ISSN 2269-5141

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Joseph Ratzinger et Paolo Flores d’Arcais : est-ce que Dieu existe ?

Le rationalisme de Ratzinger révélé dans un stimulant dialogue avec le célèbre philosophe athée

mardi 27 mai 2008, par Thibaut Gress

Etonnant petit ouvrage que celui qu’ont proposé les éditions Payot en 2006 à travers la traduction française du dialogue de celui qui n’était pas encore Benoît XVI et qui n’était encore que le gardien de la foi et le philosophe athée Paolo Flores d’Arcais, augmenté de trois articles, parfois denses, de chacun des deux auteurs. Etonnant parce que révélant chez Ratzinger une grande admiration pour les droits de l’homme, et chez Paolo Flores d’Arcais une allergie radicale à l’idée d’une religion à la carte, comme si au fond ce dernier ne supportait le catholicisme que dans sa pureté dogmatique. Etonnant également parce que révélant un Ratzinger plus proche des droits de l’homme que l’on ne le pourrait penser, faisant fi de la fameuse formule voulant que les droits de l’homme fussent la mort des droits de Dieu.

De manière très générale, le mérite principal de ce livre consiste davantage en l’élucidation de la pensée profonde de Ratzinger qu’en une hypothétique fécondité des questions posées ; en d’autres termes, le lecteur trouvera dans l’entretien et les textes qui lui font suite de quoi cerner les présupposés majeurs avec lesquels Ratzinger envisage le rapport à Dieu, et ce rapport apparaît comme fondamentalement rationnel. Symptomatique me semble être le premier débat autour de la « folie de la croix » ; à Paolo Flores d’Arcais remarquant que le christianisme lui demeure hermétique en raison de son absurdité même – que ce soient le fameux credo quia absurdum ou la folie de la croix, – Ratzinger oppose cette réponse riche de sous-entendus : « En réalité, je suis convaincu que les premières générations de chrétiens n’ont pas envisagé la foi comme quelque chose d’absurde. Il est exact que saint Paul parle du scandale de la foi, et nous voyons que ce scandale existe dans toutes les générations (y compris d’aujourd’hui) mais, en même temps, Paul prêche devant l’Aréopage, c’est-à-dire au cœur de la culture antique, de la philosophie antique, il discute avec les philosophes et cite aussi les philosophes. Et plus généralement, la prédication chrétienne à ses débuts s’adressait à ceux qu’on appelait les phoboumenoï theon, c’est-à-dire à des groupes de personnes qui s’étaient rassemblées autour de la Synagogue. » [1] Réponse à la fois forte et étonnante : forte car elle insère le paulinisme dans le contexte culturel qui était le sien, dans ce bain d’intelligence et de savoirs de l’Aréopage qui n’aurait pu souffrir la prédication de thèses absurdes, mais étonnante en ce que justement elle contextualise et historicise le problème de la folie au lieu de l’affronter conceptuellement.

Cette (trop ?) fameuse « folie de la croix » constitue indéniablement le premier point majeur de désaccord entre nos deux auteurs ; si Ratzinger cherche à rationaliser une telle folie par son insertion dans un contexte intellectualiste, Paolo Flores d’Arcais ne cesse de radicaliser cette folie, de poser l’irrationalité absolue de la résurrection, de l’âme certes, mais encore et surtout du corps. Mieux que cela, la folie de la Croix, loin de se ramener à une rationalisation banalisante, construit cela même qui structure le Christianisme en sa spécificité. « Alors l’élément essentiel, écrit Paolo Flores d’Arcais, si nous ne voulons pas réduire le christianisme à une parmi tant d’autres philosophies-religions de l’époque, c’est justement cette folie pour la raison, la folie de la croix, de la résurrection (…). » [2] Ce débat, classique s’il en est, prend toutefois un tour singulier en ceci que se joue le problème du cœur du christianisme, à savoir la Croix, la mort et la résurrection du Christ. Quel est le statut de la résurrection quant à la raison ? Possibilité ou scandale ? Cohérence rationnelle ou folie inquiétante ? Selon la réponse que l’on apporte à pareille question, ce n’est rien moins que le statut entier du christianisme qui est engagé à l’égard de la rationalité, et peut-être même plus généralement de la vérité.

