ISSN 2269-5141

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Nietzsche : Aurore

Pensées sur les préjugés moraux

jeudi 26 avril 2012, par Thibaut Gress

Poursuivant l’entreprise de traduction et d’édition des œuvres de Nietzsche, les éditions Garnier-Flammarion viennent de publier une nouvelle version d’Aurore [1], enrichissant un peu plus le catalogue de celles déjà parues chez le même éditeur, soit L’antéchrist (1994), Généalogie de la morale (1996), Le gai-savoir (1997), Par-delà bien et mal (2000) et Le cas Wagner (2005). En outre, Eric Blondel a traduit chez Hatier Le crépuscule des idoles [2], si bien qu’exception faite d’Ainsi parlait Zarathoustra et Ecce homo, les œuvres majeures de Nietzsche sont désormais trouvables dans une édition pilotée soit par Eric Blondel, soit par Patrick Wotling, c’est-à-dire par deux des meilleurs connaisseurs de la pensée de Nietzsche. Avec cette nouvelle édition d’Aurore, Eric Blondel propose au public français une troisième version de ce texte, après celles d’Henri Albert [3] et de Colli/Montinari [4], richement annotée et dotée d’une présentation substantielle.

A : Saper la confiance en la morale

Qui n’a pas lu Aurore connaît au moins le célèbre § 3 de la préface, dans lequel Nietzsche annonce le programme de l’entièreté de sa philosophie, soit le travail de sape dans la dimension fiduciaire de la morale. « Jusqu’à présent, écrit ce dernier, c’est à la question du bien et du mal qu’on a le plus pauvrement réfléchi : l’affaire a toujours été par trop dangereuse. La conscience, la bonne réputation, l’enfer, parfois même la police ne permettaient, ne permettent encore aucune impartialité ; en présence de la morale, comme face à toute espèce d’autorité, on ne doit justement pas penser, et encore moins parler : là, il ne s’agit que d’ « obéir » ! Depuis que le monde existe, aucune autorité n’a encore été disposée à se soumettre à la critique ; mais sa sécurité repose encore plus sur un certain art de l’enchantement auquel elle s’entend à merveille, elle sait « enthousiasmer ». » [5] Il s’agit donc bel et bien de questionner la morale comme telle, d’introduire le soupçon contre cela même qui paraît le plus assuré, le plus soustrait à la critique, le plus immunisé contre les entreprises de critique intellectuelle.

A cet égard, le travail de sape qu’entreprend Nietzsche s’apparente à un travail des profondeurs. Empruntant résolument un chemin solitaire, Nietzsche s’auto-décrit comme un l’homme qui grignote les fondements, il rejoint ce que Wotling appelait « la pensée du sous-sol » [6] au sein duquel reposent les fondations de toute croyance. « Ce que j’ai entrepris à l’époque, note Nietzsche, n’est sans doute pas à la portée de tout le monde : je suis descendu dans les profondeurs, j’ai foré le fond, j’ai commencé d’examiner à fond et de miner une ancienne confiance sur laquelle nous autres philosophes avions coutume, depuis quelques millénaires, de construire comme sur le fondement le plus assuré, sans relâche, bien que tous les édifices se soient jusqu’ici effondrés : j’ai commencé de saper notre confiance en la morale. Mais vous ne me comprenez pas ? » [7] A cet égard, la présentation d’Eric Blondel s’avère fort éclairante, tant elle permet de prendre conscience dès les premières pages de ce travail de sape. Il s’agit, commente ce dernier, non pas de construire mais de « fouiller, creuser, défoncer (Nietzsche avait pensé un moment intituler son livre Die Pflugschar), « le Soc », celui de la charrue qui défonce le terrain), fouir pour mettre au jour – à l’instar de ce que cherchera à faire Freud en se servant de l’image analogue des fouilles archéologiques. » [8]

Blondel insiste sur l’importance de cette métaphore de la mine, des galeries de taupe ; il attire notre regard vers la mention du personnage mythologique de Trophonios, indique que Nietzsche songe aussi aux Enfers. « En un mot, ce qui apparaît en surface, doctrines, idéaux, valeurs, principes, renvoie à ce qui se trouve au fond, mais non pas comme à un fondement : plutôt comme à ce qui en mine la certitude, la valeur, la permanence, la stabilité. » [9] Aurore se présente donc comme le livre où le philosophe-taupe creuse une galerie souterraine par laquelle s’effondrera la morale que l’on croyait la mieux établie, la plus intouchable, la plus digne de confiance.

