forme d’autoritarisme anti-démocratique. D’autre part si l’on fait l’hypothèse, avec Jameson, que la mondialisation au sens « communicationnel » mêle alternativement contenus culturels et/ou économiques alors c’est le libre-échange (accords du GATT) qui favorise l’hégémonie de la culture américaine sur l’ensemble du monde à travers, notamment, le triomphe des films hollywoodiens. De sorte que l’on assiste à une nouvelle révolution culturelle au nom, cette fois, du capitalisme tardif, révolution à laquelle l’auteur nous enjoint de résister.

Et le communisme ?

Reste à poser la question délicate de savoir si, en faisant un usage plus ou moins marqué de Marx, on réactive nécessairement une forme de communisme et si oui, quel communisme ?

Si la question appert dans beaucoup de contributions de manière implicite, E. Balibar, en revanche, s’y confronte directement. En plus de fournir un repérage très utile dans le dédale des « communismes de Marx » (p. 47, sq.), Balibar pose une thèse programmatique d’une grande lucidité critique. En effet, c’est à la condition de partir non pas du communisme (la question quoi ?) mais du ou des communistes (la question qui ?, question inséparablement conjoncturelle et autobiographique) qu’on peut parvenir à faire la critique interne des « apories du marxisme » (Ibid.) et interroger in fine le sens du peuple ou de la communauté à laquelle on veut appartenir. Car c’est bien ce problème (« d’une grande actualité » (p. 54)) de la communauté à laquelle on fait référence lorsqu’on est communiste qui est essentiel ; le communisme comme « nom », « spectre » ou même « hypothèse » passant largement au second plan.

Conclusion

La grande qualité de ce numéro est donc, selon nous, de jeter un regard intempestif sur le fameux « retour de Marx » aujourd’hui. Prenant à revers la prolifération éditoriale du moment, la revue a le mérite de poser, sur un temps long, la question du marxisme, y compris à une époque où l’on croyait pouvoir s’en passer. À ce sujet, M. Foucault, en 1983, écrivait ceci : « (…) il est certain que Marx, même si on admet que Marx va disparaître maintenant, réapparaîtra un jour » [4]. Or, en lisant la revue Actuel Marx sur vingt-cinq années, grâce à ce numéro anniversaire, force est d’admettre que Marx n’a jamais vraiment disparu !

Notes

[1Avec MARX, 25 ans d’Actuel Marx, PUF, Paris, 2011

[2Critique de la politique / Dominations : sexe, « race », classe / Néolibéralisme et mondialisation

[3Présentation, Actuel Marx 2/2011 (N°50), p. 6-14. À lire pour comprendre l’hétérogénéité de la revue ainsi que son actualité

[4cité en épigraphe de l’article de T. Lemke, p. 236

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