Le paradoxe est au fond que les deux auteurs sont aussi rationalistes l’un que l’autre, et ne diffèrent pas quant à la nécessité de systématiquement demeurer dans les bornes de la raison ; leur seule divergence, mais elle est énorme, porte bien plutôt, non pas sur l’extension de la raison, mais sur la nature du Christianisme : le rationaliste chrétien qu’est Ratzinger cherche à faire du Christianisme une religion pleinement rationnelle tandis que le rationaliste athée tend à irrationaliser la religion qu’il rejette dans la foi.

Après ce débat fort, les deux auteurs s’affrontent autour du rapport entre Christianisme et Lumières ; si la première partie apparaissait comme la plus fondamentale d’un point de vue théologique, la seconde, moins spéculative, s’avère néanmoins plus surprenante : Ratzinger y formule le souhait manifeste de réconcilier l’Eglise et les Lumières, quitte même à leur trouver un terreau commun et fondationnel. Cela faisait certes plusieurs années que le Vatican reconnaissait les Droits de l’Homme et une certaine partie des Lumières, mais Ratzinger va faire plus, il va penser l’Eglise et les Lumières comme une opposition factice : « Je pense, écrit Ratzinger, que l’heure est venue de dépasser ces oppositions (…). Je ne parlerai donc pas ici de contamination, car ce mot implique quelque chose de sale, et ce n’est certainement pas ce que nous voulons exprimer. Au contraire, je dis qu’il me semble très positif que ces deux courants, qui étaient séparés et jusqu’à un certain point resteront probablement séparés dans le futur se rencontrent, se fécondent, et que l’un commence à apprendre de l’autre. » [3] Ratzinger, sans encore le thématiser explicitement, suggère en filigrane que la possible fécondation réciproque des Lumières et du Christianisme ne soit en réalité possible que parce qu’ils procèdent tous deux d’une souche commune que l’on devine être la loi naturelle.

Le second moment fort en effet n’est autre que celui du débat autour du droit naturel : Paolo Flores d’Arcais en propose une fort belle définition, dont Ratzinger souligne du reste la grande élégance : « La norme naturelle et morale serait déjà inscrite dans l’être, dans la réalité elle-même ; (…) les normes naturelles seraient en quelque sorte des chromosomes de l’univers et de la réalité. » [4] Très classiquement, mais avec un certain bonheur, d’Arcais définit les présupposés de la norme naturelle, du droit naturel ou de la loi naturelle ; il existerait des principes universels, incarnés dans l’être, sur lesquels l’homme devrait bâtir le politique et la morale ; et en bon normativiste, d’Arcais fait part de sa totale incrédulité à l’égard de ce principe : « Je crois que c’est absolument faux et impossible à soutenir. Je crois qu’il n’existe aucune loi naturelle, qu’il existe une multitude de lois humaines, qui souvent dans le cours de l’Histoire ont des traits communs, mais jamais tous les traits, et que donc la prétention d’identifier à une loi naturelle une morale particulière, même si elle est noble et élevée, porte en elle tous les risques d’intolérance. » [5]