Se révèlent ainsi, au gré des aphorismes, de drolatiques et profondes saillies ; ainsi celle consacrée aux sentiments moraux des animaux : « Nous ne considérons pas les animaux comme des êtres moraux. Mais croyez-vous donc que les animaux nous considèrent comme des êtres moraux ? Un animal qui savait parler a dit : « Les sentiments humains sont un préjugé dont au moins nous autres animaux sommes préservés. ». » [10] Par cette ironie subtile, Nietzsche renverse les croyances les mieux établies, et décentre deux fois le regard : une fois de manière classique en adoptant le regard animal sur l’homme, une seconde en déroutant nos attentes ; en effet, le discours de l’animal n’est pas ici pensé à partir du point de vue humain, c’est-à-dire que l’animal ne voit pas la morale en l’homme, et ce alors même que le lecteur aurait pu s’attendre que l’animal fût satisfait de n’être pas agi par des préjugés moraux ; mais seul l’homme peut penser à de tels préjugés, de sorte que la véritable subversion consiste à faire en sorte que l’animal n’aperçoive même pas l’idée de morale dont il serait dépourvu.

B : Une édition soignée

Le texte de Nietzsche se trouve incontestablement mis en valeur par la qualité de l’édition de Blondel. La présentation permet au lecteur d’immédiatement repérer les points essentiels qui structurent l’ouvrage, et qui font de ce dernier la porte d’entrée dans l’œuvre nietzschéenne. « A qui souhaite lire Nietzsche sans prévention et surtout sans le pesant fatras des interventions échevelées et des clichés tenaces qui en obèrent la lecture, c’est assurément Aurore qu’il convient de proposer. Si l’on ose filer la métaphore, le jour se lève alors sur un Nietzsche original, au double sens de ce mot : assez singulier et nouveau pour échapper aux vieilles rengaines ; assez authentique et purement lui-même pour ne pas être confondu avec les caricatures qu’on substitue trop facilement à ses textes ni avec les autoportraits dont certains interprètes l’ont affublé. » [11]

Nous retrouvons en outre, dans la présentation de Blondel, la jubilatoire ironie critique de ce dernier. Il s’agit de prévenir les lectures a priori de Nietzsche, prédéterminées par la déformation heideggériano-deleuzienne, qui se sont progressivement substituées à la rumination des textes de Nietzsche eux-mêmes. Lire Nietzsche, c’est précisément refuser cette croyance selon laquelle les déformations – et non les interprétations – de Heidegger et Deleuze constitueraient une voie d’accès probe au nietzschéisme. A cet égard, Aurore constitue un texte idéal, en tant qu’il est dénué de la plupart des concepts sur lesquels Deleuze et Heidegger ont bâti leur lecture ; « pas de mort de Dieu, pas de décadence, de prêtre ascétique, d’antithèse actif/réactif (clé universelle dans le livre de Deleuze et tarte à la crème de ceux qui n’ont lu ni Nietzsche ni Deleuze), pas d’achèvement de la métaphysique ni d’oubli ontique de l’ontologie au profit de la pensée technique « subjective » de la volonté (comme le veut Heidegger, qui se fait fort de penser à la place de Nietzsche). » [12]

Outre cette salutaire présentation, l’édition contient plus de 70 pages de notes aux fonctionnalités diversifiées. On y trouve des remarques de traduction, des explications textuelles, ainsi que des mises en rapport historiques avec d’autres auteurs ou avec d’autres textes de Nietzsche. Ces notes permettent de comprendre à quel point Nietzsche, derrière des formules qui peuvent parfois apparaître comme des fulgurances, entretient une discussion permanente avec les textes contemporains – Goethe, Lessing, Kant, Hegel, Rousseau –, ou antiques – Homère, Horace, Virgile, mais aussi Tertullien.

Conclusion

A l’instar de tous les volumes parus en GF, cette nouvelle édition d’une œuvre majeure de Nietzsche constitue sans doute la meilleure qui soit en langue française. La qualité de la traduction, la richesse des notes, la clarté synthétique de la présentation en font un outil de travail à la fois pratique, accessible financièrement, et précis philologiquement. On notera toutefois à regrets l’absence totale d’index, qui eût été pourtant bienvenu, et qui permet à l’édition en Bouquins de conserver son utilité. C’est donc avec une certaine impatience que l’on attend la publication d’Ainsi parlait Zarathoustra dans cette même édition.

Notes

[1Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, Traduction Eric Blondel, Ole Hanson-Love, Théo Leydenbach, GF, Paris, 2012

[2cf. Nietzsche, Le crépuscule des idoles, Traduction Eric Blondel, Hatier, 2001, 2007²

[3cf. Nietzsche, Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, Traduction Henri Albert, révisée par J. Lacoste, in Œuvres, Robert-Laffont, coll. Bouquins, 1993

[4cf. Nietzsche, Aurore. Pesées sur les préjugés moraux. Fragments posthumes, traduction J. Hervier, Gallimard, 1970

[5Nietzsche, Aurore, § 3, trad. Blondel, op. cit., p. 30

[6Patrick Wotling, La pensée du sous-sol, Alia, 1999

[7Ibid., § 2, p. 30

[8Ibid., p. 13

[9Ibid, p. 13

[10Ibid., § 333, p. 230

[11Ibid., p. 7

[12Ibid., p. 8

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