Avant d’aborder les raisons stratégiques qui amènent d’Arcais à poser un tel argument, je souhaiterais rapporter les propos de Ratzinger, en réponse à la thèse précédente, tant l’exemple retenu signale que les deux auteurs défendent autant une position philosophique qu’une stratégie globale ; pour contrer le scepticisme d’Arcais à l’encontre de l’existence d’une loi naturelle, Ratzinger va retenir l’exemple à la fois le plus éculé et en même temps celui dont il sait que d’Arcais ne pourra pas apporter de contradiction, et cet exemple est Nuremberg dont les valeurs sont ainsi exposées par Ratzinger : « il y a des droits qui ne peuvent être mis en discussion par aucun gouvernement. Et même si c’était un peuple entier qui le voulait, cela resterait malgré tout une injustice. (…) C’est-à-dire qu’il existe des valeurs intangibles – et je pense que nous le devons aussi justement aux Lumières, à la déclaration des droits de l’homme imprescriptibles et qui valent pour tous en toutes circonstances, définis ensuite avec plus de précision en 1948. » [6] Il y a deux choses capitales dans ce passage : d’une part, Ratzinger accule d’Arcais à reconnaître que les crimes jugés à Nuremberg ne le furent pas seulement en fonction de contingences mais bien selon la violation de principes absolus ; on imagine aisément que tout l’antifascisme de d’Arcais s’écroulerait s’il refusait pareil argument. Mais, au-delà de cet exemple stratégique, il convient de prêter attention à la conclusion de Ratzinger : les Droits de l’homme ont défini aussi les fameux droits imprescriptibles dont jouissait l’humain, si bien que le Christianisme et les droits de l’Homme procèderaient au fond d’une souche commune qu’est le droit naturel.

Que penser de cette thèse de Ratzinger ? Elle ne laisse pas de surprendre, d’un strict point de vue théologique. La loi naturelle chrétienne sanctifie la vie en tant que création divine ; le droit naturel libéral des droits de l’Homme fait de la vie un absolu, ou plutôt du droit à la vie le fondement même de la loi. Ainsi, de la loi naturelle chrétienne au droit naturel libéral se perd l’origine divine de la création, cœur du judéo-christianisme : malgré cette différence majeure, Ratzinger ne se formalise pas de la disparition de Dieu dans le droit naturel des Droits de l’Homme, ce qui me semble signifier sans ambiguïté que le raisonnement ici adopté est moins théologique que, encore une fois, rationaliste : l’essentiel est moins l’origine divine du droit naturel que l’universalité de celui-ci, universalité accessible à la raison de tous les hommes. En d’autres termes, ce que refuse Ratzinger c’est que la nature soit privée de sens rationnel, et cela semble lui importer davantage qu’une privation du sens divin ; il écrit de surcroît, et sans ambiguïtés, qu’il « existe une priorité de l’esprit par rapport à l’irrationnel, et qu’il existe donc un fondement moral qui fait obstacle à certains comportements. » [7] Indéniablement, ce que cherche à établir Ratzinger, c’est la dimension profondément rationnelle de l’ordre naturel, rationalité que l’on doit certes à la Création mais qui ne se comprend donc qu’en raison de la rationalité du Créateur ; ainsi, encore une fois, c’est moins le fait de la création qui importe que la rationalité de la création. De là cette remarque qui me paraît signifiante au plus haut point : le fondement même de la rationalité de l’être, c’est « la Création, le fait de provenir d’un esprit, d’un logos. » [8] On ne saurait être plus clair ; Ratzinger ne dit pas du Logos auquel cas il ferait référence au Christ, mais il dit bien « d’un logos », c’est-à-dire de la rationalité de telle sorte que celle-ci structure l’être selon des lois elles-mêmes rationnelles, si bien que la boucle théologique se trouve bouclée.

Dès lors, que peut-on en déduire quant aux droits de l’Homme ? En tant qu’ils reproduisent la structure rationnelle des normes de l’être, il importe peu qu’ils ne procèdent guère des droits divins explicites, puisqu’ils proviennent de l’universalité rationnelle de la loi naturelle. Nulle surprise ne saurait donc nous envahir lorsque nous lisons sous la plume du futur Benoît XVI que les Droits de l’Homme ont certes « mûri au sein du christianisme, mais sont en même temps des valeurs humaines, et constituent l’essentiel de l’héritage de notre civilisation, que nous devons défendre avec tout notre cœur et avec toute notre raison. » [9] Une telle affirmation n’est intelligible, me semble-t-il, que si l’on fait primer la naturalité du droit sur l’explicitation de l’origine divine de celui-ci, tant il est vrai que les droits de l’Homme ne sauraient être ramenés à un dessein théologique.

Il appert donc de ce passionnant dialogue – dont la clarté du compte-rendu m’a incité à négliger certains aspects m’apparaissant moins fondamentaux – que Ratzinger n’est pas le sévère Chrétien dogmatique, perdu dans l’irrationalité de sa foi ; tout au contraire rationaliste, Ratzinger ne semble accorder de crédit, dans la religion qu’à la raison, au détriment de la foi, à tel point que d’Arcais dut rappeler à celui-ci que le Christianisme se fondait aussi sur le don de la foi et de la grâce ! [10] Deuxième surprise, la traditionnelle loi naturelle, ou le fameux ordo naturalis cher aux Chrétiens semble emprunter chez Ratzinger une voie toute libérale, assez proche de Léo Strauss.

Que Ratzinger défende une religion rationaliste, cela peut être confirmé par les deux textes publiés en annexe du dialogue ; dans Vérité du Christianisme daté de 2000, Ratzinger revient sur l’origine du Christianisme et sur l’incorporation de la rationalité grecque dans le Christianisme primitif au point de noter que « le rationalisme peut devenir religion, parce que le dieu du rationalisme est lui-même entré dans la religion. » [11] Autant de prémisses aboutissant à la thèse voulant que la foi chrétienne représente « une option en faveur de la priorité de la raison et du rationnel. » [12] et que le christianisme soit un « rationalisme philosophique. » [13]

L’ouvrage se clôt par un texte extrêmement inégal de d’Arcais, inégal parce que peu structuré et probablement trop vaste. Quelques réflexions se dégagent néanmoins, notamment autour de l’absurdité de nommer « Justice » les desseins divins que nous ne saurions comprendre. Rationaliste jusqu’au bout, d’Arcais en vient à regretter que l’Eglise n’assume plus les contenus de sa propre foi, et se condamne à ne discutailler que de problèmes institutionnels sans grande envergure ; d’Arcais souhaiterait que l’on en revînt à de véritables disputes, autour de la rationalité de tel ou tel article de foi, dispute dont la possibilité semble chaque jour plus improbable tant l’Eglise, déplore d’Arcais, se montre incapable d’assumer ce gigantesque édifice théologique qu’elle a élaboré depuis près de deux mille ans, à tel point qu’elle a préféré troquer la vérité contre l’interprétation, véritable pain béni pour elle, en tant que l’interprétation lui a permis de ne plus avoir à supporter la question de la vérité de ses énoncés, trop lourde à porter peut-être, mais y a substitué la question du sens, métaphysiquement plus éthéré. On ne saurait que suivre d’Arcais dans cette remarque subtile, faisant de l’invasion de l’herméneutique la marque même de l’incapacité contemporaine d’assumer la lourdeur d’une prétention à la vérité.

Notes

[1Joseph Ratzinger, Paolo Flores d’Arcais, Est-ce que Dieu existe, Traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Philippe Ivernel, Manuels Payot, 2006, p. 16

[2Ibid. p. 19

[3Ibid. p. 29

[4Ibid. p. 54

[5Ibid. p. 54

[6Ibid. p. 59

[7Ibid. p. 61

[8Ibid. p. 61

[9Ibid. p. 75

[10cf. « D’ailleurs, s’il en allait ainsi, la foi ne serait pas un don, ce serait quelque chose qui se trouverait à la portée du raisonnement de chacun. » in Ibid. p. 23

[11Ibid. p. 94

[12Ibid. p. 102

[13Ibid.

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